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Dimanche de Pentecôte – Année A – 31 mai 2020 – Évangile de Jean 7, 37-39

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Évangile de Jean 7, 37-39

NOUVELLE ALLIANCE :
LA LOI DE LIBERTÉ

Dans la Bible qui raconte son histoire, le petit peuple d’Israël assure avoir reçu une révélation tout à fait exceptionnelle. Le Dieu unique a scellé avec lui une Alliance basée sur l’observance de sa Loi. Ce privilège ne le place pas sur un piédestal mais lui confère la mission de répandre cette Loi dans toutes les nations afin de conduire le monde à la paix universelle. Cette Loi, appelée la Torah, est en permanence lue, proclamée, étudiée, commentée. Les Psaumes chantent sa beauté, sa grandeur, sa vérité. La Torah est la gloire d’Israël, le don le plus précieux de son Dieu.

Mais Israël avoue qu’en réalité il a toujours été loin de mettre la Loi en pratique. Des rois tolèrent le culte des idoles, des juges sont corrompus, des riches élaborent des fortunes en exploitant les pauvres. On construit un temple somptueux, on y célèbre des liturgies magnifiques, on offre des sacrifices, mais le culte qu’on y rend est hypocrite car il ne dénonce pas les abus, la vénalité, la cupidité, les injustices.

Pourtant Dieu ne cesse d’envoyer des prophètes qui vitupèrent contre ces désordres, rappellent les exigences de la Loi de Dieu, hurlent contre les profiteurs. Ils dénoncent l’horreur d’un culte mensonger où l’on veut acheter la grâce de Dieu sans vouloir se convertir. La piété doit avoir un impact social, l’amour vrai pour Dieu doit se traduire par l’amour du prochain, la solidarité, le secours aux déshérités. Ainsi le prophète Amos transmet la colère de Dieu: “Je déteste vos pèlerinages ! Eloigne de moi le chant de tes cantiques ! Mais que le droit jaillisse comme les eaux, et la justice comme un torrent intarissable !” (5, 21).

Survient alors le désastre. Le roi ayant refusé de payer son tribut de vassal, Nabuchodonosor envoie son armée: en – 586, Jérusalem est mise à sac, le temple détruit, le roi, les nobles, les prêtres sont exilés à Babylone. Israël, comme d’autres petits peuples, va-t-il disparaître ? Tout semble le prédire.

La Nouvelle Alliance

Or, du fond du gouffre, deux voix vont retentir qui promettent un avenir. Jérémie et Ezéchiel qui avaient pourtant durement critiqué leur peuple révèlent une toute nouvelle promesse de Dieu.

“ Des jours viennent où je conclurai avec la communauté d’Israël une nouvelle Alliance. Elle sera différente de l’Alliance que j’ai conclue avec leurs pères qui ont rompu mon Alliance …Je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, je les inscrirai dans leur être. Je deviendrai Dieu pour eux. Ils me connaîtront tous, petits et grands. Je pardonne leur crime; leur faute, je n’en parle plus” (Jér 31, 31)

“ Je ferai sur vous une aspersion d’eau pure et vous serez purs; je vous purifierai de toutes vos impuretés. Je vous donnerai un coeur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf; j’enlèverai votre coeur de pierre et vous donnerai un coeur de chair. Je mettrai en vous mon propre Esprit; je vous ferai marcher selon mes lois …” (Ez 36, 25)

Ainsi Dieu ne rejette pas son peuple et il n’adoucira pas les exigences de la Loi mais il donnera la force de son Esprit qui permettra de l’appliquer et offrira le pardon du péché. Formidable promesse ! Quand se réalisera-t-elle ? Israël va encore subir pendant des siècles le joug des puissances…jusqu’à ce que vienne Jésus. On connaît son histoire, sa prédication prophétique, son rejet par les autorités, sa mise à mort ignominieuse.

Mais peu de temps après sa disparition, ses disciples qui l’avaient lâchement abandonné, réapparaissent et, annoncent l’incroyable nouvelle: “ Nous avons reçu l’Esprit. Qui que vous soyez, croyez-le, acceptez le baptême au nom de Jésus et vous recevrez l’Esprit. Dans le partage de sa coupe, nous participons “au sang de la Nouvelle Alliance”. Juifs ou païens, nous pouvons être en communion universelle”.
Ce vendredi, nos frères juifs ont célébré la fête de Shavouôt (Pentecôte) qui commémore le don de la Loi reçue au mont Sinaï. Aujourd’hui, pour nous chrétiens, la Pentecôte célèbre et actualise le don de l’Esprit de Dieu.

La Pentecôte, fête de la libération

Baptisés enfants, pratiquants d’une Eglise importante, citoyens d’un monde très marqué par la culture chrétienne, nous risquons d’être des habitués de la situation et de ne plus saisir le caractère révolutionnaire de l’Evangile et du don de l’Esprit.

Si grande, si belle, si sainte soit-elle, une loi écrite présente des limites. En précisant des normes, elle peut susciter la vanité de ceux qui les ont bien observées et qui du coup s’estiment en règle, donc supérieurs aux autres dont ils pointent les manquements. D’un autre côté, elle condamne ceux qui l’ont enfreinte, qui s’en veulent de leurs échecs répétés, tombent dans la maladie des scrupules ou, pire, dans le découragement et même le désespoir. Jésus a compris le malheur du peuple écrasé par la multiplicité des préceptes et il lançait: “Venez à moi vous tous qui ployez sous le poids du fardeau et je vous donnerai le repos”. Il n’a rien écrit mais il a donné l’Esprit. Par sa Pâque, la Nouvelle Alliance promise jadis par les prophètes était ouverte, le dessein de Dieu s’accomplissait enfin dans sa forme ultime sur la terre.

Dans notre monde en désarroi et en perte de sens, on voit se développer toutes sortes de méthodes de relaxation, de développement personnel comme si l’homme était à la recherche de son âme perdue dans la course effrénée à la consommation. Sans dénigrer ce qu’il peut y avoir de bénéfique dans ces recherches, il importe de rappeler d’abord que l’Esprit-Saint ne se confond pas avec toute spiritualité, qu’il n’est en tout cas pas le fruit de nos efforts, un état supérieur que certains pourraient atteindre par eux-mêmes.

L’Esprit est don et il vient de la Pâque de Jésus. Les premiers apôtres ne l’ont pas reçu pendant qu’ils écoutaient Jésus mais après la croix, lorsqu’ils se sont laissés retrouver par Jésus vivant, qu’ils ont compris que sa crucifixion était un don qu’il avait fait de lui-même et que son Père l’avait ressuscité. Alors ils se sont mis en prière afin d’attendre cet Esprit qu’il leur avait promis.

Le délai n’était pas précisé, aucun exercice, aucun jeûne, aucune formule de prière n’étaient fixés. Nul progrès moral n’était exigé. Au contraire, les apôtres devaient être comme jamais conscients de leur péché. Pendant leur vie avec Jésus, ils n’avaient pas compris son enseignement; à la fin, en dépit de leurs prétentions de matamores, ils avaient abandonné leur maître à son sort; quand, ressuscité, il les avait rejoints, ils avaient douté de le reconnaître. Vraiment l’Esprit ne viendra pas sur des saints, des parfaits, des hommes maîtres d’eux-mêmes, des héros de la méditation mais sur de pauvres types. “Heureux les pauvres en esprit”: alors, et pour la première fois, ils vivaient la béatitude.

L’Esprit est libération

L’Esprit est donc reçu, sans mérites, grâce au Christ ressuscité, donc par la foi-confiance. Le croyant n’est plus sous une loi extérieure qui est écrite et qui lui a été apprise. Il est sous un nouveau régime: la Loi nouvelle est gravée au fond de son être et l’incite spontanément à répondre. Il est libéré d’un programme de préceptes à observer. La croix et la résurrection de Jésus lui prouvent qu’il n’est plus un esclave surveillé dans son obéissance mais un enfant de Dieu.

La foi est d’abord la découverte que l’on est aimé. Non au prorata des vertus et des mérites mais parce que l’Esprit nous donne une identité nouvelle et inaliénable: celle d’enfant de Dieu. Le fils prodigue qui reconnaît sa faute peut toujours revenir à la maison. Pierre qui a juré ne pas connaître Jésus peut, dans les pleurs, recevoir le pardon en hoquetant: “Seigneur, tu sais bien que je t’aime”. L’Esprit crée une relation filiale et, par là-même, une prière nouvelle. “Nous ne savons pas prier mais l’Esprit vient à l’aide notre faiblesse et crie en nous: “Abba, Père” (Romains 8,26).

L’Esprit soude la communion fraternelle. La Loi nouvelle ne comporte qu’un seul commandement: “Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés” (Jean 13, 34). Paul qui avait été un jeune pharisien ultra observant suppliait sa communauté de ne pas revenir au régime de la Loi ancienne: “ C’est à la liberté que vous avez été appelés…Par l’amour mettez-vous au service les uns des autres” (Gal 5, 13)

L’Esprit et l’Eucharistie

Sous l’Evangile, on ne répète plus sans arrêt des sacrifices pour implorer le pardon des péchés. Une fois pour toutes, le don amoureux du Christ sur la croix a obtenu la miséricorde définitive et a accompli le dessein de Dieu: l’unité des croyants: “Père, que tous soient un comme toi et moi, Père, nous sommes un”.

Avec le baptême, porte d’entrée dans le nouveau Royaume, l’Eucharistie du dimanche est l’unique rite à pratiquer. Mémoriial de la Passion, proclamation du Seigneur vivant, elle réalise, en acte, de façon visible, l’assemblée de frères et de soeurs. Chaque dimanche, jour de la Résurrection du Christ, en nous réunissant, nous venons ensemble à la source de l’amour. Nous nous disons les uns autres que, quelles que soient notre nationalité, notre condition sociale, nos faiblesses, nous sommes décidés à nous servir mutuellement, à nous apprécier, à nous pardonner. Ainsi l’assemblée du dimanche n’est pas une réunion de prière, une obligation fastidieuse, un moment pour “faire sa communion” (??) mais l’événement qui manifeste aux yeux du monde que seuls le Christ et le Souffle de l’Esprit “font la communion” des croyants dans l’amour.

Le partage du Pain de Jésus réveille le souffle de l’Esprit qui nous disperse en plein monde pour y répandre le Royaume du Père. Recréée par l’Esprit, l’Eglise naît et témoigne de sa joie devant le monde. Elle ne se propose pas de bâtir des édifices somptueux mais d’édifier des hommes libres dans la Paix de Dieu.
 

Frère Raphaël Devillers, dominicain