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Le Baptême du Seigneur – Année C – Dimanche 9 janvier 2022

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Le Baptême dans l’Esprit

Luc ne dit rien des plus de trente années où Joseph et Marie, à Nazareth, élèvent l’enfant que Dieu leur a donné. Sauf l’épisode étonnant de la fugue du garçon de 12 ans qui étonne les maîtres par sa connaissance des Écritures et qui se justifie devant ses parents en alléguant qu’il « doit être chez son Père ». Ensuite la vie reprend son cours normal : Joseph transmet à Jésus son métier d’artisan avant de disparaître un jour – ce que Luc ne mentionne pas.

Dans ces longues années de vie ordinaire, deux choses à retenir : à la synagogue, aux fêtes liturgiques, dans le silence, Jésus entretient et approfondit sa liaison d’amour filial pour Dieu son Père. Dans le village, il apprend la valeur du travail manuel, il entretient et approfondit ses relations avec les hommes, non seulement les fils d’Israël mais aussi les païens. Car il a sans doute travaillé sur le chantier proche de la magnifique ville de Séphoris, « la perle », qui était en cours d’édification, modèle de la culture grecque en train d’envahir tout le pays.

Le temps passe mais le Fils ne décide rien par lui-même : il attend un signal de Dieu. Et un jour en effet il survient. La rumeur parvient au village : enfin un prophète s’est levé. Il s’appelle Jean, exhorte à la conversion, baptise dans le Jourdain. Jésus range son atelier, embrasse sa maman et s’en va. Sa vie bascule.

Jean s’efface

Le peuple venu auprès de Jean-Baptiste était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Messie. Jean répondit à tous : « Moi je vous baptise d’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi et je ne suis pas digne de délier la lanière de sa sandale. Lui il vous baptisera dans l’Esprit-Saint et le feu …Hérode, que Jean blâmait parce qu’il avait épousé Hérodiade, la femme de son frère, et à cause de tous ses forfaits, fit enfermer Jean en prison.

Nous avions entendu ce texte pendant l’Avent : Jean avait conscience que ses exhortations et sa prédication morale ne suffisaient pas à sauver le peuple et il pressentait la venue d’un Messie, d’une force infiniment supérieure à la sienne, qui plongerait les hommes dans le feu de l’Esprit seul capable de les changer.

Ici Luc emploie un procédé curieux : alors que Jean va continuer à plonger les gens (et Jésus) dans l’eau, Luc anticipe son emprisonnement qui aura effectivement lieu peu après car ses attaques gênaient le roi. Luc comme les autres évangélistes sont en effet gênés car, en leur temps, des communautés assuraient que Jean était le messie puisque Jésus avait accepté son baptême. C’est pourquoi Luc, obligé de reconnaître le fait, essaie de faire comprendre que Jean n’est qu’une charnière, que son ministère marque la fin d’une époque.

Le baptême est un passage

Le mot baptême nous fait tout de suite penser à une ablution ou une immersion dans l’eau, à un rite statique. Or ici il n’en est rien. Dans le but de gros bénéfices touristiques, les autorités d’Israël et de Trans-Jordanie se sont longtemps affrontées pour prouver que Jean-Baptiste était installé de leur côté : les archéologues ont tranché il n’y a guère, d’après les vestiges retrouvés, c’est bien sur la rive orientale, c.à.d. du côté de la Jordanie, que Jean s’était posté. L’enjeu n’est pas financier mais théologique. Jean obligeait donc ses compatriotes à le rejoindre sur l’autre rive, à y écouter ses enseignements en compagnie éventuellement de païens, puis à accepter de retraverser le Jourdain.

L’endroit est maintenant reconnu : peu avant que le Jourdain se jette dans la Mer morte, les terres boueuses constituent l’endroit le plus bas de la planète, plus de 300 mètres en-dessous du niveau de la mer.

Quelle richesse de signification ! Jean-Baptiste se trouve à peu près à l’endroit ou Moïse, lors de l’Exode plusieurs siècles auparavant, était parvenu en conduisant les esclaves hébreux libérés d’Égypte. Et c’est là qu’il était mort (comme Jean, en prison, va l’être) en chargeant son lieutenant Josué de guider le peuple pour traverser l’eau et occuper la Terre donnée par Dieu. Or, en hébreu, Josué s’écrit comme Jésus : « Iéshouah » = Sauveur.

Plus qu’un bain, le baptême est un passage, une traversée, une « pâque », un exode (= chemin hors de)

Le baptême de Jésus ouvre une ère nouvelle

Comme tout le peuple était baptisé et que Jésus priait, après avoir été baptisé, lui aussi, alors le ciel s’ouvrit. L’Esprit-Saint descendit sur Jésus, sous une apparence corporelle, comme une colombe. Du ciel une voix se fit entendre : « Tu es mon Fils : Moi, aujourd’hui, je t’ai engendré ».

Tous les gens ont passé le fleuve. Ils ont bien écouté et approuvé les exhortations de Jean, ils sont disposés à faire leur possible pour les mettre en pratique et changer de vie (partager la nourriture et les vêtements, ne faire ni tort ni violence à personne …). Ils rentrent à la maison, reprennent leur travail … mais ils n’ont pas la force d’agir à cette hauteur. Et ils attendent un autre prophète.

Au contraire, Jésus, lui, après avoir plongé dans l’eau, plonge ensuite dans la prière : ici est son véritable baptême dans lequel son Père lui donne son Esprit et où il peut écouter sa Parole qui reprend le verset du psaume 2 pour lui donner maintenant, « aujourd’hui », son investiture messianique. Le Fils reçoit sa mission messianique. Ce que Jean était impuissant à réaliser, aujourd’hui, Jésus est chargé de l’accomplir.

La comparaison de la colombe n’est pas que poétique. Dans les Écritures, notamment le Cantique des Cantiques, Israël est nommée la colombe, la fiancée aimée de Dieu. Jésus, le roi messie bien-aimé, assume le peuple bien-aimé pour le conduire dans le cœur du Père. Par son baptême, Jésus prend en charge le peuple pour lui apprendre à servir Dieu et à chanter son allégresse de peuple sauvé.

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.