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Dimanche de la Résurrection – Année B – 4 avril 2021 – Évangile de Marc 16, 1-8

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Évangile de Marc 16, 1-8

Pâques n’est pas la fête du Printemps

Alléluia Christ est ressuscité !

Énorme, époustouflante, incroyable, la nouvelle continue de retentir et de se répandre dans toutes les nations en dépit des efforts de la société qui fait tout pour confondre Pâques avec la fête du printemps. Œufs enrubannés, poussins jaunes et lapins bleus, vacances et voyages, orgie de chocolat : quel rapport avec le vrai sens du mot tel que l’Évangile le révèle ? Grande fête, oui, mais non pour se réjouir de la venue de la chaleur après le froid mais pour célébrer la victoire de la Vraie Vie sur le péché et la mort.

Une Foi assaillie de Doutes

Les Écritures ne nous cachent pas les énormes difficultés contre lesquelles a buté la nouvelle que le crucifié constaté mort sur la croix et mis au tombeau était « relevé ». Loin de présenter un récit identique bien argumenté pour convaincre les lecteurs par l’unanimité, les évangélistes déjà laissent deviner leur embarras à évoquer quelque chose qui dépassait tout. Les mots manquaient. Cléophas et tant d’autres sans doute refusaient de croire les femmes et rentraient chez eux. Pierre et tous les apôtres avaient beau certifier mille fois qu’ils avaient vu le Ressuscité, leur collègue Thomas ne cédait pas. Alors si déjà Pape et Cardinaux échouent, ne nous étonnons pas de ne pas toujours y arriver avec nos enfants.

Une Foi qui grandit sous les Critiques

Au fond, l’étonnant n’est pas que l’ensemble de la population de l’époque n’ait pas cru à la Résurrection mais plutôt que certains aient accepté cette Nouvelle qui était non seulement stupéfiante mais aussi très compromettante. Les disciples n’ont certes pas monté un scénario pour attirer les lecteurs et devenir des auteurs à succès. Les apôtres, ont-ils réussi à convaincre toutes leur familles ? Prétendre que Jésus, jugé et condamné par le Sanhédrin, le grand Tribunal d’Israël, à la mort la plus ignominieuse, était vivant par la grâce de Dieu, c’était accuser ce tribunal d’erreur monstrueuse, de blasphème. Affirmer la Pâque de Jésus vous rendait suspect aux yeux des autorités, vous marginalisait.

D’autre part, si le Préfet Ponce Pilate avait condamné Jésus à la croix, c’était donc qu’il le tenait pour un agitateur, un révolutionnaire qui voulait soulever le peuple contre les occupants romains. On ne crucifiait que pour motif politique grave : les co-crucifiés avec Jésus n’étaient pas des larrons, des bandits, des voleurs mais des résistants, auteurs d’attentats contre l’armée. C’est pourquoi lancer la nouvelle de Jésus ressuscité était pour Pilate le fait d’un groupe dangereux qu’il fallait surveiller de près. Ces fous n’allaient-ils pas reprendre l’insurrection que l’on avait réussi à mater en exécutant leur chef ?

Dire que Jésus était un thaumaturge qui avait effectué des guérisons, qu’il était un prophète qui avait lancé le merveilleux message des Béatitudes et qui avait été injustement condamné, à la manière de Jean-Baptiste, n’engageait à rien et ne gênait personne. Mais annoncer que Dieu avait pris son parti, qu’il n’était pas réanimé simplement mais qu’il était « réveillé », « relevé », vivant dans ses disciples et poursuivant son œuvre en eux et par eux devenait hautement subversif et dangereux.

De Nouvelles Communautés

Nous aurions aimé que les premières générations racontent plus en détail l’évolution des choses après la Pâque de Jésus (sans doute au printemps de notre année 30). Nous n’avons que le témoignage de quelques écrits rassemblés dans le Nouveau Testament  mais quelle richesse inépuisable ! Ce jour et ce temps pascal constituent un moment propice pour revitaliser notre foi au contact de ceux qui, les premiers, ont été transfigurés par elle. Quelles conséquences entraînait la nouvelle foi pascale ?

Les croyants ne s’acharnent pas à prouver que Jésus est ressuscité, ils n’exhibent pas des reliques, ils n’organisent pas des pèlerinages au Golgotha, ils ne reconstituent pas « le chemin de croix ». Ils ne représentent pas des crucifix, ils ne cherchent pas à apitoyer en insistant sur les souffrances (horribles) du Christ. Le Christ est vivant, il nous rassemble en son amour donc on le représente comme « le Bon Berger » qui guide sur les chemins de la vie et porte sur ses épaules la brebis blessée par ses péchés.

Les croyants, d’office, par le rite du baptême, intègrent une communauté – que Paul appelle en grec « ekklésia » c.à.d. l’assemblée de personnes qui ont été « tirées-hors » du monde de l’absurde et de la mort. « L’Église qui est à Corinthe…à Thessalonique…à Rome ». Mais si dispersées soient-elles, ces Églises constituent ensemble l’unique et universelle « Église de Dieu », comme des cellules d’un Corps qui est le Corps vivant du Christ Seigneur. Pierre appellera les chrétiens des « paroïchoï », des personnes qui habitent à côté des autres. Car s’ils semblent mener la vie ordinaire, ils sont malgré tout différents. Bientôt on parlera donc de la « paroisse ».

Le monde de l’époque voit apparaître une réalité que l’on n’a jamais vue car, en Grèce, une « église » est le rassemblement des citoyens qui ont droit de vote, sans les femmes et les esclaves.. Paul fait prendre conscience de cette merveille : « Tous, vous êtes par la foi fils de Dieu en Jésus-Christ. Il n’y a plus ni Juif ni Grec ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme. Car tous vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ » (Gal 3, 26). Jamais personne n’avait écrit chose pareille.

La foi en la résurrection unit par-delà tous les clivages sociaux, culturels, économiques. On peut se lancer seul dans une recherche de spiritualité ou dans la lecture de l’évangile mais la foi dans le Ressuscité vous aimante dans la communion avec tous les autres croyants. Plus tard, déçus par leur paroisse où se juxtaposaient des anonymes, des jeunes partiront fonder des communautés monastiques.

Les croyants n’essaient pas d’expliquer ce qu’est le corps ressuscité du Christ : ils le sont. Du moins ils essaient de l’être, de le devenir de plus en plus. Ne demandez pas des apparitions ou des preuves, disent-ils : voyez des hommes et des femmes qui, lentement, péniblement, apparaissent comme « le Corps du Christ ».

La foi pascale se traduit non par la dévotion ni par la perfection morale mais par la charité fraternelle. Celle-ci n’est pas automatique, elle se demande par le don de l’Esprit-Saint qui est le fruit de Pâques. Et elle se réalise peu à peu par les efforts conjugués de chacun. La communauté se tricote : « Un point à l’endroit, un point à l’envers : une remarque dure, un mot de tendresse ; une colère, une demande de pardon ; un rejet, une rencontre… ».

Toutes les lettres des Apôtres reviennent sans arrêt sur ce leitmotiv : « Par l’amour, mettez-vous au service les uns des autres » (Gal 5, 13) – « Comblez ma joie en vivant en plein accord » (Phil 2, 2) – « En toute humilité et douceur, avec patience, supportez-vous les uns les autres dans l’amour » (Eph 4, 2) – « Jésus a donné sa vie pour nous : nous aussi nous devons donner notre vie pour nos frères » (1 Jn 3, 16), etc.

Cette insistance manifeste non seulement l’importance essentielle de ce lien mais aussi à quel point cette pratique est difficile. Il n’est pas aisé de faire rouler les pierres qui nous séparent. Mais n’était-ce pas l’unique commandement du Seigneur : « Comme je vous ai aimés, vous devez, vous aussi, vous aimer les uns les autres » (Jn 13, 34) ?.

La Nouvelle Semaine : le Dimanche

Ce qui surprenait également l’entourage, c’était de voir des Juifs ne plus fréquenter leur synagogue et des païens ne plus adorer les idoles de la cité afin de se réunir ensemble le premier jour de la semaine juive. C’était, disaient-ils, en ce jour que les femmes avaient eu les premières apparitions du Ressuscité.

« Aller à l’église » ne signifiait pas se rendre dans un édifice sacré car les premières générations ne bâtirent jamais de chapelle. Les réunions hebdomadaires se tenaient dans la maison d’un chrétien et le Seigneur, par sa Parole et son Pain, ressuscitait la communauté toujours blessée par les divisions.

C’était donc « le jour du Seigneur », en latin domenica dies. Le « dimanche » est bien une des premières inventions chrétiennes. Tout de suite Pâques n’a pas été une fête annuelle mais une célébration hebdomadaire. Jour du Seigneur, jour de l’écoute de sa Parole, de la fraction de son Pain, du partage de sa Coupe. Donc jour de la communion en Église et de la communion eucharistique. Jour de la Réconciliation et de la Paix. Jour de la Joie.

Résurrection de Jésus et la nôtre

« La foi de Pâques a pour moi le mérite de nommer : elle dit l’horreur et l’injustice de la mort, elle dit aussi vers quel Dieu je m’avance…Trop souvent la résurrection a été annoncée dans une perspective individualiste. Or la résurrection est un acte de communion ou elle n’est pas. Je ne serai pas relevé seul, mais avec les autres.

Dans la foi biblique, on ne ressuscite jamais pour soi, mais avec d’autres et pour Dieu. Ma mort est personnelle. Je devrai l’affronter seul. A la résurrection, je découvrirai quantité de sœurs et de frères. »

(Daniel Marguerat : « Résurrection. Une histoire de vie » – éd. Du Moulin)

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.