Catégories
Dimanches

22ème Dimanche – Année A – 30 août 2020 – Évangile de Matthieu 16, 21-27

Imprimer

Évangile de Matthieu 16, 21-27

Le Disciple marche derrière Jésus

L’Évangile de ce jour enchaîne sur la scène lue dimanche passé et inaugure solennellement la nouvelle étape de la mission de Jésus par une annonce ahurissante :

« A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué et, le 3ème jour, ressusciter.

Cette décision qui a dû faire l’effet d’une bombe doit être clairement expliquée : pourquoi donc Jésus prend-il consciemment cet horrible chemin de mort ? Rappelons-nous sa prise de conscience. D’un côté, ses intrusions en pays païen lui ont permis de rencontrer des gens qui, comme la maman cananéenne, étaient tout prêts à croire à lui et qui imploraient « les miettes » de ce Juif qui pouvait les sauver, eux aussi.

D’autre part, dans son peuple Israël, dont il sait être le Messie, il se heurte à l’opposition de plus en plus violente de certaines autorités religieuses. Des Scribes et des Pharisiens, spécialistes des Écritures et se targuant de former le peuple, ont transformé la Loi en un carcan d’observances minutieuses et de prescriptions durcies. Ainsi un sabbat est certes un jour consacré par Dieu mais pourquoi, à la synagogue, interdire à Jésus d’y guérir un infirme ? Un règlement ne peut passer avant l’amour de l’homme. Laver les plats et se laver les mains est certes une tradition respectable mais les juges qui surveillent son application ont parfois le cœur rempli de pensées de méchanceté et de rancune. Où est la véritable pureté que Dieu demande ? Les païens sont certes des idolâtres mais faut-il a priori les condamner sans appel et leur fermer l’accès à Dieu ?

Bref ces juges auto proclamés ont transformé la Loi de Dieu en un joug intolérable. Au lieu de libérer l’homme, elle l’écrase, le culpabilise, le rend malheureux car il n’est jamais « en règle ». Et certaines autorités deviennent bouffies de suffisance et d’orgueil. Les clercs dominent.

La décision de Jésus

« Jésus montre à ses disciples qu’il lui faut monter à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des autorités… ».

Attention ! Nous sommes à l’opposé de la tragédie grecque où le héros est manipulé par les forces obscures et irrépressibles, une fatalité qui le jette vers le malheur. Jésus n’est pas Œdipe. Dans la Bible, « il faut » ne désigne pas la volonté d’un Dieu pervers qui envoie son Fils au plus horrible des supplices. Jésus sait que Dieu a refusé qu’Abraham immole son fils Isaac et il connaît par cœur les Écritures qui interdisent formellement à Israël la pratique païenne du sacrifice des enfants.

Quand Jésus dit « il faut », cela signifie qu’il a longuement prié, il a longuement réfléchi à la situation esquissée ci-dessus : le Messie d’Israël doit sauver le monde donc il doit au préalable libérer la Loi de ses entraves, de ceux qui en ont fait leur propriété et l’ont déformée en un code aliénant. Il faut aller au cœur du problème : à Jérusalem, au Temple, là où siègent les maîtres. Et – ô paradoxe – si la pauvre Cananéenne était prête à croire à Jésus, ces maîtres au contraire le traiteront comme un perturbateur dangereux.

Donc Jésus ne dit pas qu’il faut monter à Jérusalem pour souffrir. Mais il décide d’y monter pour accomplir le projet de Dieu : y proclamer la liberté qu’il annonce depuis son baptême en Galilée. Par conséquence il doit dénoncer les dérives et l’hypocrisie de certains dirigeants et, au nom de Dieu, les appeler à se convertir, à changer de comportement. Le sabbat est pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. La justice vis-à-vis des pauvres l’emporte sur le luxe des bâtiments sacrés. Ce que Dieu veut, c’est l’amour et la compassion et non des hécatombes d’animaux.
Du coup l’affrontement sera terrible et finira dans l’atrocité : le grand Tribunal inflexible arrêtera et fera condamner cet homme accusé de blasphème contre la Loi. Nul n’est moins apte à se convertir que celui qui se croit chargé de convertir les autres.

Mais Jésus ne s’enferre pas dans l’échec : il sait que s’il accomplit le projet de son Père, celui-ci lui rendra la vie. Si le Fils est rejeté par le temple de pierres, il sera accueilli dans le Temple de l’Amour éternel.

Réaction satanique de Pierre

Sans tarder une minute, Jésus met sa décision en pratique et se met en marche vers Jérusalem. Évidemment le brave Pierre, sous le choc, ne peut s’empêcher d’intervenir : « On ne te tuera pas, non, nous te défendrons ! ».

Pierre le prit à part et se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur, cela ne t’arrivera pas ! ». Mais lui, se retournant dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan, tu es un scandale sur ma route, tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celle des hommes ».

Et la « pierre de fondation » devient pierre d’achoppement (« scandale » désigne une aspérité du chemin sur laquelle on trébuche). Le « pape » devient un satan comme celui qui, au désert, avait tenté de faire prendre à Jésus des moyens de puissance. Nous imaginions un diable cornu aux pieds fourchus: certains ont porté la tiare et des pantoufles écarlates ! Terrible tentation du pouvoir, du prestige, de la violence. « Projets d’hommes ! » dénonce Jésus. Et il ouvre les yeux des disciples sur ce qui les attend : le contraire.

Le serviteur n’est pas plus grand que le Maître

Alors Jésus dit aux disciples : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
Car qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera.
Car quel avantage un homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paye de sa vie ? Et quelle somme pourra-t-il verser en échange de sa vie ?

Jésus n’a pas donné d’ordre : « Si quelqu’un veut …! ». La foi n’est pas un code : elle est une suivance, une relation, une réponse libre, une décision toujours reprise de suivre Jésus selon le chemin de l’Évangile. Cela ne va pas sans résistance car, comme Pierre, nous sommes englués dans nos « pensées d’hommes » et Jésus nous presse d’y renoncer, d’adopter une vision contraire à celle que le monde nous inculque : chercher le bonheur, le plaisir, la possession, l’honneur, les satisfactions de toutes sortes.

Du coup le disciple deviendra un « original » qui remet l’ordre en question, un empêcheur de danser en rond. Il s’attirera sarcasmes, puis critiques acerbes, puis menaces et même peut-être condamnation. Il perdra son masque de brave homme pieux, un peu retardé. Il expérimentera que « porter sa croix » n’est pas s’astreindre à des privations, s’infliger des pénitences, se faire souffrir mais c’est subir les jugements des autres, être rejeté par certains milieux, rater une belle carrière. Il lui sera pénible de devoir non seulement accepter mais « prendre sa croix »: agir ce qui est subi, donner ce qui est arraché, offrir ce qui est enlevé.

Mais en regardant ce monde travaillé par un effort colossal de se sauver lui-même par les prodiges, les découvertes, l’accumulation de biens, la variété des jouissances, tout en marginalisant sinon en niant toute Présence transcendante et en ignorant le salut proposé par l’Évangile, le disciple ne verra-t-il pas un monde qui tourne en rond et qui étouffe par manque de sens profond ?

Qui veut sauver sa vie (par un ego ampoulé, par le rejet de l’autre, par le pouvoir et la ruse) la perd. Au contraire le disciple qui s’engage derrière Jésus sait que la croix qui le tue positive son existence. Si la vie sur terre n’est pas une « pâque », un passage, est-elle autre chose qu’un phénomène biologique ? Il faut choisir, disait Jean Guitton : « La Grâce ou l’absurde ».

Et le prisonnier de l’absurde, comment s’en sortira-t-il ? Titres de noblesse, célébrité, fortune, intelligence, puissance : il n’a rien qui puisse le libérer, rien qui puisse payer son salut. Sauf …. ?

Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père : alors il rendra à chacun selon sa conduite »

Sauf ce Jésus de Nazareth qui sait qu’on va le méconnaître, le condamner et l’exécuter de manière ignominieuse sur la croix mais qui sait qu’il est le Messie, le Fils de Dieu, que son Père lui rendra la Vie et qu’il sera le Fils de l’Homme, le Juge qui viendra dans la Gloire. La perspective nous fait trembler mais elle est la seule issue qui nous certifie que l’humanité n’est pas prisonnière de la loi de la jungle mais éclairée par la loi de l’amour. Et l’espérance nous jette à genoux devant ce juge qui, au fond de l’abîme où les hommes l’ont jeté, a murmuré : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Conclusion

Le pape François ne cherche pas à convertir le Kremlin ou la Maison blanche ; il ne tonitrue pas contre la décadence des mœurs ; il ne hurle pas des discours apocalyptiques sur les menaces divines. Il travaille à remettre de l’ordre dans la Curie où rôde le serpent de la corruption.
Et inlassablement, il nous presse, nous chrétiens, de sortir de nos routines pour devenir de vrais disciples qui suivent Jésus. Faire enfin de nos assemblées des communautés joyeuses et accueillantes, lutter pour le service des pauvres et nous engager pour le salut de la planète : tel est son axe. C’est sans doute pourquoi certaines Éminences rouges, au lieu de ronronner, rongent leur frein. Il est dangereux d’aller à Jérusalem (au Vatican). Mais c’est là que l’avenir du monde se joue.

Frère Raphaël Devillers, dominicain