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3ème dimanche de l’Avent – Année B – 13 décembre 2020 – Évangile de Jean 1, 6-28

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Évangile de Jean 1, 6-28

Jean-Baptiste :
Témoin de Jésus

« Il y eut un homme envoyé par Dieu » : le début de la lecture du jour, extrait du prologue solennel de l’évangile de Jean, annonce l’apparition de Jean-Baptiste et son rôle essentiel : témoigner. Ensuite le récit commence et raconte comment ce témoignage a commencé. Nous nous retrouvons à l’endroit dont Marc nous a parlé dimanche passé. Il est bien précisé que le précurseur s’est installé de l’autre côté du Jourdain, au village de Béthanie. A la fin, Jésus viendra dans un village situé à l’est de Jérusalem et qui porte le même nom (qui signifie « maison des pauvres ») où il rendra la vie à Lazare. Si Jean-Baptiste fait passer d’une rive à l’autre, Jésus, lui, fera passer de la mort à la vie : voilà comment la Bonne Nouvelle s’adresse aux pauvres qui croient.

Les Juifs enquêtent

Et voici quel fut le témoignage de Jean quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour le questionner.

Dans l’évangile de Jean le procès de Jésus commence tout de suite par l’interrogatoire de son premier témoin. A Jérusalem les autorités du temple ayant appris l’activité de Jean-Baptiste envoient une commission afin d’enquêter car l’affaire est grave. On craint que cet agitateur provoque un soulèvement populaire. Et tout Israël sait que la purification des péchés n’est obtenue que par les sacrifices exécutés par les prêtres dans le Temple, selon un rituel très précis édicté dans le livre du « Lévitique ». Pourquoi cet homme, prêtre de surplus, s’arroge-t-il le droit de promettre le pardon par un baptême dans l’eau ? Cette initiative, totalement contraire à la Loi, est inadmissible et doit être arrêtée au plus tôt.

Curieusement Jean note que ces enquêteurs ont été délégués par « les Juifs ». ? Or, sauf rares exceptions, tous les personnages de l’évangile sont juifs, à commencer par Jean-Baptiste et Jésus ! Pour comprendre, il faut se rappeler les circonstances historiques. Jean rédige son livre à la fin du 1er siècle. En l’an 70, la révolte juive a été écrasée et le temple incendié. C’est la catastrophe, le malheur suprême pour Israël : plus aucun culte n’est possible puisqu’il ne pouvait se dérouler que dans la Demeure de Dieu.

Or tandis qu’Israël ne dispose plus que de synagogues, les nouvelles communautés chrétiennes continuent à se répandre. Juifs et païens s’y côtoient, partagent les mêmes repas dans leurs maisons. Par leur foi en Jésus Seigneur, ils semblent contester la foi monothéiste fondamentale et ils abandonnent les pratiques sacrées : la circoncision, la nourriture casher, l’observance du sabbat, les traditions des pères…Il apparaît de plus en plus incompatible d’être fidèle à la Loi et de croire à l’Évangile : on décide donc d’interdire l’entrée des synagogues aux juifs devenus chrétiens et on commence à les dénoncer au pouvoir romain. Dans cette faille dramatique qui se creuse, le terme « Juif » désigne alors les autorités, prêtres, pharisiens hostiles à la foi chrétienne. Et cependant dans son évangile, Jean dit bien que Jésus est juif (4, 9) et que « le salut vient des Juifs »(4, 22). La rupture, hélas, va s’élargir de plus en plus et l’antijudaïsme se développer. On sait à quelles horreurs cela conduira au fil des siècles.

Le Témoignage de Jean

Les délégués sont arrivés avec une opinion très défavorable. Une cascade de dix répliques déboule dans une tension croissante.

Qui es-tu ? – Je ne suis pas le Messie – Es-tu le prophète Elie ? – Non – Es-tu le Prophète attendu ? – Ce n’est pas moi – Qui es-tu ? Nous devons répondre à ceux qui nous ont envoyés – Je suis la voix qui crie dans le désert : « Aplanissez le chemin du Seigneur », comme disait Isaïe.– Pourquoi baptises-tu ? – Moi je baptise dans l’eau. Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas : c’est lui qui vient derrière moi et je ne suis même pas digne de défaire la courroie de sa sandale.

En quoi donc consiste le témoignage du Baptiste ? En trois points importants.

D’abord il dit ce qu’il n’est pas. Il dénie correspondre aux grands personnages dont la venue était prophétisée dans les Écritures. Il n’est pas le Messie, le roi descendant de David, le Oint de Dieu annoncé tout au long de l’histoire d’Israël ( « Réjouis-toi, fille Sion, ton roi s’avance vers toi » (Zach 9, 9). — Il n’est pas Elie dont Malachie 3,23 prédisait le retour (« Je vais vous envoyer Elie, le prophète, avant que ne vienne le jour du Seigneur ». — Il n’est pas le grand Prophète promis par Moïse qui avait dit : « Dieu suscitera un prophète comme moi du milieu de vous » (Deut 18, 15).

Ensuite Jean ne décline pas son identité, ne se prévaut d’aucun titre. Il se réduit à sa fonction : il parle, il est « la voix » qui reprend la Bonne Nouvelle lancée jadis par le 2ème Isaïe. Celui-ci invitait les Judéens qui avaient été déportés à Babylone à se préparer et à revenir sur la terre d’Israël : maintenant Jean exhorte les gens à un retour spirituel, c.à.d. à se convertir car ils vont pouvoir sortir de l’esclavage du péché. Les enquêteurs ont donc tort de se méfier: l’intervention de Jean n’est pas farfelue ni blasphématoire, elle poursuit et accomplit le dessein de Dieu qui se réalise d’étape en étape.

Et enfin, reconnaissant l’insuffisance de ses exhortations et de son baptême dans l’eau, Jean-Baptiste révèle qu’un autre va lui succéder, un anonyme qui se trouve déjà présent et qui sera d’une envergure infiniment plus grande que lui. Ce sera évidemment Jésus qui se tient là, parmi les disciples de Jean, homme parmi les hommes : il accomplira le passage dans la vie, la libération du mal, la purification dans l’Esprit.

Être témoin de Jésus

Jean est donc le premier personnage qui apparaît dans l’évangile et sa mission est très précise : rendre témoignage de Jésus afin que l’on croie en lui. « Témoin-témoigner »est répété à 7 reprises. Dès le départ on se trouve dans une ambiance de procès : les autorités sont tout de suite sur le qui-vive. Donc ceux qui parlent de Jésus sont soupçonnés, criblés de questions. Leur foi devient une mission : ils ont à répondre, à justifier leur attitude. La Samaritaine. (chap. 4), le paralytique (chap.5), l’aveugle-né (chap.9) seront à leur tour de grands témoins de Jésus  et lui-même fera sa propre plaidoirie (chap.5). Que nous apprend le témoignage du Baptiste ?

Il s’est posté à un gué, sur un lieu de transit, de passages des caravanes, de communication entre nations. Le témoin de Jésus est un passeur et sa vie est en contact avec des chrétiens et des non croyants. Il ne doit pas être un mur de suffisance mais un homme de dialogue qui appelle à « sortir ». A sortir d’une existence égoïste, enclose sur elle-même afin de préparer un avenir. A oser une vie de don et de pardon, de service et de partage.

Le témoin ne se targue pas de ses titres, de ses compétences pour se donner de l’importance. Et il n’échappe pas à sa mission en prétextant de son incapacité, son manque de diplômes, sa condition modeste. Le témoin n’a qu’un devoir quel qu’il soit : annoncer Jésus. Surtout il ne se présente pas lui-même comme l’homme qui va régler les problèmes. Nul n’est sauveur. Le siècle dernier a vu défiler des prétendus sauveurs : Staline, Hitler, Mao, Pol Pot ont été les plus cruels carnassiers de l’histoire. Maintenant, après eux, l’époustouflante société occidentale avec ses exploits mirifiques, se propose comme la réussite de l’humanité. Elle a essayé de persuader qu’elle pouvait accomplir l’homme et que l’on pouvait désormais ranger la foi dans le grenier des vieilles superstitions. On a même parlé de « la fin de l’histoire ».

Il y a quelques années, il était normal d’être chrétien, la majorité de certains de nos pays était baptisée. Aujourd’hui dans certains milieux il est malséant de prononcer le nom de Dieu ; l’Église est critiquée, sommée de se taire ; devant ses statistiques en chute libre, on la dit décadente, en voie de disparition. Désemparés dans leurs églises presque vides, et en panne de célébrants, les croyants sont tentés de s’enfermer dans le mutisme, d’espérer le retour du bon vieux temps.

Jean-Baptiste nous rappelle qu’il est normal d’être soupçonné, qu’il faut s’attendre à être l’objet d’interrogatoires : la foi est témoignage au sens judiciaire. L’évangile commence par le procès de Jean-Baptiste et il finira par le procès, et la condamnation, de Jésus.

Avec vivacité, il exhorte à préparer le chemin du Seigneur. Plus que de préparer l’envol d’une navette spatiale, de peaufiner le luxe de notre confort et la variété de nos voyages, il s’agit de travailler dur pour briser notre égoïsme. Car le chemin vers Dieu se concrétise toujours dans l’effort pour cheminer vers les hommes. La situation actuelle qui multiplie la misère, le désarroi, la solitude, la désespérance oblige à de nouvelles inventions de la charité.

Mais surtout, essentiellement, Jean-Baptiste annonce Jésus. Il viendra sûrement et il est déjà au milieu de nous. Lui seul dispose d’assez de pouvoir pour purifier des péchés, pour achever le chemin vers Dieu, pour accomplir la pâque, le passage.

Conclusion

Le procès de Jésus se déroulera jusqu’à la fin des temps et ses disciples sont de ce fait ses témoins. Non admirés et imités mais suspects, voire dangereux. Mais la Bonne Nouvelle offre un bonheur tellement grand qu’elle allume le désir de le partager. La vie en fraternité d’Église permet une telle communion que les croyants souffrent de voir tant de misères, tant de solitudes, tant de conflits, tant de guerres et ils montrent le Prince de la Paix. Celui-ci les a prévenus : « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le premier » (15, 18). Mais « Dieu aime tant le monde qu’il donne son Fils pour le sauver » (3, 16).

Frère Raphaël Devillers, dominicain