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Fête de la Pentecôte – Année C – 5 juin 2022 – Évangile de Jean 14, 15-26

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Évangile de Jean 14, 15-26

Esprit, Souffle sur l’Église en Synode

Comment imaginer l’état de bouleversement, de sidération dans lequel se trouvent les apôtres après la disparition définitive de Jésus ? Tout s’est passé tellement vite. Ils étaient des hommes du peuple, de la campagne, sans titres ni fortune, exerçant de petits métiers, pêcheurs, douanier …Un homme les a appelés à le suivre. Il annonçait la venue du Royaume de Dieu dans un langage tout simple, opérait des guérisons sur des malades, marquait sa préférence pour les petits et les pauvres. Avec audace il dénonçait la vanité et le goût du lucre des grands prélats, l’arrogance des scribes, l’hypocrisie d’un culte fastueux mais stérile pour la conversion des comportements. L’idée se répandait que ce prophète était peut-être le messie attendu.

Alors tout s’accéléra. Il fallait supprimer cet agitateur qui, à l’approche de la Pâque, risquait de susciter la révolution. On l’arrêta, on le condamna, on l’exécuta de la façon la plus horrible sur une croix. Les jours suivants, les pèlerins quittaient la ville qui reprenait son cours normal. L’affaire semblait close. Non, elle commençait ! Car Jésus, vivant de la gloire de Dieu revint vers ses disciples, leur expliqua que le dessein de Dieu s’était réalisé et qu’avec la force de l’Esprit de Dieu qu’ils allaient recevoir, ils l’accompliraient parmi tous les peuples.

Selon Luc, les apôtres se rassemblèrent et s’unirent en prière dans l’attente de l’Esprit. N’imaginons pas ces hommes et ces femmes figés comme des statues dans une oraison immobile. Un tourbillon de souvenirs et d’interrogations les submerge. Qu’est-ce que Jésus nous a enseigné ? Comment exprimer son identité ? Pourquoi la croix ? Qu’est-ce donc que la résurrection qui n’est pas une réanimation ? Comment Jésus est-il fils du Père ? Comment expliquer qu’il était bien le Messie qui opère le changement du monde, non par une déflagration et la destruction des pervers mais en donnant l’Esprit de miséricorde ?… Comment comprendre que le anciennes Écritures s’étaient réalisées ?

Le Synode sur la « Synodalité »

Nous sommes aujourd’hui à peu près dans une situation similaire. Dans notre société qui file à grande vitesse, des chocs inattendus se succèdent : le réchauffement climatique, la planète en danger, l’épuisement des ressources, les crises sanitaires, la guerre de retour en Europe, la pauvreté qui s’étend alors que le commerce de luxe bat ses records…Et l’Église en outre est dans la tempête : effondrement de la pratique rituelle, des vocations sacerdotales, fermeture des séminaires et des couvents et, pire encore, révélation des scandales sexuels.

Nous sommes déconcertés sinon inquiets. Certains médias diagnostiquent même l’effritement sinon même la disparition de l’Église. En réaction, des catholiques s’accrochent aux anciennes traditions qu’ils canonisent à tort. La majorité, elle, se laisse emporter par l’évolution, attend que l’orage se calme, se plaint que les jeunes se soient détournés de la foi, accusent les dérives de la société.

Refusant l’inertie et le défaitisme, notre pape François a ouvert un nouveau Synode. Ce mot, qui était jadis d’usage traditionnel, est la traduction d’un mot grec qui signifie « chemin ensemble » : il s’agit de prendre le temps de se rencontrer, de débattre des problèmes, d’analyser la situation mondiale pour envisager les changements nécessaires. Tout est lié. Nous vivons dans une maison commune. L’Église doit mettre en pratique son attribut de « catholique » qui signifie « universelle ». D’où la décision de lancer un Synode sur la « Synodalité », sur les modes d’organisation à mettre en place afin qu’il y ait davantage de communication entre tous les membres pour une mission plus entreprenante.

Les Synodes précédents consistaient en une assemblée de cardinaux et d’évêques qui à Rome débattaient d’un problème et publiaient un document final. A juste titre, cette fois-ci, François a décidé d’étaler le Synode sur 2 ans afin de mettre tous les catholiques dans le coup. Un questionnaire sur tous les sujets a été envoyé partout et, après des multitudes de réunions en petits groupes, les réponses viennent d’être renvoyées. Elles vont être analysées dans chaque pays, puis envoyées à Rome. Et en octobre 2023, le Pape et l’assemblée élue des prélats publieront le document final.

François l’a maintes fois déclaré depuis des années : il faut mettre fin à l’inertie de beaucoup, au cléricalisme directif, sortir des ornières sacralisées. Donc déjà nous voilà tous en situation de recherche et de dialogue.

Une Église en question

Pour nous éclairer dans cette recherche, il est important de scruter à nouveau le Nouveau Testament pour noter quelques pratiques fondamentales des premières générations.

En réponse à l’appel à la conversion lancé par des disciples, des petites communautés se forment. On y entre par la libre décision du baptême. Hommes et femmes, de toutes conditions : un armateur et un docker, un professeur et un jeune cancre, un Juif et une païenne de Corinthe. Le propriétaire d’une grande maison accueille tous les membres pour l’assemblée du 8ème jour, lendemain du sabbat. Rien de guindé ni de hiérarchique. On échange des nouvelles, on chante des cantiques, on dialogue sur les enseignements de Jésus, on partage le repas puis on mange le Pain rompu offert par le Seigneur. On s’engage à visiter les membres empêchés par l’âge et la maladie.

  • « Aller à l’église » a d’abord signifié : se rendre à l’assemblée chrétienne. Puis l’Église a désigné l’ensemble des communautés, « le Corps du Christ » ; ensuite seulement l’édifice où l’on se réunit. Accroître ses dimensions, embellir son faste a paru plus important que de cultiver les relations entre personnes. Comment faire pour retrouver l’essentiel ?

Tout se passe dans une grande ambiance de joie fraternelle, dans la certitude de la Présence du Seigneur, le bonheur d’être pardonnés, l’espérance de la Vie éternelle. Toutefois n’idéalisons pas le tableau. Si Paul insiste inlassablement sur le devoir de la concorde et de la paix, c’est bien le signe que la charité n’allait pas de soi, qu’elle exigeait une réconciliation toujours recommencée. La foi ne changeait pas les caractères. Le messianisme n’était pas la venue subite du paradis mais le retour perpétuel à la croix, source de la paix universelle à répandre à travers le monde.

  • « Se mettre au pas ensemble » (synode) nécessite de gros efforts de dialogues, de confrontations d’avis divers, de pardon. Mais ainsi s’affine la recherche de la vérité. C’est le travail de base pour établir la paix, but même de l’Évangile.

Tout de suite le choc éclata : la majorité des Israélites achoppait sur le scandale intolérable de l’incarnation et se crispait sur la pratique des prescriptions de la Torah. Or le Seigneur avait ordonné d’annoncer la Bonne Nouvelle dans le monde entier. Luc raconte que des débats éclatèrent dans l’Église : fallait-il obliger les païens convertis à la circoncision et à l’alimentation casher (interdit du porc…), pratiques qu’ils refusaient ? Après des discussions – dont Luc cache la violence -, il fut décidé de ne plus imposer ces pratiques. Scandale pour les Juifs convertis qui exigeaient la fidélité intégrale à la Loi. Dans sa lettre aux Galates, Paul raconte que lors de ses tournées missionnaires où il annonçait aux païens la libération de la Loi, certains le suivaient pour démentir sa prédication et exiger une pratique intégrale de la Torah.

  • Voici sans doute le point névralgique. Faut-il vouloir intégrer les convertis dans un cadre fixe ? La mission dans un monde totalement changé n’exige-t-elle pas de rogner un peu de ce qui nous paraissait certitudes et pratiques inamovibles ? Comment la tradition peut-elle changer en restant fidèle ?

Les premières communautés sont petites, fragiles, dénoncées comme hérétiques par Israël, surveillées par le pouvoir romain. Mais elles restent en communion très forte les unes avec les autres grâce aux évangélistes qui circulent et par les lettres. Remarquons que Paul adresse les siennes à « la communauté, à l’église qui est à … » et non aux seuls responsables. Chacun peut se sentir responsable et savoir qu’il fait partie d’un réseau en expansion. Tous les membres se tiennent à égalité. De temps à autre, la nouvelle circule qu’un apôtre de Jésus a été mis à mort, que d’autres disciples sont persécutés, jugés au tribunal, condamnés. La tristesse est grande, la peur menace, certains abandonnent la communauté mais la confiance l’emporte chez beaucoup, l’élan ne se tarit pas, on continue à se sentir unis aux martyrs dont le courage renforce la persévérance de la majorité.

  • La tentation est grande de vouloir demeurer un groupe fermé sur lui-même, pieux et tranquille. Or nous participons par grâce et nécessité à une œuvre mondiale, combattue par les puissances gigantesques de l’égoïsme, de la cupidité, de la haine. Les victimes seront toujours nombreuses : pas de jour sans martyrs. Comment soutenir nos frères persécutés ? …

Conclusion

L’Eau vive de l’Esprit descend sur des esprits qui ont compris que la mission du Christ dépasse infiniment les forces humaines. « Père, que tous soient un comme toi et moi ; qu’ils soient un en nous » : les disputes, les féminicides, les conflits, les guerres prouvent l’absolue nécessité de l’amour divin pour élaborer la paix et la justice.

On n’attend pas la venue de l’Esprit comme on attend un train. L’eau vive de l’Esprit coule sur des cœurs labourés de questions : alors germera le grain de la Bonne Nouvelle.

Fr Raphael Devillers, dominicain.