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Baptême du Seigneur – Année B – 10 janvier 2021 – Évangile de Marc 1, 7-11

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Évangile de Marc 1, 7-11

Le Baptême

Ce dimanche nous fait faire un saut dans le temps : de la naissance de Jésus à sa première manifestation publique lorsqu’il se présente au baptême de Jean. Plus de trente ans se sont passés dont les évangiles ne disent rien mais qui méritent un temps de méditation. Ne menons-nous pas tous de longues périodes où, semble-t-il, « il ne se passe rien » ?

En ces années obscures, un événement important a certainement eu lieu et il n’est même pas mentionné : le père est décédé. L’humble et silencieux Joseph a rempli sa mission et s’est effacé sans laisser de trace. Il a gardé la mère et l’enfant, il a peiné pour assurer leur subsistance, il a accompli son premier rôle de papa juif : apprendre à son enfant à prier, le conduire à la synagogue, lui expliquer les Écritures, lui transmettre les manières de vivre. C’est par lui que Jésus a peu à peu perçu la figure du Dieu Père des miséricordes. Joseph lui a appris son métier : la beauté de l’artisanat, la joie de rendre service aux clients, le devoir de soutenir les plus pauvres, même s’ils tardent à s’acquitter de leur dû. Le travail est la première vocation de l’homme (Genèse 1) et il ne s’effectue pas pour s’enrichir au détriment des autres.

Vie sobre, silence, prière, travail, tendresse, chaleur du foyer, ouverture aux voisins : vraiment quand notre pape François nous propose une année avec Joseph, il ne prône pas une Église confite dans une piété ringarde. Et si la crise nous réapprenait la simplicité, le « sublime du quotidien » (Peyriguère), la profondeur des liens familiaux ?

Un Prophète s’est levé

Depuis des siècles, Israël était écrasé et occupé par les grandes puissances, Babylone, Perse, Grèce, Rome. Il était loin le temps des grandes voix d’Isaïe, Jérémie, Ézéchiel….et Dieu semblait se taire. Les génies dont on parlait partout dans le monde s’appelaient Platon, Aristote, Sophocle, Virgile. La civilisation dite gréco-romaine imprimait partout son style de vie prestigieux, sa civilisation, ses modes de pensée. L’armée romaine imposait la paix, le peuple admirait l’architecture des villes nouvelles, il découvrait les plaisirs du théâtre et des jeux du stade. La foule craquait devant « les vedettes ». Certains en Israël se demandaient si la vieille religion de Moïse n’allait pas disparaître. N’en va-t-il pas de même de nos jours ?

Un jour, la rumeur parvient au village reculé de Nazareth : on dit qu’un prophète s’est levé près du Jourdain. Dieu enfin interviendrait-il ? Les uns doutent ; d’autres disent qu’ils n’ont pas le temps. Jésus décide d’aller voir : il fait ses adieux à sa maman et s’en va en descendant la route de la vallée du fleuve. Son existence va basculer complètement.

L’intervention de Dieu n’arrive pas au cœur des grandes places politiques et intellectuelles : elle semble anodine, sans importance. Dans un recoin insignifiant de l’Empire, à l’écart, Jean s’est posté sur la rive du fleuve et il interpelle avec véhémence les passants. Il les presse de se convertir, de changer de vie au plus tôt, il plonge dans l’eau ceux qui le demandent, il assure qu’un événement capital se prépare. Jean n’est pas un champion d’éloquence, il est pauvrement vécu, se nourrit des ressources du désert proche, ne quémande aucune rétribution. Le contre-type des grandes figures de la culture. D’un coup d’œil, on sait : cet homme est un envoyé de Dieu.

Le baptême-passage par Jean-Baptiste

Le lieu choisi est important : pour être entendu, Jean oblige les pèlerins à sortir d’Israël et à traverser l’eau pour le rejoindre en Transjordanie. Il succède ainsi à Moïse qui, par la grâce de Dieu, avait libéré les hébreux esclaves en Égypte, les avait emmenés au Sinaï où Dieu avait fait alliance avec ce peuple en leur donnant sa Loi puis il leur avait fait traverser le désert pour les conduire sur cette rive orientale du Jourdain. Moïse y était mort et c’est son adjoint, Josué – en hébreu Iéhoshua qui se traduit aussi Jésus ! – qui avait dirigé la traversée du fleuve et fait entrer le peuple dans la terre promise.

Ainsi donc Moïse, c.à.d. la Loi, ne conduit qu’à l’orée du Royaume ; et Jean, son prophète, a compris que lui aussi doit rester sur l’autre rive. Ce qu’il peut faire, c’est faire prendre conscience aux gens qu’ils sont pécheurs, qu’ils ont enfreint la Loi de Dieu, et qu’ils ne peuvent « passer » qu’en se laissant plonger, baptiser par lui dans l’eau. Paul écrira que la Loi ne peut que donner la conscience du mal : elle ne peut libérer.

Et la grandeur unique de Jean est de reconnaître qu’il est l’homme de la frontière. Moïse jadis avait accompli la libération politique, l’exode, « la pâque », le passage de la mer hors de l’exil ; Jean maintenant essaie d’accomplir la libération, la pâque morale mais avouer ses fautes, demander pardon et se laver dans l’eau est nécessaire mais insuffisant. La valeur de Jean n’est pas son baptême mais son humilité, son effacement devant un « autre » qui lui succèdera immédiatement et sera infiniment supérieur à lui :

Jean Baptiste proclamait dans le désert : « Voici venir derrière moi celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis même pas digne de me courber à ses pieds pour défaire la courroie de ses sandales. Moi je vous ai baptisés dans l’eau : lui vous baptisera dans l’Esprit-Saint ».
Or, à cette époque, Jésus vint de Nazareth, ville de Galilée, et se fit baptiser par Jean dans le Jourdain.

Que Jésus demande à Jean de le baptiser a toujours fait problème. N’est-il pas dès lors inférieur à Jean qui serait le vrai Messie ? Et comment comprendre que le Seigneur, fils de Dieu, accepte ce rite de purification des péchés ? Justement parce qu’il ne l’est pas. Comme notre peau est imperméable, notre cœur est tellement endurci qu’il ne peut être transformé par des exhortations extérieures. Les baptisés de Jean sont sincères, ils avouent avec larmes leurs péchés, ils se laissent plonger dans l’eau par Jean pour être nettoyés, ils retournent dans leur vie en ruisselant de bonnes résolutions, décidés à ne plus tomber. Mais pas plus que les sacrifices d’animaux immolés au temple et les bains répétés des Esséniens de Qumran, les ablutions demeurent impuissantes à réaliser ce qu’elles cherchent.

La Révélation de Jésus

Au moment où il sortait de l’eau, Jésus vit le ciel se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. Du ciel une voix se fit entendre : « Tu es mon Fils bien-aimé : en toi j’ai mis tout mon amour.

Jésus fait une expérience personnelle et la foule n’a rien remarqué. Tandis que Jean, comme Moïse, reste de l’autre côté, Jésus, nouveau Josué, va guider les croyants dans le royaume qui s’ouvre et que symbolise « la déchirure du ciel ». Avec lui la communication directe entre Dieu et les hommes va être rétablie. L’Esprit c.à.d. la force, la dynamique, le souffle de Dieu descend sur lui pour l’investir : il est le Messie, le Sauveur promis par les prophètes (Isaïe 11, 2 ; 42, 1).

A l’origine l’Esprit de Dieu planait sur le magma, le tohu-bohu pour créer le monde (Genèse 1) : ici une nouvelle création s’inaugure. L’image de la colombe rappelle celle que Noé avait lâché à la fin du déluge : maintenant donc s’ouvre le temps de la réconciliation, de la paix de Dieu. Et Jésus reçoit pour lui l’oracle célèbre du psaume 2 qui est la formule d’investiture royale : « Le Seigneur Dieu m’a dit : Tu es mon Fils ». Il est l’Élu choisi par amour : le temps de maturation est terminé et la mission messianique doit commencer sur le champ.

Et tandis que les autres baptisés retournent chacun chez soi pour reprendre la vie, Jésus s’enfonce dans le désert de Juda afin de réfléchir aux options à prendre. Le Père lui a confié la mission mais n’a rien précisé. Jésus, le fils baptisé doit inventer sa conduite. Le choix amoureux du Père ne manipule pas le baptisé : à chacun de décider de ses engagements.

Le baptême définitif

Rien n’a changé dans l’apparence humaine de Jésus : tout l’évangile va tourner autour de la question : « Qui donc est-il, celui-là ? ». Son comportement, ses critiques du culte hypocrite et de la vanité des hauts prélats vont exacerber leur hostilité. Il comprend qu’il va être baptisé d’un nouveau baptême (Mc 10, 38). Ses ennemis le jettent dans le torrent de la mort, mais son Père opère « le passage » et le relève vivant. L’ultime Pâque est accomplie.

Sur ses disciples maintenant le Souffle de Dieu descend, les recrée et les envoie dans le monde. « Convertissez-vous, crie Pierre, que chacun reçoive le baptême au nom de Jésus-Christ pour le pardon de ses péchés et vous recevrez le don du Saint Esprit » (Ac 1, 38). Pour entrer dans l’Église, la nouvelle communauté du Seigneur, chacun est appelé à se laisser baptiser mais désormais l’ancien rite de Jean prend des dimensions infinies : « Ensevelis avec le Christ dans le baptême, avec lui encore vous avez été ressuscités puisque vous avez cru en la force de Dieu qui l’a ressuscité des morts. Vous étiez morts à cause de vos péchés : Dieu vous a donné la vie avec Lui » (Col 2, 12)

La coutume du baptême des enfants s’étiole mais de plus en plus de jeunes et adultes demandent à recevoir le baptême. Allons-nous avec eux reconstituer l’Église ancienne ou, aux appels répétés de François, laisserons-nous les nouveaux baptisés nous conduire sur de nouveaux chemins afin de former des communautés débarrassées des virus du cléricalisme, de la médiocrité, de la résignation aux malheurs des hommes ?

Le baptême en Jésus restera toujours nouveauté et recréation de l’homme.

Frère Raphaël Devillers, dominicain