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Dimanches Fêtes et solennités

Fête du Baptême de Jésus – Année C – 13 janvier 2019 – Évangile de Luc 3, 15-22

D’un dimanche à l’autre, nous faisons un bond de plusieurs années.

Les années passent vite : l’enfant Jésus a grandi à Nazareth. Le seul événement important – que les évangiles ne mentionnent pas –fut la mort de Joseph, le père tant aimé.

Jésus a repris son atelier et il travaille dur. Il doit maintenant, selon les récents calculs, approcher des 35 ans et il construit quelques charpentes, répare des outils agricoles.

Quand commencera-t-il à construire les hommes, à leur ouvrir la maison de Dieu, à leur offrir les instruments de la paix ? Il y a tant de malheureux, le temps presse.

Mais le salut du monde n’est pas une entreprise dont l’homme prend l’initiative après avoir évalué ses ressources. Il faut attendre le signal de Dieu.

Nous aussi, nos jours s’écoulent. Toujours à peu près les mêmes. Gestes répétés. Monotonie des tâches. Petites joies et parfois lourdes peines. Pressentiment qu’il faudrait faire quelque chose de neuf. Quoi ? Tout reste imprécis. Et les forces manquent.

Comme Jésus, de jour en jour, reprendre ses outils. Attendre patiemment l’heure de Dieu. Si Jésus a vécu ce long quotidien banal, comme lui je dois en percevoir la beauté, la valeur.
Se préparer n’est pas ne rien faire.

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ÉVANGILE DE LUC 3, 15-22

NAITRE DE LA MERE POUR DECOUVRIR LE PERE

Un jour la nouvelle traverse le pays et parvient à Nazareth : après des siècles de silence de Dieu, enfin un prophète vient de se lever. Il s’appelle Jean et il baptise les gens dans le fleuve Jourdain.
C’est le signal. Jésus décide d’aller voir. Il fait ses adieux à sa mère. Sait-il ce qui l’attend ?

MISSION DE JEAN DIT LE BAPTISTE

Il descend dans la vallée et suit la petite route qui longe le Jourdain jusqu’à ce qu’il tombe sur une foule en train d’écouter un prédicateur. Les autorités israéliennes et jordaniennes se sont longtemps disputées pour s’attribuer le lieu où Jean-Baptiste s’était installé (le tourisme religieux rapporte gros !). Aujourd’hui les archéologues ont tranché : les plus anciens vestiges d’un culte au Baptiste sont situés sur la rive jordanienne, donc orientale du Jourdain. Cela n’est pas anodin. C’est de ce côté-là, dit la bible, que jadis les Hébreux, libérés de l’esclavage en Egypte, sont arrivés. Moïse y est mort après avoir nommé son successeur pour entrer dans la terre promise par Dieu. Or ce nouveau chef s’appelait Josué, équivalent en hébreu de Jésus = « Dieu sauve ».

Que fait ce prophète ? Il lance de véhéments appels à une conversion des mœurs, il exige des changements de vie, et il conduit les hommes dans les eaux du gué en annonçant le pardon des péchés. Curieuse prétention car depuis toujours le pardon s’obtient en allant offrir des sacrifices au Temple.
Ainsi donc ce Jean qui, selon Luc, est fils de prêtre donc prêtre lui-même, a tourné le dos au sacerdoce de Jérusalem pour devenir Prophète et instaurer un nouveau rite. Et ce rite est évidemment copié sur l’antique passage des Hébreux. Donc le baptême, qui signifie « plongée », n’est pas une ablution pour être purifié d’une tache mais un passage.

Il s’agit donc du 3e passage, de la 3ème « pâque ». La 1ère fut la sortie d’un pays tyrannique pour posséder son propre pays. La 2ème fut le retour de la déportation en Babylonie, provoqué par le roi Cyrus, nommé « Messie » mais qui maintint la domination perse en Israël. Maintenant voici la 3ème pâque. Mais Jean avoue son impuissance à la mener lui-même à bien. Comme Moïse et tous les anciens prophètes, il constate qu’il ne peut que tonitruer contre le péché, exhorter au changement et même conduire dans le passage de l’eau mais pas davantage. La parole est forte, vraie, véhémente : elle peut émouvoir mais pas mouvoir. Etre admirée mais pas obéie. C’est pourquoi Jean reconnaît :

Moi je vous baptise avec de l’eau mais il vient, celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de défaire la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit-Saint et dans le feu.

Jean-Baptiste est donc formel : il est faux de ramener Jésus dans la lignée des prophètes, des philosophes, des défenseurs des droits de l’homme, et de ne voir dans son baptême qu’une ablution, un rite symbolique de purification morale, comme on pourrait le faire dans le Gange par exemple.

Entre lui et moi, proclame Jean, il y a infiniment plus qu’une différence entre un maître et son esclave, il y a un abîme. Car lui, et lui seul, va accomplir l’irréalisable : plonger l’homme dans l’Esprit, le Souffle, l’Energie, le Feu d’amour infini de Dieu.
Perplexes les gens s’interrogent : qui donc est celui-là qui va venir ? quand viendra-t-il ? que signifie « plonger dans l’Esprit » ? L’un après l’autre, les baptisés retournent chez eux, satisfaits d’avoir accompli le rite. Jésus attend. L’événement essentiel va survenir.

LA THEOPHANIE

Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel: « Tu es mon Fils : aujourd’hui je t’ai engendré »

JESUS PRIE. A 15 reprises, Luc notera cette prière de Jésus dans son évangile. Après l’écoute de la parole prophétique et la pratique d’un rite, il importe de se rendre disponible à Dieu. Sinon on se croit capable de pratiquer ce que l’on a entendu et on considère le rite comme un acte magique. Tentations de toujours dans toutes les religions y compris le catholicisme.
Jésus prie : comme sa mère à l’Annonciation, il peut dire : « Je suis le serviteur du Seigneur : que sa Parole s’accomplisse ». Car le rite est vocation à réaliser.
Grâce à la Bible, Luc tente de montrer l’immensité de l’événement.

Il s’agit d’une nouvelle création car à la genèse du monde : « Dieu créa le ciel et la terre et l’Esprit de Dieu planait à la surface des eaux » (Gen 1, 1) et il va pouvoir vivifier et féconder le chaos primitif.

Il rappelle la fin du déluge : Noé lâche une colombe et elle revient le soir avec, au bec, un frais rameau d’olivier » (Gen 8, 11). Jésus va réconcilier l’homme avec Dieu et réconcilier les hommes entre eux.

La colombe est aussi le nom de la chérie du Cantique des Cantiques : elle évoquerait la communauté longtemps éloignée par son péché mais que son Dieu revirginise par son amour. Ce qui voudrait dire que Jésus assume sa communauté, il la porte, il l’aime, il lui permet de se retrouver dans les bras de son Dieu amoureux (Cant 2, 14 ; 6, 9…).

Certains en ont conclu que le baptême est un acte d’adoption de Jésus qui deviendrait un homme divinisé par Dieu. Or, Luc a raconté dans la scène de l’annonciation que Jésus était bien, de naissance, Fils de Dieu. Ici la formule est celle de l’investiture royale : « YHWH m’a dit : Tu es mon fils ; moi aujourd’hui je t’ai engendré ; je te donne toutes les nations en patrimoine » (Psaume 2, 7). Jésus Fils, après avoir vécu dans l’ombre pendant des années, doit maintenant, sans plus attendre, ouvrir son Royaume messianique.

De quelle façon, par quels moyens ? L’Esprit de Dieu ne fait pas de l’homme un robot : tout de suite après Jésus va s’enfoncer tout seul dans le désert afin de réfléchir. Et on sait qu’après la Parole du Père, c’est celle du satan qui va s’insinuer : « Si tu es le Fils de Dieu….. ». Le baptême ouvre un combat contre le mal.

RICHESSES DU BAPTEME

Les documents du Nouveau Testament puis la littérature des Pères des premiers siècles montrent l’importance fondatrice du baptême.

Il est toujours précédé par la proclamation de la Bonne Nouvelle de Pâques : par sa croix et sa résurrection, Jésus est le Seigneur qui donne l’Esprit.

Ensuite il est proposé à l’adhésion libre des auditeurs. Pas de contrainte, pas de coutume religieuse. Il est un acte d’adulte qui se décide en toute conscience : « Le baptême vous sauve : il n’est pas la purification des souillures du corps, mais l’engagement envers Dieu d’une bonne conscience. Il vous sauve par la résurrection de Jésus Christ… » (1 Pierre 3, 21).

Il va remplacer la circoncision, rite qui renforçait l’identité juive mais restait un obstacle pour les païens. Il va permettre l’extension fulgurante de l’Evangile qui devient une foi universelle, œcuménique.

Il est passage dans l’eau mais il est donné « au nom du Seigneur Jésus » (Actes 2, 38), « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » (Matthieu 28, 19). Il offre une nouvelle identité : devenir fils adoptif de Dieu. « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n’y a plus ni juif ni Grec ; ni esclave ni homme libre ; ni l’homme et la femme. Tous vous n’êtes qu’un en Jésus Christ » (Gal 3, 27)
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Il n’est pas un rite privé et familial, une sacralisation de la naissance mais un rite public, festif, solennel qui scelle l’entrée dans une cellule d’Eglise bien concrète. Donc il présuppose une communauté qui déjà vit les conséquences de la foi et du baptême, qui fête l’entrée de nouveaux membres, les soutient dans leur cheminement, les enseigne, accepte leurs différences, est patiente envers leurs fautes.

Le baptême n’est pas moralisateur mais créatif : « S’il ne naît d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu » dit Jésus à Nicodème, le brave pharisien qui voulait se rendre parfait à coup de pratiques (Jean 3, 5). Le baptême est la sortie du sein maternel pour découvrir le Père et devenir frère ou sœur de Jésus, fils premier-né.

Il confère une mission : qui a compris que le baptême le sauve ne peut se confiner dans un privilège ; il ne peut que désirer de toutes ses forces partager cette communion de Dieu avec d’autres.

Le baptême inaugure un combat féroce, intérieur et extérieur, dont la vie de Jésus témoigne. D’où l’importance de se nourrir de sa Parole. La communauté baptisée ressoude sa communion et sa joie dans le repas hebdomadaire de l’Eucharistie et elle chante : « Notre Père… ».

La méditation de ces brèves notices ne nous amène-t-elle pas à la conviction : « Il y a beaucoup à faire dans nos paroisses » ?


Frère Raphaël Devillers, dominicain