Le neuf et l’ancien

Ce dimanche, l’Évangile de Matthieu poursuit la série de sept paraboles qui évoquent le royaume des Cieux. Précédemment, nous l’avons vu comme croissance extraordinaire, celle de la graine de moutarde et du levain dans la pâte, comme tri patient du bon grain et de l’ivraie. Nous avions fait alors la comparaison avec la croissance spirituelle et le tri des esprits qui nous parlent, l’entretien de son âme comme un champ qu’on moissonne.

Cette semaine, l’Évangile présente le royaume des Cieux comme un trésor, une perle qu’on échange volontiers contre tout ce que l’on possède. A nouveau, spiritualisons l’image. Mettons-nous dans la situation où surgit une joie inespérée, un bonheur inouï qui nous emporte, un élan d’amour divin. Le propre d’une telle joie, c’est qu’elle envahit tout notre esprit, toute notre âme et emporte notre corps, qui exulte alors d’allégresse. Avez-vous connu de tels bonheurs, de telles extases, de telles joies ? Alors vous savez que plus rien ne compte dans ces moments-là, que les aléas de la vie, les peines endurées et même le temps qui passe sont comme suspendus, dans un moment d’éternité. Imaginez la joie de celui qui trouve un trésor dans le champ de son âme. Qu’importe le passé, désormais !

On retrouve ainsi les deux modes d’action de Dieu dans nos vies : par la croissance spirituelle soutenue, à force de tri patient, qui produit de beaux fruits et une récolte abondante, mais aussi par le surgissement de joies aussi intenses qu’inopinées, comme autant de perles semées en notre âme, au fil de notre vie. Le bonheur est fait de joies diffuses et de joies subites.

Enfin, comme dernière parabole, évoquant de nouveau la fin des temps, une parabole de tri, de poissons cette fois : A l’issue de la pèche, « on ramasse dans des paniers ce qui est bon, et on rejette ce qui ne vaut rien ». Comme si la croissance, le bonheur devaient finalement toujours passer au crible divin.

N’y a-t-il pas finalement toujours un jeu trouble de la part de Dieu, qui promet le bonheur et la joie, l’entrée au Ciel, mais qui s’arroge le droit d’en barrer l’accès finalement au gré de son jugement ? Comment savoir s’il n’y aura pas trop d’ivraie dans notre âme au moment de la moisson ? Comment savoir si notre foi et notre action en ce monde auront été suffisants aux yeux de Dieu ? Certes, il se montre patient et plein de miséricorde mais finalement il tranche et les esprits troublés sont jetés au feu. De quel bonheur véritable peut-il bien s’agir si Dieu maintient sur nos têtes une épée de Damoclès ?

C’est ici qu’il est important de ne jamais se méprendre sur le jugement de Dieu, que beaucoup imaginent comme un tribunal qui examinera nos bonnes et nos mauvaises actions ou pensées. L’espoir serait finalement d’avoir fait plus de bien que de mal pour être sauvé. Pourtant, ce que nous enseignent les paraboles de ce dimanche, c’est que la vie spirituelle n’est pas une affaire de comptes – la perle a une valeur incomparable pour laquelle celui qui la trouve sacrifie tout. Le bien n’est pas simplement l’inverse du mal, l’un annulant l’autre. Le bien est incomparablement plus grand que le mal, qui toujours en triomphe.

Le jugement de Dieu n’est pas un tribunal, une pesée des âmes, l’examen minutieux au soir de notre vie de nos dires et faire. Le jugement de Dieu, c’est la mesure, à tout instant, de l’éclat de notre cœur. A tout moment, nous connaissons ce jugement à notre égard, c’est l’espérance qui nous porte ou le désespoir qui nous effondre. Paul était spirituellement perdu quand il persécutait des chrétiens. Pierre était ultimement désespéré alors qu’il reniait le Christ. Ils sont pourtant devenus les deux piliers de l’Église. A cet égard, souvenons-nous de la parabole des ouvriers de la dernière heure (Mt 20,1-16). Le jugement de Dieu n’est pas une somme mais l’instantané d’un éclat. On retrouve la perle, le trésor, l’abondance qu’il s’agit de trouver.

La vie spirituelle se trouve ainsi résumée : où que l’on soit, quel que soit l’état de notre âme, il s’agit de la débroussailler, de la désencombrer de toute méchanceté que nous y trouverions pour favoriser la croissance de l’abondance que Dieu y sème. Il s’agit d’entretenir son âme avec une certaine radicalité : à la fin des temps, Dieu jettera ce qui est mauvais ; il brûlera tout esprit méchant. C’est le travail patient du tri des esprits qui nous parlent, la volonté de ne laisser proliférer en nous aucune pensée malfaisante. Alors nous découvrirons un trésor, une perle qui est l’espérance qui emporte tout. Et nous-mêmes rayonneront d’un nouvel éclat.

Finalement, comme le conclut le Christ, l’accès au royaume de Dieu n’est pas tant conditionné au rachat de nos fautes, à la compensation de nos péchés, qu’au contraste que notre vie présentera finalement. Face à Dieu, le scribe tire de son trésor du neuf et de l’ancien : voici qui j’étais ; voici qui je suis ; de là mon espérance.

La crainte de Dieu, dans laquelle il nous faut vivre, n’est finalement que la crainte du ternissement de notre éclat. C’est une crainte naturelle : personne ne souhaite perdre l’estime de soi. La vie spirituelle consiste à maintenir éveillée cette crainte, cette volonté de traquer en soi la moindre trace de désespérance, d’y découvrir les blessures qu’elle dissimule et d’y laisser agir Dieu par ensemencement. C’est ainsi nous nous affranchissons de tout jugement à notre égard : en ne maintenant que la crainte subtile d’une perte d’éclat.

A toujours chercher à refléter le regard de Dieu, on perd la peur de ce regard. On est alors libre de tout jugement.

— Fr. Laurent Mathelot OP