Année C — 5ème dimanche du Carême — 6 avril 2025
Évangile selon saint Jean 8, 1-11
Le passage de l’Évangile de ce dimanche qui relate l’histoire de la Femme adultère est le seul du Nouveau Testament qui mentionne que Jésus écrive. Par deux fois, Jésus se baisse et écrit sur le sol. Ce n’est pas tant le fait que Jésus sache lire et écrire qui importe ici – c’était le cas de beaucoup de ses contemporains juifs. Ce n’est pas non plus ce que Jésus écrit sur le sol qu’il s’agit interpréter, le texte ne le mentionne pas. Le détail qui importe ici, c’est que Jésus écrive par deux fois. Ce n’est pas anodin. C’est même la clé de compréhension du texte.
Au cœur de cet Évangile : la Loi. Non pas le principe même de la Loi – Jésus ne conteste pas le bien-fondé de la Loi qu’il respecte par ailleurs – mais la manière de l’appliquer. « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5, 17).
L’exemple choisi par Jean pour nous le montrer est frappant à dessein : il s’agit d’une femme ; il s’agit d’un adultère et les faits ne sont pas contestables : elle a été prise en flagrant délit ; elle a effectivement trompé son mari ; la loi, dès lors, la condamne à mort. Tout pour exciter les instincts les plus vils d’un auditoire essentiellement masculin. C’est le propos : faire appel au sentiment avec lequel on juge, celui avec lequel on applique la Loi. Il y a en effet toute la place pour la frustration et le ressentiment d’un homme dans le jet d’une seule pierre, qui en projetant ses propres difficultés matrimoniales, qui ses propres déviances.
Notre manière de juger dépend fortement de notre état d’esprit. Lorsque nous souffrons voire sommes simplement irrités, nous jugeons plus sévèrement ; lorsque nous aimons, nous sommes bien plus miséricordieux. Sans doute, sommes-nous aussi plus cléments envers ceux qui partagent les faiblesses et les torts dont nous nous accommodons. Comme nous sommes certainement plus implacables envers ceux qui témoignent de mauvais penchants contre lesquels personnellement nous luttons. Un principe du droit affirme que la justice est aveugle et ses allégories la représentent comme une femme aux yeux bandés, pesant les faits sur une balance, pour bien signifier qu’une bonne justice ne se rend pas sur des sentiments.
« Celui qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre.» Notre péché teinte notre manière de juger. Il nous rend partiaux. Il faut un cœur sans tache pour juger avec impartialité et nous sommes tous quelque peu le jouet de nos préférences et sentiments. Ainsi seul Dieu juge valablement ; lui seul conserve un regard impartial, le regard de la plus parfaite miséricorde, du plus pur amour.
En faisant appel à leur raison – qui êtes-vous pour juger ? – le Christ renvoie les justiciers implacables à leur propre faiblesse, provoquant un à un leur renoncement à condamner quand ils mesurent leur péché. Voici l’occasion pour nous de scruter nos jugements les plus implacables, les attitudes, les comportements qui voient surgir notre dureté de cœur, voire notre mépris. Ces jugements durs qui nous viennent au cœur sont le reflet de notre sentiment d’impuissance face aux maux dont nous souffrons, que nous les subissions, que nous les commettions. Les jugements implacables, la dureté de cœur sont toujours le signe du péché qui nous affecte – le nôtre, celui d’autrui. Savoir les repérer, nous éclaire sur nous-même.
Ensuite, après avoir renvoyé chacun à la miséricorde qu’il a envers lui-même quand il s’égare, Jésus écrit une deuxième fois sur le sol et rend sa sentence : « Moi non plus, je ne te condamne pas. » Lui, l’homme sans péché, le juge au cœur impartial montre la miséricorde de Dieu : « Va, et désormais ne pèche plus. »
Ces deux écritures dans la poussière du sol représentent la Loi. L’ancienne et la nouvelle loi données par Dieu. L’ancienne renvoyait chacun à son péché ; la nouvelle loi est celle de la miséricorde de Dieu, celle qu’incarne le Christ. Avant, l’affirmation de principes implacables ; désormais, celle de l’incarnation de l’amour divin. C’est ainsi l’amour qui précède la justice, et non l’inverse.
C’est dans la poussière de notre âme que Dieu inscrit sa Loi, là où affleure notre péché. Mais c’est dans la tendresse de notre cœur que le Christ inscrit désormais son application. L’objectif de la Loi n’est ainsi plus tant la répression des fautes que la promotion de l’amour.
Nos jugements implacables reflètent les limites de notre cœur. Voici que s’ajoute à nos efforts de carême, le combat contre sa rigidité. Quelles sont les personnes que je lapiderais volontiers de mon cœur de pierre ? Voilà les blessures en moi que l’amour de Dieu n’a pas encore rejointes.
Enfin, je voudrais évoquer nos jugements implacables envers nous-même. Cela nous arrive tous de parfois de nous trouver fautifs, misérables, honteux voire, pour certains, méprisables. L’Évangile de la femme adultère est aussi une invitation à la miséricorde envers nous-même. La dureté de cœur envers soi, voire le mépris de soi sont des maux bien plus redoutables que les comportements qu’ils prétendent juger. La rigidité de nos jugements sur nous-même est avant tout un signe de désespérance de soi, laquelle ne pourra mener qu’au découragement et ultimement à la peur du regard de Dieu, au risque ultime de s’enfermer dans une peur de la miséricorde elle-même. On ne conçoit plus alors que Dieu puisse porter sur nous un autre regard que la honte, voire le mépris que nous avons de nous-même.
Seigneur, donne-nous de voir qu’au-delà de tous nos petits jugements sur les autres et sur nous-même, il y a une manière plus juste d’aimer et de s’aimer : celle qui fait confiance en ta miséricorde et ton pardon, celle qui incarne ton amour inconditionnel pour tous.
— Fr. Laurent Mathelot OP