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“Le désespoir d’un prêtre est quelque chose de particulièrement triste”

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Interview de Mgr Marc Stenger, évêque de Troyes

Sur Twitter, vous écrivez : « En deux jours, j’apprends le suicide de deux prêtres que je connais, de la même génération (la cinquantaine). Des pasteurs donnés à leur ministère. Alors pourquoi ? Nous, les responsables, avons-nous su entendre leur souffrance? »…

J’ajouterais une troisième question. En apprenant le deuxième suicide, j’ai tout de suite pensé à ce qu’avait dit Mgr Lebrun, à la suite de celui de Jean-Baptiste Sèbe, prêtre de son diocèse, il y a deux ans : « Qu’est-ce que je n’ai pas fait ? » « Avons-nous su entendre leur cri ? »

La première question que les gens nous posent, c’est si nous avions remarqué des points d’ombre… Ce qui m’amène à la question suivante : ne sommes-nous pas tellement préoccupés par des problématiques d’administration ecclésiale, que nous ne sommes plus assez attentifs aux personnes ? Je ne mets personne en cause, cette question je me l’adresse d’abord à moi-même. Il faut bien reconnaître que nous sommes confrontés à des situations difficiles dans beaucoup de diocèses.

Nous sommes travaillés par notre conscience épiscopale qui nous interroge sur notre mission d’évangélisation : comment parler à tous ceux qui se sont éloignés ? Avec quels moyens ? C’est un souci noble ! Mais ayant à ce point l’esprit et le cœur pris par cette lourde charge, avons-nous un coin de disponibilité dans notre tête et notre cœur pour penser à nos plus proches collaborateurs ? ……….

Faut-il alléger les évêques d’une partie de leur charge pour qu’ils retrouvent une plus grande disponibilité ?

Dans sa Lettre au peuple de Dieu, le pape François dit aux chrétiens qu’ils doivent prendre part à la mission de l’Église. Il est moins difficile à l’évêque d’assumer sa mission dès lors que le peuple y prend part, encore faut-il aussi qu’il le permette. Il ne suffit pas de s’entourer de collaborateurs de confiance, il faut aussi faire confiance à ceux qui nous sont donnés, confiance aussi dans le sacerdoce des baptisés pour ce qui est des laïcs.

C’est-à-dire ?

Je perçois bien que beaucoup de chrétiens se préoccupent des prêtres et je leur rends hommage pour cela, mais les prêtres s’appuient-ils suffisamment sur les laïcs ? Surtout dans les moments difficiles, savent-ils s’appuyer sur eux ? Il persiste parfois une sorte de réserve : là où il y a des rapports simples, où les laïcs ont pris conscience de leur responsabilité dans la participation à la vie de l’Église, les choses vont bien. Mais quand la distance demeure, quand les laïcs se perçoivent comme « au service » du prêtre, comment voulez-vous que le prêtre puisse se confier à ceux qui travaillent avec lui ?

Que vous disent les prêtres que vous rencontrez du malaise actuel ?

Les prêtres souffrent de l’image de l’Église et de l’image des prêtres. Ils en souffrent parce que les gens qui sont plus à distance ne font pas dans le détail : c’est l’ensemble des prêtres qui est coupable des abus commis par certains. Répondre à cette accusation ne sert à rien, car l’institution est coupable aussi, il faut le reconnaître, et chercher à se justifier ne changera pas l’opinion publique. Les prêtres souffrent aussi de la désaffection un peu générale. Pendant la crise sanitaire, beaucoup de prêtres ont pris conscience du lien qui les unissait à leurs fidèles chrétiens.

Il n’en reste pas moins : quel sens l’Église a-t-elle pour les gens ? Il y a quelque chose de neuf à construire dans cette relation. On parle d’un monde nouveau après le confinement, mais c’est à nous de le créer par nos efforts. C’est une mission stimulante. J’aimerais transmettre cette espérance aux prêtres et aux chrétiens.

Cet enthousiasme, beaucoup de prêtres qui ont mis fin à leurs jours, l’avaient : qu’est-ce qui a pu éteindre cela ?

C’est le grand mystère. Cela peut être lié à des chutes de tension spirituelle, à un trop fort degré de solitude, à une trop grande fatigue, à un excès de travail, à la lourdeur du travail… Il y a des antidotes : la prière, la fraternité entre prêtres et la proximité avec les laïcs vers qui on est envoyés, le sport, la vie sociale, des lectures. Mais chacun le gère à sa façon. On ne peut pas donner de conseils. Le droit canon préconise un mois de vacances mais chacun le gère selon ce qu’il est.

N’y aurait-il pas une réflexion à mener en urgence au niveau de l’Église de France?

Cette question, nous nous la posons déjà, mais il reste encore du travail, c’est évident… Le désespoir d’un prêtre est quelque chose de particulièrement triste : quelque chose de beau est abîmé, et c’est tout le corps qui souffre.

Publié dans La Vie – le 27/08/2020 – Extraits