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Paul Clavier : L’argent doit être un lien, pas un bien !

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Dans Par ici la monnaie ! Petite métaphysique du fric (Cerf), le philosophe Paul Clavier s’interroge sur le rôle de la monnaie et notre rapport à l’argent. Alors que nous en avons fait un bien en lui-même, que nous voulons faire fructifier à tout prix, il nous invite à lui rendre sa mission première d’outil d’échange de biens et de services. – Extrait de son interview dans LA VIE du 5 juin 2020

Dans votre livre, vous prenez d’emblée le parti de ne pas accuser « la finance » mais d’inviter à l’examen de conscience. Pourquoi ?

L’esprit d’accusation sert souvent à se donner bonne conscience : on pointe du doigt le coupable, qu’on charge de tous les maux, sans se remettre en cause. À quoi bon accuser « la finance » ? Mais c’est nous aussi, la finance ! Notre mode de consommation, notre gestion de l’épargne, notre exigence de rendement monétaire coûte que coûte, notre peu d’enthousiasme pour des placements vraiment respectueux du travail humain et des ressources de la planète… Cessons de regarder la paille dans l’œil du financier et essayons de bouger la poutre qui obstrue notre regard sur l’argent.

Qu’est-ce qui ne va pas avec l’argent aujourd’hui ?

Chacun est conscient que nos choix sanitaires, écologiques, sociaux sont arbitrés par la gestion des déficits publics et privés. L’argent décide de tout, alors que, par destination, l’argent ne devrait être qu’un moyen d’échange des services et des biens réellement utiles. L’argent est un lien, indispensable dans toute économie qui dépasse l’autosubsistance, mais ce n’est pas un bien. Je n’ai pas dit : « l’argent ce n’est pas bien » ! Simplement, ce n’est pas un bien, ni une fin en soi : c’est un moyen. Machiavel l’avait bien vu : « L’homme ne croit s’assurer de ce qu’il possède qu’en acquérant davantage. » Sous prétexte de sécurité financière, nous réclamons toujours davantage de moyens, et nous perdons de vue la finalités de l’activité économique.

(…)

Il y a aujourd’hui un débat au sujet de l’annulation possible de la dette. Est-ce un simple jeu d’écriture qui ne change rien ou bien, au contraire, une occasion de remettre les compteurs à zéro ? Vous donnez notamment de l’économie chabbatique…

C’est une intuition assez remarquable, qui permet d’ailleurs de couper court aux odieux amalgames sur la « finance juive ». Dans l’institution du Jubilé, les Hébreux prévoyaient la remise périodique des dettes, tous les sept ans, lors d’une année de rémission, la shmitta. Et tous les 50 ans, c’est-à-dire toutes les sept fois sept ans, le Jobel, ou Grand Jubilé, prévoyait la redistribution des terres (ou des moyens de production). Autrement dit, vous étiez incité à tirer parti de ce que vous receviez, à développer votre activité, sans pour autant vous laisser tenter par un rêve d’empire économique indestructible. Inutile de songer à bâtir des entrepôts à l’abri desquels vous couleriez des jours solitaires dans l’abondance en oubliant vos frères humains.

Cette vision de l’argent, non plus comme une propriété mais comme un « commun », est-elle vraiment possible ?

Je consacre un chapitre entier à Simone Weil qui nous invite à « déconsidérer » l’argent, et suggère de « garder la monnaie comme comptable, mais de l’éliminer comme juge et bourreau ». Gaël Giraud, lui, préconise que la monnaie soit gérée comme une ressource commune dont l’usager est responsable, mais pas propriétaire. Cette ressource a bel et bien un usage privé (l’argent qui est dans ma poche ou sur mon compte n’est pas le vôtre) mais pas exclusif. Un peu comme l’eau dans un système d’irrigation agricole. Chaque parcelle reçoit et utilise une portion, au détriment des autres, mais l’ensemble est géré en commun. De même la monnaie peut être une ressource gérée en commun, même si elle est consommée individuellement.

Le rôle du système financier est justement d’allouer la monnaie en fonction de besoins réels de chacun et des intérêts de la collectivité, et non d’en faire un simple bien dans le commerce, soumis à la seule loi du marché.

Inutile de crier à l’utopie ! Le succès des monnaies sociales, ou même la pratique déjà répandue des chèques-repas et des chèques-vacances le montre. Ils rendent à la monnaie sa vraie vocation, qui n’est pas de construire des bulles en forme de pyramide, mais de mettre en rapport des besoins et des ressources.

L’argent ce n’est pas comme le vent : notre responsabilité est de savoir d’où il vient et où il va. Alors l’argent n’asservit plus et peut servir le bien commun.

À lire :
Par ici la monnaie ! Petite métaphysique du fric
de Paul Clavier
Cerf, 14€