Bonheur terni

C’est toujours mauvais signe quand, dans l’Évangile, Jésus utilise l’expression juive « il y aura des pleurs et des grincements de dents ». C’est une image des portes du Paradis, où ceux qui ont été appelés aux noces du ciel, à la rencontre éternelle avec Dieu, seront finalement rejetés par lui. « Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. » Visiblement, il n’est pas facile d’entrer au ciel. Et certains seront disqualifiés à l’arrivée, qui alors pleureront et grinceront des dents.

Les banquets de noces évangéliques sont des paraboles de la vie éternelle, vous le savez. Dieu donc avait invité quelques élus, qui ne sont pas venus. Il s’agit là des personnes qui connaissent Dieu mais le délaissent. D’autres se sont trouvés trop affairés à construire leur bonheur eux-mêmes : « l’un à son champ, l’autre à son commerce ». D’autres, enfin, se sont révoltés contre les émissaires de Dieu, maltraitant les uns, tuant les autres. On retrouve ici beaucoup d’attitudes personnelles envers la foi – la délaisser, chercher d’autres bonheurs, voire l’étouffer.

Face au refus des croyants de le rencontrer personnellement, Dieu se décide à inviter le tout-venant : « les mauvais comme les bons », les pouilleux comme les gens bien. Il n’a pas manqué de théologiens pour voir là la distinction entre le judaïsme et le christianisme – les premiers invités, les Juifs, ayant finalement rejeté le Christ ; l’Église étant, quant à elle, ouverte à tous. Et c’est sans doute l’intention de Matthieu, dont on sait que l’Évangile est destiné, en première lecture, à des Juifs convertis au christianisme.

Mais être baptisé, faire partie du tout-venant invité au banquet de Dieu, ne nous garantit pas l’entrée au ciel. Encore faut-il avoir revêtu l’habit de noce pour pouvoir participer à la célébration – c’est à dire s’être apprêté, préparé et rendu beau aux yeux de Dieu. Car pour celui qui ne l’aura pas fait – qui aura été invité à la noce avec Dieu et qui ne s’y sera pas préparé jusqu’à se rendre beau – le châtiment sera terrible : « Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors », c’est à dire en enfer. Dieu est visiblement un hôte exigeant sur les préparatifs.

Alors de quoi s’agit-il ? Comme le dit Ézékiel (36, 24-28), il s’agit d’avoir un cœur nouveau, un esprit nouveau ; de convertir notre cœur de pierre, par un cœur de chair ; de marcher selon les lois de Dieu et de garder ses préceptes en leur étant fidèles.

Dieu nous aide dans cet effort de conversion de notre cœur. Ézékiel poursuit : « Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés ; de toutes vos souillures, de toutes vos idoles, je vous purifierai ». C’est Dieu qui fournit l’habit de noce, par les sacrements notamment. Il est en effet bien négligeant, l’invité rejeté de la noce parce qu’il n’avait pas de bel habit, puisque c’est Dieu qui nous lave, nous purifie et nous rend beaux, en un mot : nous convertit, nous habille de son amour.

Frères et sœurs, il ne suffit pas de se sentir appelé par Dieu pour être sauvé. Encore faut-il le laisser dissiper nos ténèbres, convertir notre cœur, nous purifier par ses sacrements et nous habiller de sa grâce, pour que nous ayons la dignité des noces divines. La plénitude du bonheur est à ce prix.

Le propos de l’Évangile de ce dimanche est d’évoquer nos espoirs de bonheur douchés, quand l’espérance d’une joie divine se termine en grincements de dents, quand nos perspectives de félicité amoureuse tournent à l’aigre.

Au-delà du jugement final de Dieu, ce sont des situations qu’hélas, il nous arrive de vivre : comment une amitié se transforme-t-elle en rejet brutal ? Comment l’amour se mue-t-il parfois en enfer ? C’est toujours quand, dans la relation, l’un ne fait plus l’effort de vouloir scintiller, refuse finalement de revêtir l’amour-même qui toujours, quelque part, brille.

L’amour nous revêt d’une beauté que parfois nous refusons d’endosser. L’amour nous rend beaux dans le regard d’autrui et il nous arrive de vouloir démentir ce regard, de refuser même de nous laisser embellir par l’affection qui nous est portée. L’absence de scintillement amoureux signifie toujours une fermeture au reflet des sentiments offerts. Comment espérer être pleinement accueillis, si nous refusons de refléter la joie qu’il y a de nous accueillir ?

Le Christ vient constamment nous rappeler que le royaume des cieux s’est rendu tout proche de nous. Il s’agit bel et bien de rayonner quelque chose de cette proximité. On ne vit des relations divines que si on endosse l’amour divin. Alors, parés de l’amour de Dieu, nos relations auront un avant-goût de Paradis, ensemble nous aurons l’impression de toucher au ciel.

Frères et sœurs, acharnons-nous à nous rendre beaux aux yeux de Dieu. Nous serons ainsi scintillants d’amour pour tous.

— Fr. Laurent Mathelot OP