L’orgueil religieux

Dans la foulée de la parabole des deux fils que nous avons lue dimanche dernier, la parabole des vignerons homicides de ce dimanche met en cause la légitimité des grands prêtres et des anciens, somme toute celle du judaïsme traditionnel. Dieu est le propriétaire du domaine viticole ; les serviteurs qu’il envoie en premier sont les prophètes, qui furent tous persécutés ; le fils qu’il envoie et se fait tuer, c’est Jésus. Dans un procédé rhétorique classique, le jugement est prononcé par ceux-là mêmes qu’il condamne, quand ceux qu’interroge Jésus concluent : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en remettront le produit en temps voulu. » Comme dimanche passé, cette parabole assume également un côté prophétique, qui fait annoncer par Jésus ce qui effectivement arrivera : sa mort, la destruction du Temple, qui signifiera la fin du judaïsme ancien, et l’avènement du christianisme.

On peut garder cette lecture d’une parabole prophétique du Christ. Mais on doit tout de même se poser la question d’une interpolation des évènements par Matthieu, qui semble parfaitement décrire ce qu’il vit, au moment où il écrit, à savoir en 80-90, alors que Jésus est mort, alors que le Temple est détruit, alors que le christianisme émerge. Ce sentiment d’un ajout opportun est renforcé par la structure du texte qui, contrairement à ce que nous venons de lire, ne contient pas le premier verset « En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple ». C’est un ajout liturgique contextuel pour faciliter la compréhension. De même que le dernier verset de la parabole a été omis : « Et tout homme qui tombera sur cette pierre (le Christ) s’y brisera ; celui sur qui elle tombera, elle le réduira en poussière ! ». On conçoit mal terminer la lecture de l’Évangile à la messe par un tel verset. Il est pourtant dans le texte original et s’apparente à une virulente menace. Celle du Christ ou celle de Matthieu en lutte avec le judaïsme rabbinique naissant ?

Pour l’interprétation spirituelle, peu importe : toute l’Écriture est inspirée par l’Esprit Saint. Il s’agit de comprendre ce que cette parabole peut signifier pour nous aujourd’hui, de chercher dans notre vie spirituelle les occasions où nous nous comportons en vignerons homicides. Quand nous accaparons-nous le fruit de la grâce au mépris de Dieu ?

Tout religieux se fracasse un jour contre l’orgueil de sa vocation : le sentiment d’élection divine, celui d’une vie particulière. Et il faut dire qu’il n’est pas aidé par une Église qui conserve des réflexes cléricaux. On est facilement couvert d’admiration quand on donne sa vie à Dieu. Et il est difficile de ne pas se laisser emporter vers l’orgueil. Pourtant, chaque baptisé est un élu de Dieu … Il est bon que les religieux se fracassent contre l’orgueil de leur vocation. C’est quand on chute de son piédestal spirituel, qu’on cesse littéralement de se prendre pour un grand prêtre, qu’on peut finalement incarner la religion du Christ. A défaut, la sentence tombera comme le verset abrogé : « tout homme qui tombera sur cette pierre s’y brisera ; celui sur qui elle tombera, elle le réduira en poussière ! » Le jugement est radical : les religieux orgueilleux sont voués à la mort spirituelle.

Mais comme je l’ai dit, tout baptisé est un élu de Dieu. Ainsi courrons-nous tous le risque de nous penser meilleurs qu’autrui. Certains chrétiens méprisent ceux qui ne prient pas comme eux, ne pensent pas comme eux, ne partagent pas leur vision de l’Église. C’est tout aussi spirituellement mortifère.

L’orgueil est une perversion de l’élection. Que des personnes humaines ou divines nous donnent de l’importance, nous fassent la grâce de leur affection, si nous méprisons la gratuité de tels élans, alors ils serviront à nous donner de l’importance : nous nous en sentirons indûment valorisés. En creux, il y a là le signe d’une dévalorisation intérieure que nous pensons ainsi combler. L’orgueil – le fait de tout rapporter à soi – est un cache misère affective, qu’il soit religieux et c’est le sentiment de déplaire à Dieu qu’il veut dissimuler. L’orgueilleux est celui que ne s’estime pas et veut le cacher aux autres. Ce faisant, il se dissimule aux autres et à l’amour ; il s’enferme dans son ego. L‘instrumentalisation de l’amour et de la religion en faire-valoir est spirituellement isolationniste et donc mortifère.

Les vignerons de la parabole voulaient pour eux-mêmes tout le raisin, pas seulement la juste rétribution qui leur était promise. Littéralement, ils se sont enivrés de la grâce, au mépris de la considération de Dieu. J’aime l’expression ‘vampire de la grâce’ pour qualifier mon orgueil religieux. Elle laisse entrevoir une voracité spirituelle avide de considération, des carences affectives mal dissimulées, les parties de mon cœur assoiffées de grâces, parce que Dieu n’y est pas.

Frères et sœurs, ne réduisons pas nos relations aux effets qu’elles nous procurent, à la grâce que nous donne immédiatement le sentiment d’être aimé. C’est mépriser un trésor bien plus important : la personne – Dieu ou autrui – qui, dans la relation, se donne.

Frères et sœurs, ne nous enorgueillissons jamais d’être appréciés. C’est toujours perdre l’essentiel de l’amour.

— Fr. Laurent Mathelot OP