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Jean-Pierre Denis — UN CATHOLIQUE S’EST ECHAPPE

À quoi ressemble le catholique ? Pourquoi témoigne-t-il si peu de la foi qui le fait vivre, au point de la voir disparaître du paysage occidental ? Avec l’essai Un catholique s’est échappé, c’est une riche réflexion et un véritable manifeste que livre Jean-Pierre Denis, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire La Vie. Il n’y a plus à tergiverser, insiste-t-il : le cœur haut, munis de leur credo et habités des « valeurs faibles » que sont l’humilité, la charité, la fidélité… les catholiques doivent retrouver l’ardeur de la rencontre.

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« UN CATHOLIQUE S’EST ECHAPPE »

LIVRE DE J.P. DENIS (ÉD. DU CERF)

Quelle est la nature de la crise que traverse le catholicisme en Europe ?

Il traverse une double crise. La première est la crise des abus sexuels et ce qu’elle révèle de corruption à l’intérieur de l’institution. La deuxième, celle de la sécularisation, est plus ancienne. C’est une crise culturelle et multiséculaire qui émerge à partir du moment où le domaine du savoir éclate, quand la science, la théologie et la philosophie ont pris chacune leur propre chemin.

Mon propos vise à savoir si, à la croisée de ces deux crises, nous n’allons pas assister à la disparition pure et simple du catholicisme dans les sociétés occidentales, comme on a pu l’observer ailleurs. Or, face à cette question, nous les catholiques avons tendance à nous en tenir à une forme de déni. Nous disons, en gros, que certes il y a moins de pratiquants, mais qu’ils sont davantage convaincus qu’auparavant. Je m’élève avec vigueur contre cette théorie.

Vous faites donc un constat clinique – le catholicisme peut disparaître – mais vous ne vous y arrêtez pas…

Enfant de la République, je dois énormément à mon éducation laïque, mais je dois aussi énormément à l’Église catholique et aux prêtres qui m’ont permis de franchir les étapes les plus importantes de ma vie. Je ne peux donc supporter que le trésor dont j’ai reçu une modeste partie soit enfoui, dispersé, vendu à l’encan, et ne soit pas transmis

D’où vient cette absence de transmission ?

J’ai fait une découverte étonnante. Au fond, j’étais moi-même un catholique retenu. J’étais à l’aise pour m’exprimer, en tant que chrétien, sur les questions de société. Je l’étais moins par contre pour répondre aux questions existentielles, telles que celle que mon père m’a posée avant de mourir, me demandant « quel est le chemin ? » Je n’ai pas su y répondre, j’étais persuadé qu’il ne fallait pas aborder ces questions, car elles relevaient de l’intime, et que dans la société sécularisée, le catholique était censé se taire sur ce qui est essentiel pour lui. C’était une forme de prison mentale. Grâce à la question que m’a posée mon père, j’ai eu l’idée de pousser la porte et de dépasser cette mauvaise conception de la sécularisation qui consiste à penser que la foi relève uniquement de la sphère privée.

D’où vient la crise de l’homme ?

Les chrétiens ne vivent pas sur une île, mais je suis persuadé que leur position marginale, dans une société où tout est de plus en plus « marchandisé », est féconde. C’est une très bonne chose, car la folie du christianisme est qu’elle est une religion de la faiblesse.

Mais vous appelez les croyants à attester de leur foi. Qu’entendez-vous par ce verbe ?

Je pense que beaucoup de nos contemporains croient qu’ils ne croient plus, ce qui n’est pas la même chose que de ne plus croire. Souvent, je perçois une nostalgie ou un désir inassouvi de croire. Beaucoup sont aux portes de la foi. Paradoxalement, ce sont les chrétiens pratiquants qui les maintiennent dehors, n’entendant pas leur appel, leur désir d’accéder au christianisme dont ils ne se sentent pas dignes.

Attester cela veut dire témoigner. C’est un christianisme de témoins qui disent ce qu’ils vivent et ce qu’ils croient … Dire simplement « Oui, je crois », écouter les questions, sont les gestes de ce christianisme qui peut soigner, « ouvrir des hôpitaux de campagne », pour le dire avec le pape François. De plus, c’est aujourd’hui le devoir de tout catholique.

Car de deux choses l’une : soit nous sommes indifférents ou résignés devant la disparition du christianisme, auquel cas, très bien, n’en parlons plus, fermons la boutique, tirons le rideau et vendons les églises comme on a commencé à le faire. Soit cela nous est insupportable. Si c’est le cas, alors il faut d’urgence attester de ce qui nous fait vivre. Autrement, il en irait aussi de non-assistance à personne en danger spirituel.

Mais il y a une difficulté. Les mots qu’utilise l’Église, les définitions de la liberté, de la vérité, et l’anthropologie sur laquelle elle appuie sa pensée, sont radicalement différents de ceux admis au sein de la société contemporaine.

… Quand je lis l’Évangile, j’observe par contre que Jésus a dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie ». Il n’y a donc pas de christianisme sans vérité. De même qu’on ne peut séparer la recherche de la vérité du chemin. Les chrétiens peuvent cependant se tenir aux grands carrefours de l’existence. C’est un bon endroit, non pas pour installer des barrières et des contrôles, mais pour donner à manger et à boire à ceux qui ont faim et soif.

« Tout est peut-être là de notre drame : le renoncement à Jésus », écrivez-vous en conclusion de votre livre. Que voulez-vous dire ?

J’évoque la traduction française du choral de Bach Que ma joie demeure. Le vrai titre est Que Jésus demeure ma joie. Je souligne ce glissement comme une entourloupe de la sécularisation. On a perdu le sens mystique et religieux de ce choral, pour n’en garder qu’une dimension purement horizontale. Ce renoncement à l’invisible, à la dimension mystique, à l’espérance, à la certitude qu’il y a quelque chose de plus grand que nous est un vrai drame. C’est comme si on bouchait nos fenêtres parce qu’on ne supporte pas la lumière du jour. Je trouve triste et malheureux qu’on se prive de cette nourriture dont on a profondément besoin.

QUELQUES EXTRAITS DU LIVRE

« … Nous qui avons tant reçu, nous ne voulons plus donner. Sous le fallacieux prétexte de ne pas déranger, nous avons enfoui le trésor. Nous avons mis fin, par orgueil ou par faiblesse, par lâcheté ou par fatigue d’être, à deux mille ans d’histoire apostolique. Nous sommes des dégonflés. »

« Faire signe, c’est se tenir visible au carrefour, disponible, comme les croix de mission sur les chemins de campagne, ces croix que l’on voit peu à peu rouiller et disparaître, points sensibles du paysage, croisée des chemins, repères mémoriels, bornes de vie. »

« Il ne faut pas chercher à ‘conserver’ : on ne met pas Dieu en conserve. Il s’agit de dilapider la foi, de la gaspiller, de la multiplier […]. D’embourgeoisements en décadences, d’embrigadements en refondations, ainsi va le christianisme : l’essentiel est réveil. François d’Assise en est le plus pur exemple. »