Miracle eucharistique

Si la religion est nécessairement porteuse de sens, et même de sens ultime, sa réduction à une quête de sens est une maladie spirituelle. Nous ne sommes pas des chercheurs de sens, mais de Dieu. L’obsession du sens de la vie est celle des personnes spirituellement désorientées. Elle mène à une volonté de rationalisation excessive : tout doit faire sens, évidemment selon la raison de l’enquêteur ; il doit pouvoir tout expliquer. Aux obsédés du sens rationnel, l’inouï, l’incompréhensible, le merveilleux, le miraculeux échapperont toujours. On trouve notamment parmi eux, ceux qui veulent rationaliser la liturgie, qu’ils réduisent à un moment partagé. Plus dramatiquement, on trouve là aussi tous les fossoyeurs de ce qui ne fait pas sens pour eux, au prix d’un désenchantement de l’Église.

Si on aborde la multiplication des pains sous l’angle de l’explication – que s’est-il donc réellement passé ? –, on va pouvoir imaginer différentes interprétations, toutes insatisfaisantes au sens rationnel. La première, la lecture littérale, est qu’il y a eu effectivement un miracle multiplicatif – de cinq pains, Jésus en a produit des milliers. Rationnellement, on ne pourra rien en dire de plus. C’est le propre des miracles, qui par essence conservent une part mystérieuse. Une autre explication de cet Évangile est celle de l’ouverture à la générosité : Jésus aurait ouvert le cœur des foules qui auraient mis en commun la nourriture que chacun gardait par devers soi. C’est la lecture du catholicisme social, une lecture qui a déjà perdu beaucoup de proprement divin. Une troisième explication, liturgique cette fois, voit dans ce récit la préfiguration de l’Eucharistie. La dernière, spirituelle, verra l’équation entre parole et nourriture, que la Bible établit par ailleurs (Jr 15,16 ; Ez 3,1-3 ; Mt 4,4 ; Ap 10,9-10 ; … ). Au-delà de la quête de sens, il y a une lecture incarnée de ce texte à trouver.

Jésus est accablé de deuil. Jean-Baptiste, son cousin, son ami, son frère vient de se faire injustement décapiter, précisément au cours d’un repas luxuriant (Mt 14,1-12). Il a sans doute la boule au ventre : cette injustice préfigure son propre sort. On comprend sa volonté d’isolement. Le texte dit : « il se retira et partit en barque pour un endroit désert, à l’écart ». Mais les foules le poursuivent, elles-mêmes désorientées par la mort brutale de Jean qui incarnait un espoir de renouveau, l’espoir baptismal. Le texte poursuit : «  il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades ». Alors qu’il est lui même transi de chagrin et d’angoisse, Jésus a les entrailles bouleversées par leur quête d’un sauveur. C’est en effet le sens étymologique du mot compassion : être ému aux entrailles. Alors que, légitimement, il désire un moment de solitude, immédiatement, le Christ en deuil se fait don, littéralement nourriture pour les foules affamées de salut. Ce retournement s’opère au creux d’un bouleversement des entrailles : le deuil se fait compassion. C’est la conversion de nos blessures en amour des blessés qui nous ressuscite. Voici un enseignement primordial : on ne ressuscite pas pour soi, mais avant tout pour les autres. La guérison de nos blessures, de nos deuils n’a pas pour seul objectif de nous relever, mais de totalement nous renouveler dans notre élan altruiste. On comprend mieux ainsi l’injonction de Jésus à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Donnez-vous vous-mêmes ; entrez dans cette dynamique résurrectionnelle qui est avant tout don de soi, au creux d’un bouleversement.

Les disciples, pourtant, retombent directement au niveau rationnel : « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons », à peine de quoi nous nourrir. Au-delà de toute la symbolique que l’on pourra essayer d’interpréter, il y a surtout le constat tragique de la faiblesse des moyens. Quand on est soi-même blessé, assoiffé de guérison, où trouver les ressources pour encore se donner ? Par le don de lui-même alors qu’il est en souffrance, le Christ démultiplie leurs capacités de don. C’est évidement une préfiguration de l’Eucharistie, mais au sens étymologique : alors qu’on souffre, se faire soin ; alors qu’on manque, se faire don. A l’image du Christ en deuil qui s’offre encore aux foules affamées de salut, nous sommes appelés à incarner ce don, à transformer nos bouleversements en don de nous-mêmes.

Le banquet d’Hérode qui a vu la décapitation de saint Jean-Baptiste était luxuriant de corruption et d’orgueil. On s’y est empiffré des mets les plus fins, enivré des vins les plus suaves ; on s’est même offert en pâture Jean-Baptiste, dont la tête a été servie sur un plateau, patène sanglante offrant le corps d’un saint. Le banquet d’Hérode était une anti-eucharistie, une orgie de soi qui se repaît de la vie d’autrui, une boulimie du peuple qui le nourrit. En s’offrant lui, alors qu’il souffre de ce sacrilège, en incitant les disciples à engager leurs faibles moyens à sa suite, le Christ n’offre qu’un simple banquet de pain. Pourtant, c’est à ce banquet eucharistique – don de soi en nourriture de salut – que la joie est véritable et l’amour parfait. Hérode pensait se sauver lui-même en se faisant servir la vie de Jean-Baptiste. Le Christ nous sauve en nous offrant la sienne, démultipliant la nôtre.

Le miracle de la multiplication des pains est avant tout le miracle de la conversion de nos bouleversements en altruisme. Et au plus nous sommes bouleversés, au plus ce retournement est incompréhensible, au point que l’explication rationnelle – que s’est-il passé ? – devienne impossible. On pourra sans fin essayer d’interpréter les épisodes bibliques qui nous présentent les mécanismes de la résurrection – comment, profondément meurtri, est-il encore possible de se donner ? – au creux de la souffrance, ils resteront incompréhensibles et proprement divins.

Le miracle de la multiplication des pains, avant d’appeler une explication rationnelle, est une invitation à nous ouvrir à l’incompréhensible de la grâce qui transforme nos angoisses en résurrections, proprement à accepter l’idée de miracles qui nous nourrissent.

— Fr. Laurent Mathelot OP