Fête de la Sainte Trinité – 4 juin 2023 – Évangile de Jean 3, 16-18

Évangile de Jean 3, 16-18

Révélation de l’Amour

L’année liturgique n’est pas une ritournelle rythmée par une cérémonie : elle raconte la découverte progressive la plus essentielle pour l’histoire des hommes et elle nous y entraîne. Y a-t-il un dieu ou des dieux ? Aujourd’hui, après l’évocation successive de Jésus, de sa mort, de sa résurrection, de son Ascension et de la Pentecôte, l’Église proclame la conviction dans laquelle ces événements l’ont ancrée : Dieu est unique en trois Personnes. « Trinité » : le mot est bien abstrait pour désigner le foyer de la Vie, il ne dit rien à la multitude. Le philosophe Emmanuel Kant écrivait au 18e siècle : «  De la doctrine de la Trinité prise à la lettre, il n’y a absolument rien à tirer pour la pratique ». Est-ce exact ? !

Dans l’antiquité, tous les peuples étaient religieux, ils avaient leurs dieux, les nommaient, érigeaient leurs statues, les priaient avec ferveur. Un seul se distinguait : le petit peuple Israël, tant de fois écrasé, assurait que tous ces faux dieux étaient des idoles creuses et inertes, qu’il n’y avait qu’un Dieu, irreprésentable, et qui avait fait une Alliance avec lui. Basée sur les dix Paroles fondamentales, cette Alliance devait être répandue dans le monde entier.

Ce Dieu s’était révélé comme une personne qui parle, il avait dit son nom : « Je suis qui je suis – YHWH » qu’on ne pouvait prononcer. Aussi chaque hébreu était – et reste aujourd’hui encore – tenu d’affirmer deux fois par jour la confession de foi (le shemah) : «  Écoute, Israël ! Le Seigneur notre Dieu est le Seigneur Dieu. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force…Tu répéteras ces paroles à tes fils… »( Deuter 6,4). Beaucoup d’autres lois suivaient avec notamment : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Hélas, la contagion de l’idolâtrie, toujours dénoncée violemment par les prophètes comme un danger mortel, demeura toujours présente au sein du peuple élu.

Qui est Jésus ?

Un jour, au milieu de ce peuple, « né d’une femme », membre d’une famille, artisan de village, paraît Iéshouah-Jésus de Nazareth. il se fait baptiser par le prophète Jean-Baptiste. Après une retraite au désert, il remonte en Galilée et commence à circuler à travers les villages en annonçant : « Le Royaume de Dieu s’approche : changez de vie ». Les foules peu à peu se pressent : on écoute cet enseignement nouveau, on implore les guérisons de malades, des disciples se joignent à lui. Qui est-il ? Tout de lui est d’un homme : il a soif, il est fatigué, il se fâche, il pleure son ami défunt, il prie.

Mais du neuf stupéfie : s’il est fidèle à la récitation du shemah, Jésus confie qu’il prie Dieu comme son Père et dit : « Tout m’a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler »(Matt 11, 27). Confidence inouïe : quelle est donc cette relation privilégiée ?…

Jésus soutient les plus pauvres, il conjoint les deux commandements : « Tu aimeras Dieu de tout ton être » et « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Mais il ne se révolte jamais contre les Romains païens. Par contre il dénonce l’hypocrisie du culte au temple de Jérusalem qui ne fait pas respecter le droit et la justice, il critique l’arrogance des scribes, la vanité et l’enrichissement des grands prêtres. L’hostilité contre lui se durcit. A la fête de la Pâque, il brave le danger, l’étau se referme sur lui, il tremble d’agonie. Arrêté, condamné, il est exécuté sur une croix. Tous les disciples, en dépit de leurs belles déclarations, s’enfuient. La pierre est roulée. Tout est fini. Était-ce un prophète martyr ? …Au lendemain des festivités pascales, les milliers de pèlerins retournent dans leurs pays. Caïphe et Ponce Pilate sont contents : on a évité l’insurrection. Tout est calme à Jérusalem.

Rebondissement : Il est ressuscité !

Maintenant il nous faut sauter plusieurs années et arriver aux « Actes des Apôtres » de Luc (années 85 ?) et aux textes de Jean ( fin du 1er s. ?) en regrettant la brièveté de ces souvenirs qui évoquent la révolution la plus profonde qui vient de se produire et qui va changer l’histoire du monde.

Peu de temps après le drame, les disciples réapparaissent sur la scène publique et proclament la nouvelle stupéfiante, inouïe, incroyable : « Jésus qui était mort est ressuscité, et non réanimé : il est revenu vers nous en nous montrant ses plaies, source de son pardon, il est le Fils du Père, il nous a promis l’Esprit. Il a disparu en retournant vers son Père qui l’avait envoyé, l’Esprit nous a saisis et nous a chargés d’annoncer cette nouvelle à toutes les nations. Celui qui croit est pardonné de ses fautes et il devient réellement fils du Père ».

Ces gens ne sont pas des érudits capables d’élaborer une théorie théologique, ce sont des gens du peuple, sans éloquence et sans moyens. Ce sont des Juifs farouchement attachés à la confession d’un Dieu unique mais qui proclament sans contradiction: « Que toute la maison d’Israël le sache avec certitude : Dieu l’a fait et Seigneur et Christ ce Jésus que vous, vous aviez crucifié » (Ac 2,36). Traduit devant le haut tribunal où siègent Hanne et Caïphe, Pierre lance : « Jésus, il n’y a aucun autre nom offert aux hommes qui soit nécessaire à notre salut ». Là est le salut du monde.

Les juges sont sidérés par l’assurance de cet homme sans instruction et on lui interdit d’enseigner le nom de Jésus mais Pierre répond : « Nous ne pouvons pas taire ce que nous avons vu et entendu » (Ac 12)

Les apôtres parviennent à convertir certaines personnes et notamment ceux que l’on appelle « les craignant Dieu », des païens qui admiraient la grandeur de la foi juive supérieure au paganisme et sont frappés par l’assurance des disciples. Les obstacles qui les rebutaient – circoncision, nourriture casher – ne leur sont plus imposés.

Par contre la grande majorité du peuple refuse d’accepter ce message qui lui paraît contradictoire : on lance des sarcasmes, on s’irrite contre ces fabulateurs qui paraissent introduire trois dieux et renversent le monothéisme farouche d’Israël. Très vite certains apôtres sont arrêtés, menés au tribunal, jugés, flagellés, condamnés. Luc raconte qu’ils sont très honorés de partager le sort de leur Seigneur.

Les apôtres ne cherchent pas les classes aisées, les esprits distingués, les gouvernants : ils s’adressent à tous, aux gens les plus simples. Ils ne comptabilisent pas le nombre des convertis, ils ne s’inquiètent pas d’accroître leurs revenus, ils mènent une vie dangereuse. Certes des convertis apostasient mais bon nombre tiennent bon. Et que font-ils ? Ils fondent des petites communautés locales. On entre dans l’Eglise par le baptême qui très vite se fait « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » (Matth 28,19). La mission est universelle : des groupes de disciples se dispersent dans les nations voisines. Rien n’arrête l’élan missionnaire ni ne parvient à éteindre la joie profonde des disciples convaincus de vivre avec le Père, le Fils, et. l’Esprit, la révélation suprême.

La foi évangélique crée la paix du monde

Il est faux d’affirmer que la foi en la Trinité est inutile : cette révélation est en effet essentielle. Les apôtres proposaient leur message sans aucune pression, en respectant la liberté de chacun. Mais ils appelaient les convertis à faire une communauté fraternelle. Pour eux, « aller à l’église » ne signifiait nullement se rendre dans un bâtiment sacré pour y vivre des rites hiératiques puisqu’ils n’ont jamais bâti ni chapelle, ni église : mais cela signifiait « je me rends à la réunion de la communauté » qui se tenait dans la maison de l’un d’entre eux. Et puisque Jésus était réapparu le lendemain du sabbat, cette réunion hebdomadaire se faisait le premier jour de la semaine, jour du Seigneur, donc dimanche. « Eglise » en effet veut dire « ceux qui sont appelés hors ». Hors de chez eux, hors de la manière païenne de vivre. Le jour où le corps de Jésus était vivant, la communauté des croyants dispersés se reconstituait en « corps vivant de l’Église ».

Dans cette communion, chacun sait qu’il est pardonné de ses péchés, que Dieu est son Père, qu’il a reçu l’Esprit d’amour divin et que tous les autres, si différents soient-ils de lui, sont ses frères et sœurs qui, comme lui, ressusciteront. L’amour trinitaire l’étreint afin qu’il aime chacun de ses frères de la même manière.

Silencieusement mais de façon réelle, alors le Royaume est commencé et chacun est membre du Corps du Christ. Les « églises » fraternelles partagent le Pain de Vie qui les rend un. Elles sont des cellules de paix, les prémices de la paix mondiale. Trop peu d’entre nous en prennent conscience et ne vivent qu’une habitude rituelle sans impact social.

Comment chercher la foi trinitaire ?

Être scandalisé par une société régie par la violence, qui favorise les grands et écrase des millions de pauvres. L’histoire est-elle une histoire de fous, sans signification ?(Shakespeare). Acceptons-nous de rester sous le règne animal ?…Lire et relire les évangiles : s’interroger sans cesse sur le personnage unique qu’est Jésus de Nazareth. Comment expliquer cette assurance, cette audace des premiers disciples, leur joie sous les attaques ? Ne pas craindre d’oser se démarquer de l’opinion courante aujourd’hui. Pourquoi la foi chrétienne est-elle la plus persécutée ? Pourquoi compte-t-elle plus de martyrs que jamais ?

Un concile a proclamé un dogme mais les disputes continuèrent. Les débats et les recherches se poursuivront toujours.

— Fr. Raphaël Devillers, dominicain.

Échec de la transmission de la religion dans les familles chrétiennes

Le journal « La Croix » du 5 mai commente une récente enquête de l’INSEE.

Les résultats sont implacables : la part des catholiques continue de chuter en France : de 43 % en 2012 à 20 % en 2022. 51% de la population entre 18 et 59 ans déclarent ne pas avoir de religion. Le catholicisme reste la première religion ; l’Islam progresse de 10 %. La progression la plus spectaculaire est celle des évangéliques : 9 % en 10 ans.

76 % des musulmans disent que la religion a beaucoup ou assez d’importance pour eux – contre 27 % des catholiques et 39% des autres chrétiens.

Tandis que la reproduction familiale est forte dans l’Islam (91 %) et le judaïsme (84 %) , les familles chrétiennes transmettent moins leur croyance à leurs enfants.

« Si dans les familles, rien n’a été fait pour redonner de la valeur à la pratique, notamment celle de la messe, en trois générations les pratiquants font des enfants non pratiquants qui eux-mêmes ont des enfants non chrétiens » 

Les familles juives et musulmanes transmettent beaucoup mieux la religion à leurs enfants que les catholiques. 91 % des personnes élevées dans des familles musulmanes, et 84 % dans des familles juives, continuent à se revendiquer de la religion de leurs parents, contre seulement 67 % de celles élevées par des parents catholiques. Cette forte reproduction familiale s’expliquerait surtout par l’éducation religieuse au sein de la famille.

Comment allons-nous réagir à cette nouvelle ?

7ème dimanche de Pâques – 21 mai 2023 – Évangile de Jean 17, 1b-11a

Évangile de Jean 17, 1b-11a

La Grande Prière de Jésus

Chaque année, après avoir célébré le départ de Jésus (Ascension) et en attendant la venue de l’Esprit (Pentecôte), à juste titre nous écoutons la grande prière finale de Jésus à son Père du chapitre 17 de s. Jean. Ce dimanche, nous en entendons la première partie mais il est fortement recommandé d’en prier l’entièreté.

La nuit du grand enseignement

Après avoir ainsi parlé, Jésus leva les yeux au ciel et dit :

Pendant 4 chapitres (de 13 à 16), Jésus a longuement enseigné ses disciples parce qu’il voulait les aimer jusqu’à la fin, aux deux sens du mot : sens temporel (jusqu’au terme de sa vie) et sens qualitatif (l’intensité extrême).

A ces pauvres hommes, il a montré son amour en s’agenouillant devant chacun et en leur lavant les pieds et il leur a enjoint de faire de même entre eux. Il leur a annoncé l’imminence de son départ, il les a prévenus qu’ils allaient connaître refus et persécutions mais l’Esprit-Saint qu’ils allaient recevoir leur donnerait la force de tenir. La sortie subite de Judas jeta un froid et laissa présager la tragédie tandis que le présomptueux Pierre se faisait renvoyer à sa faiblesse.

Oui il les aime, ces quelques jeunes qu’il a appelés dans leurs divers milieux et qui, malgré tout, ne l’ont pas quitté. Après les avoir longuement regardé, tout à coup Jésus se tait. Levant la tête vers le haut (symbole du ciel), Jésus exprime une longue prière. Car l’horizontale de la fraternité ne tient que tenue par la verticale divine.

Père, l’heure est venue !

Jésus n’a jamais tracé sa vie selon ses plans et les circonstances. Dès son appel au baptême et lors de sa longue retraite au désert, son Père lui a confié la plus grande mission de l’histoire. La prière constante le mettait sans arrêt au diapason de son Père sans jamais manquer d’un iota.

Ce plan du Père était marqué par des étapes. Dès le début, à Cana, le don du vin de l’alliance n’était qu’un signe, ce n’était pas l’heure ; de même, à la 2ème Pâque, lorsque la foule, rassasiée de son pain, voulait le couronner roi, Jésus se déroba. Ici à présent, Jésus en est conscient : au cadran de l’histoire telle que Dieu la veut, l’Heure a sonné. L’ombre de la croix se profile mais il fera de son exécution la « Glorification ».

Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie.
Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair,
il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés.
Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu,
et celui que tu as envoyé, Jésus Christ.

Cette croix dont il sait l’inexorable certitude, il faut le répéter, n’est pas le châtiment d’un Dieu courroucé mais l’obéissance du Fils qui ne peut ni fuir ni se taire et qui se donne. Jésus en est sûr : le Père va glorifier son Fils en même temps que le Fils va glorifier son Père. L’horrible et infâme mise à mort sera l’authentique et définitive « Pâque » : le passage à la vraie vie quand l’amour va jusqu’à se laisser mettre en croix.

Cette Révélation ultime du Dieu Père et de Jésus son Fils offrira aux croyants la Vie éternelle. Non la longévité ni la réanimation mais « la Vie » qui consiste à connaître, c.à.d. à communier au Père et au Fils.

Merveille : l’ignominie du pire supplice et la peur de la mort vont devenir, au regard de la foi, le foyer de l’Amour du Père, de l’amour du Fils pour son Père et de son Amour pour les hommes.

Moi, je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire. Et maintenant, glorifie-moi auprès de toi, Père, de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe.

Jésus, sans vanité, peut l’affirmer : son « oui » donné au baptême, il ne l’a jamais repris. En toute fidélité, il a, de jour en jour, exécuté l’œuvre que son Père lui proposait et qu’il approfondissait sans cesse dans une inlassable prière.

C’est pourquoi nous avons toujours à lire, relire, méditer l’évangile. Car certains se targuent trop facilement de « connaître » Jésus et Dieu.

Mais maintenant, par sa Pâque, le Fils peut demander à son Père de lui offrir cette Gloire qu’il avait avant l’existence du monde. Dès la première page, le Prologue l’affirmait : «  Au commencement était le Logos…et le Logos était Dieu…Tout fut par lui… » (Jn 1 1). « Maintenant je vais à celui qui m’a envoyé » avait-il déjà dit (16, 5).

J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner.
Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole.
Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi,
 car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données :
ils les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi,
et ils ont cru que tu m’as envoyé.

Impossible de ne pas remarquer la répétition du verbe « donner » (pas moins de 16 fois dans ce chapitre 17). Indicible humilité de Jésus libre de tout instinct de propriété ! Il sait que tout lui est donné, il reçoit et il donne. Ses paroles sont celles que son Père lui a soufflées ; ses disciples ne sont pas le fruit de son choix mais un don de son Père ; il ne se vante pas de ses enseignements ni de ses guérisons…Joie du coeur simple, conscient de tout recevoir et heureux de donner tout.

Prière pour les disciples

Moi, je prie pour eux ; ce n’est pas pour le monde que je prie,
mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi.
Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ;
et je suis glorifié en eux.
Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde,
et moi, je viens vers toi. »

La foi n’est pas un acquis définitif qu’il suffirait de gérer. Jésus sait par quelle terrifiante épreuve ces hommes vont passer et dont ils n’ont aucune idée, il présage leur désarroi, leur fuite en dépit de leurs belles déclarations de fidélité. Ils vont traverser une tourmente dans laquelle leur foi va manquer de sombrer. Ensuite beaucoup les traiteront de lâches…puis de mythomanes. Aussi Jésus supplie le Père pour eux.

Comprenons bien pourquoi Jésus dit ne pas prier pour le monde : il ne s’agit pas de l’humanité comme telle mais des individus blindés dans leur égoïsme, leur dureté de coeur, leur cupidité.

Jésus prie pour les disciples car ils sont un cadeau du Père : ils ont reconnu la valeur divine des paroles de Jésus, ils ont fini par voir en Jésus plus qu’un homme, plus qu’un prophète, mais le Messie Seigneur.

Maintenant Jésus prend son départ, le mécanisme de la trahison est en route, les autorités sont décidées. Jésus vient vers son Père : eux demeurent dans le monde. Donc ils vont devoir témoigner de tout ce qu’ils vont vivre.

Et l’essentiel – ce sera le sujet de la suite de la prière – ce sera qu’ils restent unis. « Père, qu’ils soient UN comme nous sommes UN » (17,11)

Prière pour la multitude des croyants

Et enfin la prière de Jésus s’évasera aux confins de l’histoire et du cosmos ; Il prie pour tous ceux qui croiront en lui.

« Je prie aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croient en moi : que tous soient UN comme toi, Père tu es en moi et que je suis en toi : qu’ils soient en nous, eux aussi pour que le monde croie que tu m’as envoyé « (17, 20)

Conclusions

Nous prions mal, nous prions trop peu mais le Seigneur Jésus prie sans interruption pour nous afin de nous attirer dans la Gloire du Père. Quelles babioles, les « gloires » de la terre !

Croire trouver la paix par des conquêtes, des victoires, des traités de paix, des armes sophistiquées, des inventions… : tout cela est un leurre. C’est le coeur de l’homme qui doit être guéri. Et personne ne peut s’engager pour les autres.

Indispensable condition première de la mission : notre unité dans l’amour du Père et du Fils. « Qu’ils soient UN comme le Père et le Fils sont UN ». On est loin des poignées de main et des belles proclamations. Ce n’est qu’à cette profondeur divine que la paix du monde est possible.

— Fr. Raphaël Devillers, dominicain.

Neuvaine au Saint-Esprit

« Jésus ressuscité dit à ses disciples : «  Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous : vous serez alors mes témoins à Jérusalem et jusqu’aux extrémités de la terre »

Quittant la colline du mont des Oliviers, ils regagnèrent Jérusalem. Ils montèrent dans la chambre haute où ils se retrouvèrent. Il y avait là Pierre, Jean, Jacques et André ; Philippe et Thomas ; Barthélemy et Matthieu ; Jacques, fils d’Alphée, Simon le zélote et Jude, fils de Jacques.

Tous unanimes étaient assidus à la prière, avec quelques femmes dont Marie, la mère de Jésus, et avec les frères de Jésus.

…Quand le jour de la Pentecôte arriva, ils se trouvaient réunis tous ensemble…Comme un violent coup de vent survint…Une flamme de feu se posa sur chacun deux. Ils furent tous remplis d’Esprit-Saint …Ils sortirent et tous étaient émerveillés de les entendre annoncer les merveilles de Dieu » ( Actes des Apôtres 1, 8-14…2,1-13)

Bien que la liturgie ait privilégié la période de 40 jours de carême, préparation à Pâques, c’est bien les neuf jours de prière qui préparent le don essentiel de l’Esprit, prélude à l’envoi en mission.

Nous vous proposons un moment de prière et de méditation pour chacune des étapes.



LA PREMIERE PENTECÔTE CHRÉTIENNE

1er jour : Non pas faire mais recevoir

On nous apprend à nous préparer à la fête de Pâques en faisant un bon carême : pendant 40 jours, faire des petits sacrifices, nous priver de friandises et d’apéritifs, manger du poisson le vendredi. Hélas ce programme de conversion n’apporte guère de changement à notre vie habituelle et nous retombons dans nos travers.

Les premiers apôtres ont été contraints à davantage de privations car la vie itinérante à la suite de Jésus entraînait bien des renoncements. Pourtant ils aimaient beaucoup leur maître, ils écoutaient avec attention son enseignement, ils assuraient qu’ils lui resteraient toujours fidèles. Même saint Pierre affirmait de façon péremptoire : « Je donnerais ma vie pour toi » et il demeurait sceptique quand Jésus lui répliquait : « Cette nuit même tu me renieras trois fois »(Jean 13, 38). Or en effet lorsque Jésus fut arrêté, ce fut la grande débandade des Douze et Pierre le téméraire jura même ne pas connaitre ce prisonnier.

Vouloir se changer, s’échiner à faire sa statue est une illusion partout répandue et s’appelle pharisaïsme, lequel n’est pas un défaut juif mais universel. Croire qu’à coup de décisions, on va finir par s’améliorer, à correspondre à son idéal, à se rendre meilleurs que les autres, cela ne cache-t-il pas un orgueil caché ?

Mais voici la merveille ! Ce Jésus qui avait été exécuté de la façon la plus horrible et la plus humiliante revient vivant vers ses amis. Il ne déchaîne pas sa colère contre eux, il ne les foudroie pas pour châtier leur lâcheté, il ne les rejette pas pour choisir d’autres hommes plus courageux. Au contraire, plein de douceur, il les salue : « Paix à vous » et il leur montre ses plaies : voici la source de mon pardon.

Pendant quelques jours, Jésus leur apparaît, les persuade qu’il est bien vivant, qu’ils ne sont pas victimes d’une illusion, qu’il est bien le Fils de Dieu son Père qui l’a ressuscité et a fait de lui le Sauveur du monde. En effet les hommes sont prisonniers du mal et ils ont besoin d’être sauvés, d’être libérés du péché et de recevoir la vie divine.

Alors que les Apôtres guettent l’apparition foudroyante et subite du Royaume de Dieu, Jésus les dissuade : « Vous n’avez pas à connaître les temps que Dieu a fixés mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit, qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem puis jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 7).

Jésus les emmène au mont des Oliviers et il disparaît. Les apôtres reviennent en ville avec des certitudes : Jésus est le Fils qui est entré dans la communion éternelle du Père, il reviendra à un moment inconnu. L’œuvre capitale de l’histoire s’est accomplie : nous allons attendre la force de l’Esprit pour la diffuser.

En ce premier jour de la Neuvaine, nous nous retrouvons dans la même situation. Oui nous nous sommes souvent trompés, nous vivons dans une Église qui pèche parfois gravement, nous avons manqué d’élan, nous avons trop cru en nous-mêmes. Mais le Seigneur croit en nous et ne nous rejettera jamais. Compatissons aux immenses souffrances d’un monde qui oublie Dieu et adore des idoles. Soyons certains que seule la puissance de l’Esprit peut sauver l’humanité du mal. Mais à condition que des femmes et des hommes le demandent, l’accueillent, deviennent ses instruments.

2ème jour : Unis dans la prière

Impossible d’imaginer l’état dans lequel se trouvaient ces premiers disciples lorsque Jésus a disparu. Quelle aventure ils avaient vécu en si peu de temps ! Toutes leurs conceptions s’étaient effondrées comme château de cartes. Nul n’aurait imaginé pareille histoire : mais elle était vraie. Comme Jésus leur avait recommandé : il fallait attendre la venue de la puissance de l’Esprit de Dieu.

« Quittant le mont des Oliviers, ils regagnèrent Jérusalem. A leur retour, ils montèrent dans la chambre haute où ils se retrouvèrent. Il y avait là Pierre, Jean, Jacques et les autres… Tous unanimes étaient assidus à la prière, avec quelques femmes dont Marie, la mère de Jésus, et avec les frères de Jésus » (Ac 1, 12)

Saint Luc ne dit pas qu’ils s’enfoncent dans la solitude, qu’ils sortent de cette ville qui a tué leur Maître, ni qu’ils jeûnent ou demeurent en silence. Non. ils prient. Non pas chacun dans son coin. Non pas en intercalant de petits moments de méditation au sein de la vie ordinaire. Mais ensemble et dans une pièce à l’étage, à l’écart du brouhaha. « Tous unanimes » : une âme, un seul coeur. Luc répétera ce mot à plusieurs reprises. Finies leurs chamailleries, leurs rivalités sur les préséances, leurs rêves de grandeur humaine. Ils sont ensemble. Et comme Judas a disparu, on élit Matthias afin de reconstituer le groupe des Douze, symbole des 12 tribus d’Israël.

Il y a là également quelques femmes, sans doute celles qui accompagnaient déjà Jésus sur les routes, qui étaient présentes à la croix, qui découvrirent le tombeau vide et reçurent les premières le message de sa résurrection…sans être crues par les Douze. Des frères et des membres de la famille de Jésus qui au début croyaient que Jésus avait perdu la tête (Mc 3,21) sont là aussi.

Et surtout Luc note la présence de Marie, la mère de Jésus. C’est par elle que tout avait commencé : elle pouvait raconter l’Annonciation, comment elle s’était donnée et, par la force de l’Esprit, avait reçu la présence en elle de Jésus. Que de choses elle put apprendre aux disciples.

Nous aussi maintenant nous attendons dans la prière, assurés sur le fondement des Douze, protégés par l’amour de Marie, tous les cœurs unis dans la même tension. Aucun délai n’a été fixé. Nous méditons sur ce que nous avons vécu, nous nous rappelons les enseignements de Jésus. Et nos cœurs répètent : « Viens Esprit Saint ».

3ème jour : Le souffle de l’Esprit

Or, au 10ème jour de l’attente, Israël fête justement le don de la Loi à Moïse au mont Sinaï. Comme c’est le 50ème jour après la Pâque, on l’appelle « Pentecôte » qui, en grec, signifie « 50ème ». Précisément c’est alors que l’événement extraordinaire s’accomplit: l’Esprit-Saint vient saisir le petit groupe réuni dans la chambre haute.

Tout à coup un coup de vent violent surgit et comme des flammes de feu apparaissent sur chacun d’eux. « Ils furent tous remplis de l’Esprit-Saint et se mirent à parler d’autres langues…A la rumeur, la foule se rassembla et on s’interrogeait : « Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ?…Qu’est-ce que cela veut dire ?…Certains ricanaient : « Ils sont pleins de vin doux ! ».

Que fait donc l’Esprit ? On ne peut le décrire mais seulement évoquer son action par des images. Il est une force telle un coup de vent violent qui soulève et emporte ceux qui le reçoivent, il est un feu qui se manifeste par des flammes, des langues de feu, signes qu’il donne la force de parler. Il ouvre les portes du local, il fait dégringoler les retraitants et il les projette dehors, en pleine rue, au milieu de la foule.

Des Juifs de tous pays sont venus en pèlerinage et Luc s’amuse à souligner leur stupeur – « …en plein désarroi…déconcertés…émerveillés…tous déconcertés…dans leur perplexité… » – car chacun entend ces disciples dans sa langue. Luc veut montrer que dès l’abord l’Église est universelle. Jésus est l’unique Sauveur du monde, il faut l’annoncer dans toutes les nations, il ne faut surtout pas attendre un individu ou un système qui sauverait l’humanité – ni Hitler, ni Mao, ni la science, ni la société de consommation, ni la fortune.

« Ils proclamaient les merveilles de Dieu » : l’Esprit permet de proclamer sans peur toutes les merveilles que Dieu accomplit pour nous en Jésus.

Cherchant une explication, certains supposaient qu’ils avaient bu du vin doux. Signe que l’Esprit n’assomme pas comme l’alcool mais fait jubiler d’une douce allégresse.

Certes l’Esprit ne nous évitera jamais de suivre des cours de langue. Mais attendons qu’il nous bouge, nous fasse sortir, nous comble de joie pour rencontrer tous les hommes dans le dialogue de la paix offerte par Jésus.

Il nous guérit de tout racisme et de tout repli sur nous-mêmes.

4ème jour : L’Esprit fait lancer l’Évangile

L’Esprit-Saint donne une joie nouvelle et il fait parler. Au nom du groupe bienheureux, Pierre, le chef, explique aux gens ce que l’Esprit vient de leur faire comprendre : c’est la proclamation pleine d’assurance de la bonne Nouvelle.

« Comprenez ce qui se passe. Par le prophète Joël, Dieu avait jadis annoncé que, dans les derniers jours, il répandrait son Esprit sur toute chair : quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. Eh bien, Jésus, cet homme, selon le plan de Dieu, vous l’avez livré en le faisant crucifier par les païens. Mais Dieu l’a ressuscité. David, dans un psaume, disait déjà : « Tu n’abandonneras pas ma vie au séjour des morts ». Or David est mort et son tombeau est chez nous mais il était prophète et il a vu d’avance la résurrection du Christ.

Oui Jésus est ressuscité, nous en sommes tous témoins. Glorifié par Dieu, il a reçu du Père l’Esprit-Saint promis et il l’a répandu comme vous le voyez et entendez….Que tout Israël le sache avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié ».

On se rappelait bien ce Jésus condamné, comme blasphémateur, crucifié par Pilate, et enseveli au Golgotha. Mais son aventure était finie. Or voici que nous assistons à une scène jamais vue. Au lieu de s’enfuir par crainte des poursuites, au lieu de se lamenter sur l’horrible mise à mort de leur maître, les anciens disciples de ce Jésus bondissent de joie. L’inimaginable plan de Dieu s’est ainsi réalisé : les Écritures sont accomplies. Jésus est vivant, dans la gloire de Dieu, il est le Messie, le Seigneur.

A cette annonce, beaucoup d’auditeurs se sont éloignés, incrédules. Mais quelques-uns ont été bouleversés : « Ce Pierre n’a pas l’air fou ! Que devons-nous faire ? ».Pierre répond : « Convertissez-vous et recevez le baptême au nom de Jésus Christ pour le pardon de vos péchés, et vous recevrez le don du Saint-Esprit. La promesse est pour vous et tous ceux que Dieu appellera. »

Ainsi d’emblée l’Église témoigne, dans la concorde, la joie, et avec une totale assurance. Telle est l’œuvre majeure de l’Esprit : unir et illuminer les esprits, conduire à la compréhension du plan de Dieu, donner la force de parler. Et tout cela dans une visée universelle. Tenons bon dans l’attente. L’Esprit est un don.

5ème jour : Les quatre piliers de la Communauté

Comment vit-on lorsque l’on a reçu l’Esprit ? On demeure là où l’on est, on poursuit sa vie familiale et ses activités professionnelles mais chaque nouvelle communauté « persévérait dans l’enseignement des apôtres, la communion fraternelle, la fraction du Pain et les Prières ». Selon Luc, ce sont les 4 piliers indispensables sur lesquels nous allons réfléchir ces derniers jours.

La foi chrétienne ne se réduit pas à croire en Dieu ni en un sentiment religieux ni en une vague croyance héritée en famille. Elle naît et s’entretient par la confiance en la prédication de Pierre et des Apôtres : ils demeurent à jamais les témoins dont il faut écouter le message. C’est l’Évangile, la Bonne Nouvelle qui nous comble de certitude, de clarté, d’admiration, de Vérité et de Vie.

Jamais personne au monde n’a parlé comme Jésus : il éclaire le chemin de la vie, il donne un sens à notre existence. A la suite des Apôtres, nous sommes scandalisés par sa mort ignominieuse sur la croix mais l’Esprit nous donne d’entrer dans ce mystère de Pâques, de comprendre que Jésus a donné sa vie et que son Père l’a ressuscité. Grâce à l’Esprit, Jésus est présent en chacun de nous, il nous pardonne nos péchés et il nous remplit de la Vie divine.

La lecture des évangiles n’est pas une répétition fastidieuse d’épisodes connus mais la source inépuisable de découvertes nouvelles, la découverte du Bon Berger qui nous conduit sur les chemins de la vie, qui nous cherche lorsque nous nous nous égarons, qui nous ramène à l’Église pour être un avec le Christ.

En ces temps de crise où prolifèrent les mensonges et où des multitudes disent ne plus avoir la foi, il est capital que nous demandions l’Esprit : lui seul nous donnera confiance, certitude, l’audace de parler. L’Évangile est le trésor que beaucoup attendent.

6ème jour : Persévérer dans la charité

La foi en l’Évangile provoque la communion des croyants car le commandement essentiel de Jésus est « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Et pour distinguer cet amour de l’affection amicale et plus encore de l’attrait érotique, les chrétiens ont appelé « agapè », cette charité qui les liait en une commune-union. « Celui qui veut être grand qu’il soit comme un enfant…Mettez-vous au service les uns des autres… ».

Au début, à Jérusalem, certains allaient même jusqu’à vendre leurs biens afin de partager avec leurs frères démunis, d’autres ne travaillaient plus, car ils étaient persuadés que Jésus allait revenir bientôt. Ce système fit faillite et la petite communauté tomba dans le désastre si bien que Paul fut obligé d’effectuer de longs voyages pour aller demander aux communautés de Grèce et de Macédoine de venir en aide à leurs frères d’origine.

Jésus n’a pas précisé la date de son retour : le travail et la propriété privée restent nécessaires. A condition que les frères pratiquent le soutien effectif des plus démunis d’entre eux. Attention au danger de l’argent et de la cupidité qui brisent la communion.

Cet impératif de communion nécessaire n’est pas facile à observer. On le remarque d’emblée dans les lettres de Paul qui abondent en exhortations répétées. Sans cesse il supplie ses correspondants à se réconcilier, de ne pas garder de rancune, de reprendre le dialogue, d’accepter leurs divergences, de ne pas rivaliser pour occuper les places de commandement, de respecter les plus petits. Oui la communion fraternelle est un travail permanent, une construction toujours à reprendre mais indispensable. « Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu » et qu’il déteste son frère, c’est un menteur » dit Jean ( I Jn 4,20).

C’est pourquoi l’Esprit-Saint est indispensable : il est la force divine qui nous libère de nos égoïsmes et peut nous unir dans une réelle communion. « Frères vous avez été appelés à la liberté. Mais par l’amour mettez-vous au service les uns des autres…Car le fruit de l’Esprit est amour, paix, patience, bonté, bienveillance…Conduisons-nous sous l’impulsion de l’Esprit » ( Gal 5,13).

Esprit-Saint, donne-nous la liberté de l’amour fraternel.

7ème jour : Persévérer dans la Fraction du Pain

Après le week-end (qui est vendredi/samedi), les chrétiens ont donné un nom au premier jour de la semaine : en latin « domenica dies », qui a donné notre mot « DIMANCHE », Jour du Seigneur. C’est en ce jour en effet que Jésus ressuscité est apparu aux disciples. Dans la nouvelle mesure du temps, la semaine commence donc par la réunion des chrétiens qui, dans l’allégresse, se rassemblent pour écouter la Parole de Jésus, prier et partager son Pain de Vie. Réconciliés, comblés de sa miséricorde, ils peuvent alors s’engager dans les jours suivants afin de travailler à former des familles fidèles et de développer le monde sur les chemins de la paix.

Si, au contraire, nous considérons que le travail est l’occupation principale, avec ses recherches de confort, le poids pesant de ses soucis et de ses échecs, nous finissons la semaine éreintés, nous nous hâtons d’avoir une petite messe monotone, sans joie, sans vraies rencontres ; et comme les autres, nous courons éperdument à la recherche de divertissements et de restaurants gastronomiques.

Dimanche est le phare, la Source, le Jour du Ressuscité, la communion des frères et sœurs. Ensemble, nous manifestons à tout le monde que le Christ est vivant, que nous sommes les membres de son Corps, que sa Parole enseigne le chemin de la Vérité, que le partage de son Pain nous rend UN. L’Esprit nous comble d’assurance, de joie, de la fierté de croire et nous devenons une Église qui évangélise.

Depuis quelques années, des multitudes de baptisés ont abandonné la pratique dominicale. Ne les critiquons pas, remettons-nous en question. Si peu que nous soyons, cherchons ensemble à sortir de nos routines, perdons notre piété morose et individualiste. Notre grand jour n’est pas le vendredi de la croix mais le Dimanche de la Vie et de la paix.

8ème jour : Être assidus aux prières

Le dernier pilier – non moins important que les autres – est de persévérer dans la prière, thème que Luc a fortement souligné dans ses deux livres.

Jésus priait beaucoup, surtout lorsqu’il devait prendre une décision grave : il voulait absolument obéir aux ordres de son Père. Il a appris à ses disciples le magnifique « Notre Père ».

Donc nous serions bien mufles de ne pas nous adresser à notre Père dans la confiance et de le réduire à un St. Nicolas pour recevoir des cadeaux. Un baptisé serait bien goujat de ne pas s’adresser à Jésus qui a offert sa vie pour lui pardonner tous ses péchés. Un chrétien serait bien médiocre s’il n’obéissait pas à l’ordre ultime du Ressuscité : « Priez et attendez l’Esprit qui vous remplira de la force divine ».

La prière n’est pas un rabâchage de formules, un appel pour quémander une grâce. Elle est relation filiale, christique, spirituelle, l’âme de notre âme, un dialogue comme nous en avons en couple. Ou en famille. Elle est d’abord louange, adoration. Et aussi reconnaissance, gratitude, remerciement. Et aussi demande.

Remarquons que la messe du dimanche est le déroulement de ces quatre actions : écouter la Parole, vivre la communion fraternelle, partager le Pain de vie, prier pour l’Église et le monde.

9ème jour : Avec l’Esprit, témoins de Jésus

Nous voici à la veille de la grande célébration. Ne frétillons pas d’impatience dans l’espoir que surviennent demain des miracles ou des changements spectaculaires. La journée sera sans doute la même que les autres. Mais la prière n’est jamais perdue et elle a des effets que l’on ne remarque pas tout de suite.

Le don de l’Esprit n’a pas effacé le souvenir de la trahison des disciples mais il leur a donné la force de pardonner à leur tour. Ils vont comprendre qu’ils sont les membres du Corps du Christ : tous différents mais ne faisant qu’un. Ils vont être critiqués, jugés, condamnés : nul ne pourra éteindre leur joie. L’élan universel les emportera : il faut annoncer la victoire de la vie par le Ressuscité.

Et répéter sans cesse : « Viens Esprit-Saint ».

Raphaël Devillers, dominicain, Liège

Pascal et la Proposition Chrétienne

Extraits de l’Avant-Propos

« … La perplexité et le doute qui marquent toujours plus profondément la conscience de soi des Européens (…)…tient pour une large part, il me semble, à une cause qui n’est pour ainsi dire jamais mentionnée : les Européens ne savent que penser ni que faire du christianisme. Ils en ont perdu l’intelligence et l’usage. Ils ne veulent plus en entendre parler…

Elle (l’Europe) a décidé de naître à nouveau. A nouvelle naissance, nouveau baptême, ce sera un baptême d’effacement. Elle déclare publiquement, elle le prouve par ses actions : l’Europe n’est pas chrétienne, elle ne veut pas l’être. Elle veut bien être autre chose, elle est entièrement ouverte à toutes les autres possibilités, elle veut bien même n’être rien, n’être que le possible de tous les possibles, mais elle ne veut pas être chrétienne.

C’est à peu près au mitan du XVIIème siècle que la grande, l’énigmatique décision a été prise, la décision de construire le Souverain, l’Etat souverain.

C’est à ce moment-là et dans cette conjoncture que fut repensée et reformulée par Blaise Pascal, sous une forme fragmentaire et inachevée mais singulièrement puissante, ce que j’appelle la proposition chrétienne, entendant par là l’ensemble lié des dogmes ou mystères chrétiens, en tant qu’ils sont offerts à la considération de notre entendement et au consentement de notre volonté, et qu’ils entraînent une forme de vie spécifique…

L’œuvre de Pascal est l’objet d’une tradition critique particulièrement riche. Il est l’un de nos auteurs les plus continûment et les plus judicieusement et savamment commentés. Je n’ai pas prétendu apporter une contribution significative à cette tradition critique. J’ai cherché l’aide et l’appui de Pascal pour retrouver les termes exacts et ressaisir la gravité et l’urgence de la question chrétienne – celle de la foi chrétienne, de la possibilité de la foi chrétienne.

Y a-t-il quelque détour, quelque artifice à employer la force de plus fort que soi pour poser la question la plus personnelle ? C’est en tout cas cette question qui est l’objet de ce livre.

P. Manent : Pascal et la proposition chrétienne
Éd. Grasset – 24 euros

Autres ouvrages de l’auteur :

  • La loi naturelle et les droits de l’homme ( coll. Que sais-je ?)
  • Situation de la France (éd. D.de Brouwer 2015)
  • Montaigne. La vie sans loi (éd. Flammarion 2014 – Champs poche 2021)
  • Les métamorphoses de la cité. Essai sur la dynamique de l’Occident (éd. Flammarion 2010. – Champ 2012)

4ème dimanche de Pâques – 30 avril 2023 – Évangile de Jean 10, 1-10

Évangile de Jean 10, 1-10

Je suis le Berger …
Je suis la Porte

L’évangile lu ce dimanche fait qu’on l’appelle « le dimanche du bon Pasteur », ce qui évoque tout de suite des images doucereuses d’un beau Jésus serrant sur son coeur un agneau mignon. Le contexte montre au contraire qu’il s’agit d’une scène dure, polémique, qui fait suite à la guérison de l’aveugle-né que Jésus a « fait sortir » de l’enclos pharisien pour l’attirer à lui. Son importance est marquée par son début solennel.

Être berger était un métier très répandu en Israël, bien plus rude que nous ne l’imaginons. Il fallait guider le troupeau vers de bons pâturages, trouver des sources d’eau, aller à la recherche des bêtes qui s’étaient égarées, soigner celles qui étaient blessées, protéger le troupeau à la merci des attaques des prédateurs. L’unité était un souci permanent. Le soir venu, les pasteurs gagnaient un enclos protégé, gardé par des veilleurs, dans lequel les bêtes seraient mélangées mais à l’abri. Dans la pâle lueur de l’aube, chaque berger se présentait à l’entrée et appelait ses brebis par leur nom afin de reconstituer son troupeau et s’en aller pour une nouvelle journée.

Une parabole difficile

Amen, amen, en vérité je vous le dis : celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis mais escalade par un autre côté, celui-là est un voleur et un brigand. Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis. Celui qui garde la porte lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix. Les brebis qui lui appartiennent, il les appelle, chacune par son nom, et il les emmène dehors. Lorsqu’il les a toutes fait sortir, il marche à leur tête et elles le suivent parce qu’elles connaissent sa voix. Jamais elles ne suivront un étranger ; bien plus elles le fuiront parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers.

Jésus leur dit cette parabole mais ils ne comprirent pas ce qu’il voulait leur dire.

Dans l’antiquité il était courant d’appeler « bergers » les rois et les chefs : les hommes n’étaient-ils pas comme des brebis fragiles qu’il fallait guider et défendre ?

Combien sont-ils, et seront-ils encore, à désirer s’emparer des hommes en prétendant être les meilleurs dirigeants ? Sans arrêt nous entendons les discours enflammés, les proclamations véhémentes : « Suivez-moi…Je vous apporterai les meilleures conditions…Avec moi nous serons les plus forts…Je suis le Führer ». Et, plus bêtes que les brebis, nous écoutons ces belles promesses, nous ne décelons pas les mensonges, la volonté de puissance cachée.

Méfiez-vous, nous prévient Jésus, des voleurs et des brigands ! Moi, dit-il, pauvre, démuni, sans nulle ambition mondaine, je me présente à la porte de l’humanité et je parle dans la paix et la vérité, sans flatterie ni rodomontade. Je connais mes brebis et j’appelle chacune par son nom c.à.d. selon son identité, sa situation. Ainsi l’évangile nous raconte comment Simon, Jean, Philippe, Nicodème, la samaritaine, la femme adultère…ont été appelés de façons différentes. Sans hurlement ni menace. Et chacun de nous pourrait raconter à son tour comment il a perçu une voix douce et miséricordieuse qui le rattrapait dans les mille détours de ses errements.

Hélas combien de fois avons-nous fait la sourde oreille ! Mais Jésus, le bon berger, ne cesse jamais de chercher la brebis perdue, car elle lui appartient.

Deux mots surprennent. Au lieu d’employer le mot habituel pour « enclos », Jésus utilise un mot qui désigne la « cour » du temple ! En outre il précise qu’il « les pousse dehors », ce qui paraît excessif mais c’est le verbe utilisé juste avant, lorsque les pharisiens ont jeté hors de la cour du temple l’aveugle né qui s’était mis à croire à Jésus.

L’homme qui se convertit au Seigneur Christ peut être rejeté par son milieu : dans cette blessure qu’il sache reconnaître l’appel de son berger véritable. Ainsi à travers les affres horribles de sa passion, Jésus a su reconnaître l’appel de son Père à accomplir sa volonté (annoncer la venue du Royaume) jusqu’au don total de soi (la passion). Donc l’image pastorale éclaire la situation.

Jésus leur dit cette parabole mais ils ne comprirent pas ce qu’il voulait leur dire.

On ne s’étonne pas que ces pharisiens ne comprirent pas du tout la portée de cette déclaration. Tous les chrétiens la comprennent-ils aujourd’hui ?

Jésus unique Sauveur

C’est pourquoi Jésus reprit la parole : « Amen, amen, je vous le dis : je suis la porte des brebis. Ceux qui sont intervenus avant moi sont tous des voleurs et des bandits mais les brebis ne les ont pas écoutés.

Moi je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé. Il pourra aller et venir et il trouvera un pâturage. Le voleur ne vient que pour voler, égorger et détruire.

Le 2ème tableau de la parabole commence aussi de façon très solennelle : le sujet traité est vraiment d‘une importance essentielle.

Les prédécesseurs de Jésus ne désignent évidemment pas les patriarches, les prophètes et Jean-Baptiste mais tous ceux qui se sont targués d’apporter bonheur, grandeur, consommation et qui finalement ont conduit leur peuple à la ruine.

Jésus prétend que lui seul donne accès à l’humanisme plénier. Il est la Porte et celui qui, par la foi et la confiance, passe par lui obtiendra « le salut ». Au fond que signifie ce dernier mot que l’Eglise emploie si souvent ? Jésus le décrit par deux images reprises au contexte pastoral :

« il pourra aller et venir » : dans la bible ce couple désigne la liberté. Si l’esclave est bridé par mille contraintes, si l’addiction au péché nous enchaîne, la foi au Seigneur Jésus nous libère totalement puisque son pardon fait sauter nos chaînes. La modernité prétend qu’elle a mis fin à l’aliénation religieuse : quel mensonge ! Jamais l’idolâtrie de l’argent, le prurit de la consommation et du loisir, l’esclavage des alcools et des drogues n’ont fait autant de ravages.

« il trouvera un pâturage » : nous sommes des êtres de besoins et de désirs, nous cherchons sans cesse non seulement des aliments mais des affections, des conversations, des biens culturels, des soins et des protections. Plus profondément nous avons soif du pardon, de l’eau vive qui gît au fond de notre coeur assoiffé, de la vérité, de la paix, de l’amour d’un Dieu qui nous délivre de la mort. Jésus nous assure solennellement qu’il est venu dans ce but.

Moi je suis venu pour que les hommes aient la vie, pour qu’il l’aient en abondance.

Jésus est conscient de n’être pas seulement un être comme les autres : il a reçu mission unique de son Père afin d’accomplir sa mission.

« Au commencement était la Parole et la parole était de Dieu. Et la Parole s’est faite chair…A ceux qui croient en son Nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu…Si la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ….Personne n’a jamais vu Dieu : le Fils unique l’a dévoilé » (Jean 1)

Le Bon Berger

La lecture du jour se termine ici mais le texte poursuit par la déclaration célèbre :

Je suis le bon berger : le bon berger donne sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, voit-il venir le loup, abandonne les brebis et le loup s’en empare…Je suis le bon berger : je connais mes brebis et mes brebis me connaissent comme mon Père me connaît et que je connais mon Père. Et je donne ma vie pour mes brebis.

J’ai d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos, et celles-là aussi il faut que je les mène. Elles écouteront ma voix et il y aura un seul troupeau et un seul berger. Le Père m’aime parce que je donne ma vie pour la reprendre ensuite…. » (10, 11-18)

Enfin on comprend pourquoi Jésus se dit « bon » : parce que, au contraire des chefs et des dictateurs, il ne fuit pas le danger mais offre sa vie tellement il aime ses brebis que le Père lui a confiées. En Israël, Jésus, par sa croix, a fait sortir quelques disciples de « l’enclos de la Loi » qui enfermait dans un tas d‘observances et dans la culpabilité. A leur tour, les disciples se sont élancés vers d’autres enclos. Trop souvent ils ont usé de violence, cherché le prestige alors que pour être de bons bergers, ils devaient devenir de doux agneaux.

Renversement inouï de la parabole : par amour, le berger se fait agneau immolé. « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » : l’Agneau se fait Pain et se donne en nourriture à ses brebis pour les conduire vers la Maison du Père. Quel bonheur de découvrir comment nous sommes libérés, à quel point nous sommes aimés et de suivre le Berger à la rencontre du Père pour la Paix éternelle.

— Fr. Raphaël Devillers, dominicain.

2ème dimanche de Pâques – 16 avril 2023 – Évangile de Jean 20, 19-31

Évangile de Jean 20, 19-31

Croire pour Vivre

Comment une nouvelle aussi incroyable que la résurrection d’un crucifié dont on a bien constaté la mort a-t-elle pu être admise et se soit répandue avec une telle rapidité dans un monde qui n’avait pas notre système de communications ? Déjà en 51 (20 ans après la mort de Jésus), Paul, de retour à Corinthe, s’émerveille de la foi des Thessaloniciens qui croient en Jésus mort pour le pardon des péchés, ressuscité, Seigneur, Messie qui reviendra pour le jugement final. Tous partagent la joie de la Bonne Nouvelle et acceptent de souffrir pour l’Evangile. En 64, à Rome, l’empereur Néron fait brûler les chrétiens comme des torches.

Pourtant il semblait si aberrant d’accepter pareille information ! N’était-ce pas une fabulation des disciples déçus par la disparition de leur maître ? Oui mais dans ce cas, pourquoi l’avaient-ils inventée ? Dès le début ils furent critiqués, menés au tribunal, flagellés, mis à mort. Leurs familles se déchiraient, ils étaient rejetés des synagogues, surveillés par les Romains qui craignaient une insurrection.

Et en relisant les Actes puis les Lettres suivantes des apôtres, il est tout aussi stupéfiant de constater à quelle vitesse le mystère de Jésus s’est déployé : il n’était pas un prophète condamné et revenu à la vie.

« Jésus, de condition divine, s’est dépouillé…devenant obéissant jusqu’à la mort sur une croix…Et Dieu l’a élevé afin que toute langue proclame que le Seigneur, c’est Jésus-Christ » (Phil 2,06) …

« Vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ » (Gal 3, 28)… 

« Dieu a voulu réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ » (Eph 1, 10)…

Jusqu’ à l’Apocalypse qui se termine par l’appel : « Amen, viens, Seigneur Jésus » (22, 20).

Pour nous faire comprendre comment parvenir à croire sans voir, Jean termine son évangile par le célèbre épisode de Thomas. Celui-ci est le prototype des multitudes infinies qui, comme nous, n’ont pas bénéficié d’une apparition : comment nous instruit-il encore aujourd’hui ?

Le Ressuscité retrouve son Eglise

C’était après la mort de Jésus, le soir du premier jour de la semaine. Les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient car ils avaient peur des Juifs. Jésus vint et il était là au milieu d’eux.

Complètement sidérés par ce qu’ils viennent de vivre et qui était à mille lieux de ce qu’ils auraient jamais pu imaginer, les disciples cependant ne se sont pas dispersés dans la nature. Ils se sont rassemblés dans une maison, toutes portes closes, la peur au ventre car ils soupçonnent que les autorités sont à leur recherche. Tout à coup le Maitre est présent au milieu d’eux. Pas de fulgurance. Mais c’est bien lui. Il n’était pas là, il n’est pas leur fabrication, il est au milieu. Il devient leur milieu.

Il leur dit : «  La paix avec vous » et il montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Il leur dit : « La paix avec vous. De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Ayant ainsi parlé il répandit sur eux son souffle : «  Recevez l’Esprit-Saint. Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus ».

Celui qui n’a pas vu

Thomas, un des douze, n’était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! ». Mais il leur déclara : «  Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à l’endroit des clous et la main dans son côté, non, je n’y croirai pas ». Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient dans la maison et Thomas était avec eux ; Jésus vient, toutes portes closes, il était là au milieu d’eux ; il dit : « La paix avec vous ». Il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici et vois mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté. Cesse d’être incrédule mais croyant. Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Jésus lui dit : «  Parce que tu m’a vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ».

Remarquons que, à la différence du tableau du Caravage, il n’est pas dit que Thomas a touché les plaies : il les a vues et il a cru. Jésus lui reproche son incrédulité : il aurait dû faire confiance à l’affirmation unanime de ses confrères. Comment donc cet épisode nous apprend-il à être heureux de croire sans voir ?

Depuis longtemps peut-être, vous avez abandonné la pratique chrétienne inculquée dès votre jeune âge : comme la majorité aujourd’hui vous avez estimé que c’était une histoire dépassé. Et voilà que curieusement la question de la foi peu à peu vous interpelle : la figure de Jésus est tellement belle, son message si évidemment vrai. Mais vous achoppez sur la fin : comment accepter la résurrection ? Que vous apprend Thomas ? Bardé de vos réticences et de vos refus, osez rejoindre la communauté des pratiquants du dimanche. Car saint Jean insiste fortement sur ces conditions.

Les discussions de Thomas avec ses collègues ayant échoué, ils lui ont prescrit de rejoindre la communauté, qui se réunit dans un local le premier jour de la semaine. Donc dès le début, les chrétiens, qui étaient en majorité des Juifs célébrant le sabbat, ont effectué une révolution. Pour eux désormais, puisque Jésus était apparu le lendemain du sabbat, c’est donc en ce jour qu’il fallait se retrouver pour l’accueillir et ils l’appelèrent « domenica dies » qui donna le mot « dimanche ». Pour nous chrétiens, le week-end est vendredi-samedi. Et le dimanche inaugure la semaine nouvelle. Comme une nouvelle création : « Que la lumière soit : premer jour ».

Et qu’a vu Thomas ? Ses collègues auraient pu craindre de subir un terrible châtiment puisqu’ils venaient d’abandonner lâchement Jésus et même de le renier. Mais voilà qu’il leur était présent et leur montrait ses plaies : son horrible crucifixion étaient la source de son pardon. « Shalom …et il leur montra ses plaies ». Il ne les obligeait même pas à lui demander pardon. Leur honte d‘avoir péché se muait en ravissement du pardon immérité. D’un coup la miséricorde infinie les renouvelait, les re-suscitait. Les endeuillés sautaient de joie !!

Comme Dieu avait soufflé sur Adam et Eve pour les rendre vivants, le Seigneur Jésus maintenant envoyait son souffle sur les apôtres. Il ne fallait plus attendre des apparitions sporadiques mais être habités par l’Esprit-Saint. Non pour jouir d’une présence mais pour être emportés dans le monde, à destination de tous les hommes afin de leur offrir ce même don de l’Esprit qui les pardonnait. A condition évidemment qu’ils acceptent ce don, car il n’y a pas d’automatisme du salut : Dieu respecte notre liberté qui va jusqu’à pouvoir refuser Dieu !

Ainsi l’humanité qui avait été, par la création, soufflée hors de Dieu et qui avait péché, commence son retour à lui. Car il n’’y a qu’une mission : le Père envoie le Fils qui envoie l’Esprit sur quelques hommes et femmes afin qu’eux-mêmes envoient cet Esprit. La foi est un privilège mais qui impose un devoir. L’histoire est spirituellement l’expansion de l’Amour à tous les peuples. Si les hommes restent tentés de se déchirer et de se combattre, les chrétiens sont tenus de s’immiscer dans tous les milieux afin d’apporter la Paix.

Ne répliquons pas que nous sommes pécheurs donc incapables. Pierre, Thomas et les autres l’étaient avant nous. C’est pourquoi il n’est pas normal de commencer nos messes avec toutes ces répétitions : « Je confesse…Prends pitié… ». Elles restent inefficaces puisque nos assemblées ne montrent pas qu’elles sont transfigurées par la joie. La piété ne consiste pas à prendre un air compassé de carême.

Fin et But de l’Evangile

Les dernières lignes, essentielles, de ce chapitre 20 constituent la conclusion de l’évangile de Jean car le chapitre 21 est manifestement une addition de certains disciples.

Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence de ses disciples et qui ne sont pas mis par écrit dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits afin que vous croyiez que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu, et afin que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.

Jean ne se prétend pas un historien, il ne raconte pas la vie de Jésus. Il est un de ses disciples qui témoigne de certaines paroles et activités de Jésus. Il a compris que ces faits étaient des « signes » qui dépassaient souverainement leur simple compte-rendu. C’est pourquoi seul un témoin qui a compris leur signification peut tenter de les mettre par écrit.

Jean a fait un choix, il n’a pas voulu raconter tout car il ne s’agit pas de connaître Jésus et de lire l’évangile avec curiosité comme on lit la vie d’un hommes célèbre.

L’enjeu en effet en énorme, il s’agit en toute liberté de conduire le lecteur afin qu’il découvre peu à peu la personnalité de l’homme de Nazareth qui s’est montré comme un prophète mais qui dépasse infiniment ce titre pour être confessé comme « Messie », « Fils de Dieu ». Ainsi de Thomas qui longtemps incrédule a fini par exprimer la plus haute confession de foi : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Parfois l’incrédule tenace monte plus loin que le pratiquant routinier.

Alors ce lecteur a la Vie éternelle. Et il est « heureux ».

— Fr. Raphaël Devillers, dominicain.

Blaise Pascal – Pensées

400ème Anniversaire de sa naissance
19 juin 1623 – 19 août 1662

C’est une chose si visible qu’il faut aimer un seul Dieu qu’il ne faut pas de miracles pour le prouver. (837)

Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits car il connaît tout cela, et soi ; et les corps, rien.
Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé.
De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une seule petite pensée : cela est impossible, et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible, et d’un autre ordre, surnaturel. (793)

Jésus-Christ que les deux Testaments regardent, l’Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle, tous deux comme leur centre. (740)

Alors Jésus-Christ vient dire aux hommes qu’ils n’ont point d’autres ennemis qu’eux-mêmes, que ce sont leurs passions qui les séparent de Dieu, qu’il vient pour les détruire, et pour leur donner sa grâce, afin de faire d’eux tous une Eglise sainte, qu’il vient ramener dans cette Eglise les païens et les Juifs. (783)

En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, en regardant tout l’univers muet, et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans un île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est et sans moyen d’en sortir. ( 693)

Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connaissons la vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne savons ce que c’est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes
Ainsi, sans l’Ecriture, qui n’a que Jésus-Christ pour objet, nous ne connaissons rien, et ne voyons qu’obscurité et confusion dans la nature de Dieu et dans la propre nature. (548)

L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. (358)

Dimanche des Rameaux – 2 avril 2023 – Évangile de Matthieu 21, 1-11

Évangile de Matthieu 21, 1-11

L’entrée de Jésus à Jérusalem

Lorsque Jésus a décidé de monter à Jérusalem après une longue mission à travers la Galilée, il a veillé à y parvenir juste en ces jours avant la grande célébration de la Pâque et il a prévenu ses disciples sur le sort qui l’y attendait. En effet le rituel pascal prescrit à toute famille juive de se procurer un agneau mâle d’un an, de l’observer pendant quelques jours pour constater s’il n’a pas un défaut caché, puis l’immoler le 14 nisan et le consommer, le soir, accompagné de pains azymes. C’est le signal que Moïse avait donné avant de s’enfuir dans la nuit et quitter l’esclavage d’Egypte : aussi ce mémorial de la libération devra-t-il être observé jusqu’à la fin des temps.

Fils élu du Père, Jésus que Dieu n’a nul besoin de sacrifices d’animaux. C’est lui, l’agneau innocent que les hommes vont exécuter mais qui va s’offrir en toute liberté et avec amour afin de faire miséricorde aux hommes de toutes nations. Si la perspective de la crucifixion qu’il entrevoit le terrifie, ses horreurs indicibles ne sont dues ni à lui ni à son Père mais à l’ignorance et à la haine des hommes. Jésus ne veut pas la souffrance comme si elle était nécessaire : il veut de tout son être accomplir la mission reçue de son Père. Si elle l’entraîne dans la mort, c’est à cause de notre méchanceté. La croix, sommet ignoble de notre péché, poussera Jésus au paroxysme de l’amour. Ainsi la Pâque deviendra à jamais, et pour tous, la fête de la libération de l’esclavage du péché.

L’Entrée à Jérusalem

Quelques jours avant la Pâque, Jésus et ses disciples arrivent à Bethfagué, sur les pentes du mont des Oliviers. Il envoya deux disciples : «  Allez au village : vous trouverez une ânesse attachée avec son petit. Détachez-la et amenez-la moi. Si l’on vous dit quelque chose, répondez : « Le Seigneur en a besoin, il les renverra ». Cela s’est passé pour accomplir la prophétie : « Dites à la fille de Sion : voici ton roi qui vient vers toi, humble, monté sur une ânesse et son ânon ». Les disciples obéirent, amenèrent l’ânesse et son petit, disposèrent sur eux leurs manteaux et Jésus s’assit dessus.

Jésus n’invente pas sa conduite, il réalise ce que Dieu lui dit à travers les Ecritures : se jucher sur une bête qui n’a vraiment rien d’un cheval de guerre. Le royaume viendra  au pas de l’âne , lentement, sans violence, chez les hommes qui ont de grandes oreilles pour bien écouter la parole de Dieu. Mais la mention du mont des Oliviers évoque déjà le lieu où, dans quelques jours, le roi adulé sera seul, tordu de souffrances. Pour l’instant personne ne comprend le signe de l’humilité. On veut un chef puissant.

Dans la foule, la plupart étendirent leurs manteaux sur le chemin ; d’autres coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route. Les foules qui marchaient devant Jésus et celles qui le suivaient criaient : «  Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! ». Comme Jésus entrait en ville, l’agitation gagna toute la ville, on se demandait : « Qui est cet homme ? ». Et les foules répondaient : « C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée ».

Matthieu exagère sans doute un peu car Jésus est toujours resté en Galilée ; la capitale ne le connaît que par la rumeur, et encore moins les pèlerins qui affluent des pays étrangers, pris par la joie de revenir à la ville sainte et de retrouver leurs familles. En tout cas une procession se forme autour de celui que certains tiennent pour le roi messie. Ne s’appelle-t-il pas Iéshouah, qui signifie Sauveur ? N’est-il pas un lointain descendant du roi David ? Ses miracles ne manifestent-ils pas sa puissance ? Emportés par l’enthousiasme, tout fiers, les disciples sont ravis. Pâle, amaigri, Jésus cache un sourire devant ce triomphe ambigu et ces gens qui bientôt demanderont sa mort : « Toujours leur volonté de grandeur et de faste ! ».

Suspense !

Quand Jésus entra dans Jérusalem, toute la ville fut en émoi : « Qui est-ce ? » disait-on : les gens répondaient «  C’est le prophète Jésus de Nazareth en Galilée ».

Ponce Pilate, le préfet, qui vit habituellement au port de Césarée, est monté à Jérusalem avec sa troupe d’élite et surveille tout à partir de la forteresse Antonia qui jouxte le temple. Ordre a été donné de rester sur ses gardes : avec ces sales Juifs, une étincelle peut mettre le feu aux poudres. Dans son palais, le grand prêtre Caïphe enrage : « Ce menteur a osé venir ?! ». Suspense ! Que va faire cet intrus ? Foncer dans les quartiers malfamés et foudroyer ces voyous, ces dévergondés qui souillent la sainteté du lieu ? Mais non puisque le messie vient pour pardonner aux pécheurs. Rejoindre les équipes de zélotes qui ont accumulé des armes dans des caches secrètes en vue de l’insurrection ? Mais non puisque le messie vient pour sauver tous les peuples. Déclencher la déflagration suprême et mettre fin au monde ? Non puisque le Royaume doit venr lentement, dans la douceur et la paix, par la collaboration de Dieu et des hommes.

Purifier le Temple

Jésus entra dans le temple et chassa ceux qui vendaient et achetaient ; il renversa les tables des changeurs et les sièges des marchands de colombes. Et il cria : « Il est écrit : « Ma Maison sera appelée maison de prière et vous en faites une caverne de bandits ». Des aveugles et des boiteux s’avancent vers lui et il les guérit. Voyant ces choses étonnantes et ces enfants qui criaient : « Hosanna au fils de David ! », les grands prêtres et les scribes furent indignés : «  Tu entends ce qu’ils disent ? ». Jésus répond : «  N’avez-vous pas lu ce texte : «  Par la bouche des tout petits tu t’es préparé une louange »’?. Il les planta là et sortit de la ville.

Jésus fonce sur l’immense esplanade que les grands prêtres avaient transformée, pour les grandes fêtes, en marché – alors qu’il y avait des marchés en ville. Location des stands et vente des peaux de mouton rapportaient de plantureux bénéfices à ces prélats connus pour leur train de vie et leurs tenues ostentatoires. Jésus ne reproche pas aux petits marchands d’augmenter leurs prix : il attaque les prélats qui dissimulent leurs méfaits dans un lieu saint où ils pontifient avec majesté mais dont ils interdisent l’entrée aux handicapés et aux enfants. On n’achète pas la grâce de Dieu par des simagrées hiératiques et en payant des sacrifices d’animaux.

Cet esclandre de Jésus est grave, c’est la goutte qui fait déborder le vase : désormais les grands prêtres et les scribes seront d’accord de supprimer au plus tôt ce perturbateur.

Pourtant Jésus a l’audace de revenir au temple les jours suivants et il enseigne, comme il le fait depuis le début. Les diverses catégories de ses ennemis vont venir le cribler de questions pour le désarçonner et montrer à la foule qu’il est un faussaire dangereux. Peine perdue : Jésus prouvera qu’il est fidèle aux Ecritures.

Finalement on cessera de le questionner (22, 46). Mais à ses disciples, il annoncera que « tout cela sera détruit » (24, 02). En effet en 66 les zélotes déclencheront la révolte et en l’an 70, la ville et son Temple seront détruits par les Romains. Qui se sert du glaive périra par le glaive.

Conclusion

Emporter chez soi un rameau béni signifie que nous laissons entrer un Messie qui n’est pas dupe des cérémonies et qui vient avec la ferme volonté d’inaugurer le Royaume. Au lieu de s’en prendre aux scandales du monde et aux méfaits des puissants, il dénonce les dérives de l’organisation religieuse.

Remarquons que si notre cher pape François est follement applaudi par des foules de tous pays, son œuvre principale est sans doute sa volonté de réformer la Curie où se décident les grandes orientations. Là où ses prédécesseurs n’ont pas eu le courage d’agir, François met les pieds dans le plat et ne craint pas de critiquer des dérives graves. On se souvient de son célèbre discours où il dénonçait les 15 maladies qui sévissaient dans les couloirs du Vatican (22 déc.14) : quelques éminences rouges ne le lui ont guère pardonné et lui souhaitent un successeur, le plus vite possible.

La désaffection de la messe dominicale, la chute des baptêmes et des sacrements, la fermeture des couvents, l’écartement général des jeunes générations ne doivent pas être pour nous des sujets de lamentations mais des indices que nous aussi, nous avons à agir. Comme Jésus, quels marchés devons-nous chasser ? Comme François quelles maladies devons-nous dénoncer ?

Il est faux de vouloir à tout prix sauvegarder le visage que l’Eglise avait depuis un temps. Maintenant je sais que l’Eglise de ma jeunesse était absolument différente de celle de Pierre, Paul et Jean. Et que si le concile Vatican II a fait un travail de réforme, celle-ci se révèle aujourd’hui très insuffisante.

Oui l’entrée des Rameaux n’est pas un fait banal  et le petit rameau fait réfléchir à ce qui s’est passé ensuite : « la semaine sainte » ! Le refus des triomphes, l’exclusion du lucre, du cléricalisme, du hiératisme, des grands apparats a conduit Jésus au Golgotha. Mais il le faut pour que vienne une Eglise simple, ouverte à tous, qui lutte pour que tout être humain jouisse de ses droits fondamentaux : nourriture, logement, soins. Et qui déjà réalise cet idéal en son sein.

Certes nous allons apprendre que porter sa croix ne se cantonne pas dans des petites privations mais qu’elle est le retour de manivelle d’un pouvoir qui se croit fidèle parce qu’il est immobile. Mais nous reprendrons nos rameaux à Pâques pour applaudir celui qui va en effet devenir Roi, Seigneur du monde, Vivant pour toujours.

— Fr. Raphaël Devillers, dominicain.

Blaise Pascal – 400ème anniversaire de sa naissance

19 juin 1623 – 19 août 1662

Portrait de Pascal par Chateaubriand

« Il y avait un homme qui, à 12 ans, avec des barres et des ronds, avait créé les mathématiques ;
qui, à 16, avait fait le plus savant traité des coniques qu’on eût vu depuis l’antiquité ;
qui, à 19, réduisit en machine une science qui existe tout entière dans l’entendement ;
qui, à 23, démontra les phénomènes de la pesanteur de l’air et détruisit une des grandes erreurs de l’ancienne physique ;
qui, à cet âge où les autres hommes commencent à peine de naître, ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s’aperçut de leur néant et tourna ses pensées vers la religion ;
qui, depuis ce moment jusqu’à sa mort, arrivée dans sa 39ème année, toujours infirme et souffrant, fixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie, comme du raisonnement le plus fort ;
enfin qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut, par abstraction, un des plus hauts problèmes de géométrie, et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant de Dieu que de l’homme.
Cet effrayant génie se nommait Blaise Pascal ».

Le Mémorial

« Le 21 novembre 1654, Pascal reste seul, sans sortir ni manger, ni boire ni dormir, à lire la Bible. Deux jours passent. Le 23 novembre, de 22 h.30 à minuit et demi, une sorte de feu l’éblouit. Blaise se sent échapper à son corps, il s’envole. Dieu est là, pense-t-il. Il s’évanouit, ne se réveille qu’à l’aube. Il prend immédiatement une feuille de papier et écrit d’une main ferme, précise, avec quelques ratures, ce texte tant commenté depuis lors….En tête il dessine une croix puis inscrit la date. Il plie les deux feuillets, appelle un valet et les fait coudre dans la doublure de son pourpoint – où on les retrouvera à sa mort…. » 

( J. Attali : Blaise Pascal ou le génie français – p.212)


L’an de grâce 1654,
Lundi, 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr, et autres au martyrologe.
Veille de saint Chrysogone, martyr, et autres.
Depuis environ dix heures et demie du soir jusqu’à environ minuit et demi.
Feu.
« Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, »
Non des philosophes et des savants.
Certitude, Certitude. Sentiment. Joie. Paix.
Dieu de Jésus-Christ.
Deum meum et Deum vestrum.
« Ton Dieu sera mon Dieu »
Oubli du monde et de Tout, hormis Dieu.
Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Évangile.

Grandeur de l’âme humaine.
« Père juste, le monde ne t’a point connu, mais je t’ai connu. »
Joie, Joie, Joie, pleurs de joie.
Je m’en suis séparé :
De reliquerunt me fontem aquæ vivæ.
« Mon Dieu, me quitterez-vous ? »
Que je n’en sois pas séparé éternellement.
« Cette est la vie éternelle, qu’ils te connaissent seul vrai Dieu
et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »

Jésus-Christ.
Jésus-Christ.
Je m’en suis séparé, je l’ai fui, renoncé, crucifié.
Que je n’en sois jamais séparé.
Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l’Évangile.
Renonciation totale et douce.
Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.
Éternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre.
Non obliviscar sermones tuos, Amen.


Béatifier Pascal ?

Dans une interview menée par un journaliste italien, le pape François a manifesté son soutien pour la béatification de Blaise Pascal. « « Moi aussi, je pense qu’il mériterait la béatification », a répondu très spontanément le pape à  la suggestion de son interlocuteur, avant de renchérir : « J’envisage de demander la procédure nécessaire et l’avis des organes du Vatican chargés de ces questions, en faisant part de ma conviction personnelle positive. »

4ème dimanche de Carême – 19 mars 2023 – Évangile de Jean 9, 1-41

Évangile de Jean 9, 1-41

Ah maintenant je vois !!

Les premiers évangiles racontent que Jésus annonçait la venue proche du Règne de Dieu et accomplissait quelques miracles, dont des guérisons d’aveugles. Quelques dizaines d’années plus tard, grâce à l’Esprit-Saint, la réflexion sur la personnalité de Jésus s’est approfondie : Jean a compris que ces faits passés étaient des « signes », des actions symboliques qui manifestaient toujours le salut apporté par le Seigneur Jésus. Ainsi le récit de Jean 9 « chef d’œuvre du récit dramatique de Jean » dit le grand exégète R. Brown.

Jésus vit sur son passage un homme aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogent : « Rabbi, pourquoi est-il aveugle ? Il a péché ou ses parents ? ». Jésus répond : « Ni lui ni ses parents. Mais l’action de Dieu doit se manifester en lui. Il faut réaliser l’action de Celui qui m’a envoyé pendant qu’il fait clair car déjà la nuit approche. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde ». Il cracha sur le sol et avec la salive il fit de la boue qu’il appliqua sur les yeux de l’aveugle. « Va te laver à la piscine de Siloé, mot qui signifie Envoyé ). L’aveugle y alla, se lava et quand il revint il était guéri.

Qui sommes-nous ? Que devons-nous faire ? Quel est le sens du monde ? Aucun homme ne le sait. De naissance, nous ne voyons pas, nous sommes aveugles. Ce n’est pas un péché, il n’y a pas de notre faute. Des philosophes, des savants tentent des réponses : elles sont approximatives, partielles, fausses. Mais au cœur de cette histoire obscure, apparaît l’homme Jésus. Avec la boue, il renvoie l’homme à sa condition native : « Tu es poussière… ». Il va le re-créer.

Mais il profère la prétention inouïe d’être « la Lumière du monde ». Cette affirmation nous stupéfie, nous paraît folle, nous n’osons y croire. Mais si nous faisons confiance à cette parole, si nous acceptons la plongée dans l’eau offerte par Jésus l’envoyé de Dieu – comprenons : si nous faisons la démarche du baptême – alors nous commençons le processus de guérison. Ce sera un rude chemin.

Les gens habitués à le rencontrer dirent : « N’est-ce pas le mendiant ? ». Les uns disaient : « En effet ». Les autres : « Pas du tout. C’est son sosie ». L’homme, lui, affirmait : « C’est bien moi ». On lui demandait : « Comment tes yeux se sont-ils ouverts ? – L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue et m’a dit d’aller me laver à Siloé. Je suis allé, je me suis lavé et j’ai vu ! ». On lui demande : « Où est-il ? ». « Je ne sais pas ».

Un vrai converti ne change pas d’apparence mais il commence une transformation. La lumière vient dans son coeur : le monde n’est pas absurde, je puis y travailler, je découvre ma personnalité profonde, le sens de ma vie. « C’est bien moi » !!! « L‘homme ne se connaît que par Jésus-Christ » disait Pascal.

Mais du coup son entourage s’étonne : « Quel curieux changement ! Et où est-il ce Jésus ? ». La foi commence par une décision libre mais elle inaugure alors une recherche : tout n’est pas automatique, il ne suffit pas d’être inscrit sur un registre. Jésus a offert une aurore qui déclenche la recherche à tâtons de la pleine lumière. Ce n’est pas une théorie fulgurante ni une découverte scientifique mais une personne : Jésus. Sa découverte ne va pas sans de sérieux problèmes : après la stupeur, l’opposition se dresse.

On amène l’homme aux pharisiens. Car c’était un sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. Ils l’interrogent : « Comment se fait-il que tu vois ? ». Il répond : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé et maintenant je vois ». Certains pharisiens disaient : « Ce type n’est pas de Dieu puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat ». D’autres répliquaient : « Oui mais comment un pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils ». Ainsi donc ils étaient divisés.

Quel scandale ! Si votre voisin aveugle revient guéri de Lourdes, naturellement vous sautez de joie, vous vous réjouissez avec lui, vous partagez son allégresse. Eh bien les adeptes d’une religion légaliste, eux, froncent les sourcils. La Loi est formelle : il est interdit de faire tout travail en sabbat, donc ce Jésus qui a malaxé de la terre  est un pécheur. Quelle idiotie ! Sous prétexte de sauver l’observance de la Loi, les pharisiens (en tout cas certains d’entre eux) en font un joug intolérable, un carcan, une prison.

Les pharisiens disent à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de Jésus ? ». Il répond : « C’est un prophète ». Ils ne voulaient pas croire que cet homme avait été aveugle : ils convoquent ses parents : « Cet homme est-il bien votre fils ? Vous dites qu’il est né aveugle. Comment se fait-il qu’il voit ? ». Les parents répondent : « Oui c’est notre fils et il est né aveugle. Mais comment voit-il, nous ne savons pas non plus. interrogez-le : il est assez grand pour s’expliquer ».

Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet les Juifs s’étaient mis d’accord pour exclure de la synagogue tous ceux qui déclareraient que Jésus est le Messie. Voilà pourquoi les parents avaient dit : «  Il est assez grand : interrogez-le ».

On sait par les Actes des apôtres et les lettres de Paul que la conversion à Jésus scandalisait les autorités juives. L’hostilité grandit de plus en plus surtout après la défaite de l’an 70 et la destruction de Jérusalem et du temple : si bien qu’on en vint à interdire l’entrée dans les synagogues à ceux qui confessaient Jésus comme le Messie.

Comme c’est curieux : Jésus apporte la paix et l’amour et, en fait, il provoque la division. D’abord chez les voisins, puis chez les autorités, maintenant dans la famille. Mais ne l’avait-il pas annoncé : « On se dressera les uns contre les autres… » ?…La foi est une démarche tout à fait personnelle et elle doit s’attendre à être incomprise, à lézarder même les liens les plus chers. Le pauvre aveugle perd même l’appui de ses propres parents et est seul devant ses juges.

Pour la seconde fois, les pharisiens convoquent l’homme : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. – Moi je sais une chose : j’étais aveugle et maintenant je vois. – Comment a-t-il fait ? – Je vous l’ai déjà dit et vous n’avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m’entendre une seconde fois ? Vous voulez devenir ses disciples ? – Toi, tu es son disciple ; nous, nous sommes disciples de Moïse car Dieu lui a parlé. Celui-là nous ne savons pas d’où il est. – Voilà l’étonnant. Vous ne savez pas d’où il est et pourtant il m’a ouvert les yeux. Chacun sait que Dieu n’exauce pas les pécheurs mais seulement celui qui fait sa volonté ! Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire – Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance et tu nous fais la leçon ? ». Et ils le jetèrent dehors.

Les juges exigent du prévenu qu’il jure de dire toute la vérité et eux-mêmes affirment que de toutes façons leur opinion est faite : Jésus est un pécheur puisqu’il a « travaillé » en sabbat ! Et autre infamie : lorsque l’homme simple explique pourtant son raisonnement logique, ils l’enferment dans le mal : un handicapé est dans le péché. Et ils l’excluent. La lamentable scission Israël/Eglise se creuse !

Jésus apprit qu’ils l’avaient expulsé et il vient le trouver : « Crois-tu au Fils de l’homme ? – Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? – Tu le vois, c’est lui qui te parle – Je crois, Seigneur ». Et il se prosterna devant lui.

Le baptisé, comme l’aveugle, a d’abord eu comme un appel et s’est présenté au baptême. Commençant à sortir de la nuit où il était plongé, il n’a cependant pas eu d’extase. Pas de présence sensible de ce mystérieux Jésus : au contraire la solitude, les interrogations, la méfiance, puis la lâcheté de ses parents et l’hostilité violente des juges. Mais ces épreuves l’ont mûri, ont approfondi sa foi pour pénétrer l’identité de Jésus : il est plus qu’un rabbi, un homme, un thérapeute doué, quelqu’un qui vient de Dieu, la Lumière qui éclaire la marche du monde : il est le mystérieux « Fils de l’homme » que le prophète Daniel annonçait, celui qui, à la fin des temps, devait venir dans la gloire de Dieu pour opérer le jugement définitif de l’humanité. Et c’est pourquoi l’aveugle se prosterne dans le geste d’adoration.

Alors Jésus déclara : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui voient puissent voir et que ceux qui voient deviennent aveugles ». Des pharisiens entendirent ces paroles : « Serions-nous des aveugles, nous aussi ? – Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites « nous voyons », votre péché demeure ».

Attention : Jésus n’est pas un juge impitoyable qui comptabilise nos péchés sur un grand livre. Seigneur, Lumière divine, il connaît à fond les moindres secrets de nos histoires, il renverse nos propres jugements comme superficiels et faux. Et en outre il est la miséricorde divine en personne.

Ainsi pour lui l’aveugle-né n’est pas un pécheur et, au contraire ces pharisiens qui s’estimaient les modèles d’observances et de piété tout en excluant les handicapés du culte du temple, sont des fourbes, des hypocrites, des faux croyants. Ah s’ils reconnaissaient leur erreur !…Jésus leur offre la possibilité de changer mais s’ils s’enferrent dans leurs convictions : « Nous, nous savons », ils se condamnent eux-mêmes.

Conclusion

Oui cette page est un chef-d’œuvre à méditer longuement. L’homme ne naît pas pécheur mais aveugle sur son identité et son histoire. S’il consent, Jésus lui apporte la lumière : « Ah maintenant je vois ! ». Cette lumière est Quelqu’un : donc la foi est recherche, approfondissement.

Qui est donc ce Jésus ? Un homme, un rabbin, un guérisseur, un disparu, un pécheur (il enfreint la Loi), il provoque la division, l’hostilité….Enfin le baptisé « voit » : Jésus vient de Dieu…Il est Seigneur…le seul Juge authentique de l’humanité.

Dans une société qui, en pleine explosion des progrès, titube vers le précipice, voit-on des baptisés éclairés, heureux de l’être, pleins d’assurance afin d’accomplir leur mission essentielle ?…

— Fr. Raphaël Devillers, dominicain.

Etty Hillesum

Née à Middelburg (Pays-Bas) en janvier 1914. Famille juive libérale, non pratiquante. Père professeur, proviseur de lycée ; 2 frères. Elle réussit aisément une maîtrise de Droit.

Relation avec son logeur, un veuf âgé. Mène une vie libre dans les milieux contestataires de gauche. En mai 1940 : invasion des troupes allemandes, arrestation des Juifs. Thérapie avec un psychologue Julius Spier, émigré juif allemand : il devient son amant mais lui fait découvrir la Bible et St Augustin. Elle dira : « Tu as servi de médiateur entre Dieu et moi…l’accoucheur de mon âme ». Il meurt en septembre 1942. Etty entre au camp de transit de Westerbork pour aider les Juifs internés avant d’être envoyés en Allemagne. En 1941 elle a commencé à tenir son journal. Avec ses lettres, il montre son étonnante évolution spirituelle : présence indéfectible de Dieu en elle, sans Eglise ni dogmes, ni pratiques, foi inébranlable en l’homme, refus de toute haine, amour de la vie et de tout homme.

La persécution se durcit. Toute la famille est internée à Westerbork puis déportée à Auschwitz : des 1000 personnes du convoi seules 8 survivront. Etty y serait morte le 30 novembre 1942.

En 1981, on publie enfin le Journal et les lettres d’Etty : le succès est immédiat, les éditions, les commentaires et les traductions se succèdent.

Une vie bouleversée – Lettres de Westerbork ( Seuil – 8 €)
Faire la paix avec soi : 365 méditations ( 7, 10 €)
E. Hillesum : Les Ecrits : journaux et lettres ( 37 €)

C. de Villeneuve : E. Hillesum, la paix dans l’enfer ( 6, 50 €)
Paul Lebeau : E. Hillesum, un itinéraire spirituel ( éd. Fidélité – 8 €)
C. Dutter : E.H. Une voix dans la nuit (éd. R. Laffont)
Sylvie Germain : E. Hillesum (éd. Pygmalion)
C. Chalier : Le désir de conversion (éd. Seuil, 19 €) : (1 chap. sur E.H.)

Ce récent Mercredi des Cendres, Benoît XVI a évoqué sa personnalité :

« Je pense aussi à la figure d’Etty Hillesum…Initialement éloignée de Dieu, elle le découvre en regardant en profondeur à l’intérieur d’elle-même et elle écrit : « Un puits très profond est en moi. Et Dieu est dans ce puits. Parfois, j’arrive à le rejoindre, le plus souvent la pierre et le sable le recouvrent : alors Dieu est enterré. Il faut à nouveau le déterrer » (Journal, 97). Dans sa vie dispersée et inquiète, elle retrouve Dieu au beau milieu de la grande tragédie du XXe siècle, la Shoah. Cette jeune fille fragile et insatisfaite, transfigurée par la foi, se transforme en une femme pleine d’amour et de paix intérieure, capable d’affirmer : « Je vis constamment en intimité avec Dieu ».

Citations d’Etty Hillesum

Angoisse devant la vie à tout point de vue. Dépression totale. Manque de confiance en moi. Dégoût. Angoisse. (10 11 1941)

Notre unique obligation morale, c’est de défricher en nous de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche jusqu’à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y aura de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition.

Dieu je te remercie pour toute cette force que tu me donnes : le centre intérieur à partir duquel ma vie est régie gagne continuellement en force et en rayonnement.
Les nombreuses impressions contradictoires qui viennent de l’extérieur se concilient merveilleusement bien entre elles. L’espace intérieur ne cesse d’augmenter sa capacité et les nombreuses contradictions ont cessé de s’en prendre mutuellement à leur vie, elles ne se font même plus obstacle. Et après une journée comme celle d’hier, j’ose dire avec une certaine conviction : mon royaume intérieur connait la paix parce qu’il dispose d’un pouvoir central puissant.

Il me semble, Dieu, que je travaille bien avec toi, que nous travaillons bien ensemble. Je te donne un espace de plus en plus vaste à habiter et je commence aussi à t’être fidèle. Je n’ai presque plus à te renier.  Je n’ai plus jamais à renier, pleine de honte, ma vie profonde dans mes moments plus frivoles et plus superficiels. Le puissant centre lance ses rayons jusqu’aux points les plus reculés de la périphérie. Je n’ai plus honte de mes moments de profondeur, j’ai cessé de faire périodiquement semblant de ne pas les connaitre.

La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie, […], il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toutes normes […] il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse.

On a parfois le plus grand mal à concevoir et admettre, mon Dieu, tout ce que tes créatures terrestres s’infligent les unes aux autres en ces temps déchaînés. . Je regarde ton monde au fond des yeux, mon Dieu, je ne fuis pas la réalité pour me réfugier dans de beaux rêves – je veux dire qu’il y a de la place pour de beaux rêves à côté de la plus cruelle réalité – et je m’ entête à louer ta création, mon Dieu, en dépit de tout !

Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. Cette nuit, pour la première fois, je suis restée éveillée dans le noir, les yeux brûlants, des images de souffrance humaine défilant sans arrêt devant moi. Je vais te promettre mon Dieu, oh ! une broutille : je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, les angoisses que m’inspire l’avenir ; mais cela demande un certain entrainement. Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir à l’avance.

Vendr. 3 juillet 1942 : Bon, on veut notre extermination complète. : cette certitude nouvelle, je l’accepte. Je le sais maintenant. Je n’imposerai pas aux autres mes angoisses et je me garderai de toute rancœur s’ils ne comprennent pas ce qui nous arrive à nous, les Juifs. Mais une certitude acquise ne doit pas être rongée ou affaiblie par une autre. Je travaille et je vis avec la même conviction et je trouve la vie pleine de sens, oui, pleine de sens- malgré tout.