Ils disent mais ne font pas

Qui n’a pas vécu les deux situations que décrit cet Évangile ? Qui n’a aucun souvenir d’une promesse, d’un engagement non tenus ? Qui, au contraire, ne s’est jamais ravisé après un refus ? Il nous arrive à tous de dire ‘non’ et faire quand-même et, hélas, il nous arrive de manquer à notre parole, à notre ‘oui’. Nul n’est besoin d’imaginer de grandes trahisons ou de diaboliques forfaitures. Combien de fois n’avons-nous simplement pas donné suite à une promesse que nous nous sommes faite ?

Comme toujours, il y a plusieurs niveau de lecture de l’Évangile de ce dimanche. La première est historique. Les grands prêtres et les anciens du peuple, auxquels Jésus s’adresse, représentent l’autorité juive traditionnelle. C’est à eux que Jésus déclare : « les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. » Ils sont ceux auxquels Jésus reproche de dire : ‘Oui, Seigneur !’ et de ne pas incarner cette volonté. Si l’on remonte, dans l’Évangile de Matthieu (21, 23), au début de l’histoire, on remarque que la scène se déroule dans le Temple de Jérusalem et que la discussion tourne autours de l’autorité du baptême. Après avoir vu des publicains, des collaborateurs avec l’occupant romain, et des prostituées se convertir à l’urgence d’un renouveau spirituel, eux-mêmes ne l’ont pas fait. En sous-main, il s’agit de dire que ce sont eux qui apparaissent finalement collaborateurs et prostitués aux yeux de Dieu.

Une deuxième lecture est l’intention rédactionnelle de l’évangéliste Matthieu, lui-même un publicain converti. Il pourrait s’agir, en effet, au temps de la rédaction, c’est à dire après la destruction du Temple par Rome, de souligner la distinction entre judaïsme traditionnel et christianisme naissant.

Mais il y a surtout la lecture spirituelle, comme je l’évoquais d’emblée : ce texte parle aussi de nous, des suites que nous ne donnons parfois pas à nos engagements, en lien avec nos surprenants sursauts de ravisement, quand la charité reprend l’ascendant sur un refus, un déni de service. Paul a très bien exprimé ce porte-a-faux intentionnel que nous vivons tous : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas » (Rm 7, 19). Tout en maintenant la finalité de la vie bonne – l’adéquation entre la pensée et l’agir qui constitue la plénitude de l’être – Paul constate l’emprise inéluctable du péché : « Nous savons bien que la Loi est une réalité spirituelle : mais moi, je suis un homme charnel, vendu au péché. En effet, ma façon d’agir, je ne la comprends pas, car ce que je voudrais, cela, je ne le réalise pas ; mais ce que je déteste, c’est cela que je fais. (…) Ce n’est plus moi qui agis, c’est le péché, lui qui habite en moi » (Rm 7, 14-17). Mais il poursuit : « pour ceux qui sont dans le Christ Jésus, il n’y a plus de condamnation. Car la loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus (nous) a libéré de la loi du péché et de la mort » (Rm 8, 1-2). D’une part, le constat est sévère – sans le Christ, nous ne pouvons pas être ultimement cohérents : alors que notre esprit n’aspire qu’à s’élever, notre corps, toujours, nous ramène à la mort. Mais il est aussi rassurant : par son incarnation, le Christ nous libère de cet enchaînement inéluctable : incarner son Esprit, c’est s’affranchir de l’emprise du mal sur nos vies. Le baptême est démarche de conversion et les sacrements, soutiens de la cohérence spirituelle. Les publicains et les pécheurs n’étaient pas sans péché ; ils étaient même affirmativement désobéissants à Dieu. Simplement, ils ont accepté de se laisser purifier par le baptême et la présence du Christ.

Nous sommes face à deux mystères : d’une part, celui de l’action du mal qui nous conduit à promettre et ne pas tenir nos engagements – littéralement, à reprendre l’offrande de nous-même. Paul dit : « ma façon d’agir, je ne la comprends pas », soulignant qu’au-delà des excuses que nous pourrions nous trouver, il y a un esprit du mal qui entrave notre volonté d’agir bien. L’autre mystère est l’action de l’Esprit Saint dans le monde, celui qui nous fait nous raviser de nos dénis de charité. Ce sont des forces qui me dépassent qui me poussent à me donner et me reprendre, pour peut-être me redonner ensuite, voire sombrer dans un enfermement complet. Il y a des esprits agissant mystérieusement derrière nos élans de conversion, tant au mal qu’au bien – des pulsions de mort ou de vie qui nous affectent et nous entraînent malgré nous.

Et c’est finalement la conclusion de ce dimanche, pour ne pas se laisser emporter par le mal, ne fusse que par des réflexes d’auto-préservation, il s’agit de se laisser entraîner par Dieu, de s’imprégner de l’Esprit Saint et de le laisser imprégner notre corps par ses sacrements. Nous n’épuiserons jamais le mystère de l’action de l’Esprit de Dieu à travers l’eau du baptême, le pain eucharistique ou l’absolution des péchés. Mais nous ne comprenons pas plus pourquoi, de peurs enfouies, il nous arrive d’agir contrairement à nos valeurs.

Frères et sœurs, l’humain sans l’Esprit Saint est une girouette qui s’oriente au gré de ses sentiments : que souffle le vent de la charité ou celui de la peur, il change. Tous, nous sommes peu ou prou le jeu de ce chaos des émotions : il est difficile d’être un chrétien en croissance spirituelle constante ; nous avons besoin de la présence quotidienne de Dieu à nos côtés ; il faut que le Christ marche avec nous sur les chemins de la vie ; nous nécessitons sa présence réelle, mystérieuse et soutenue, en nous.

Frères et sœurs, les incohérences que nous constatons entre le bel idéal d’amour auquel nous prétendons et notre charité effective sont toujours le constat d’un manque de présence sacramentelle de Dieu dans nos vies, d’un Dieu qui ne nous touche pas jusqu’aux entrailles. Quand volontiers nous acceptons son message mais que difficilement nous l’incarnons, il y a lieu de s’abandonner au mystère des sacrements, de laisser Dieu nous reconstituer charnellement – littéralement, nous ressusciter déjà – pour entraîner mystérieusement notre corps au réflexe de la charité, plutôt qu’à celui de la peur.

Nous ne comprendrons jamais totalement les ressorts des pulsions qui surgissent en nous et nous entraînent – certaines charitables, certaines maléfiques. Mais nous pouvons laisser Dieu agir charnellement en nous. C’est ce qu’on appelle la conversion du cœur : l’amour de Dieu qui prend aux entrailles et, ainsi, sauve.

— Fr. Laurent Mathelot OP