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Fêtes et solennités

L’Épiphanie du Seigneur – Année C – 25 décembre 2021

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La « Manifestation » du Fils aux nations

Les siècles passent et ne parviennent pas à ternir la beauté de ces deux récits qui racontent la naissance de Jésus. La Noël de Luc et l’Épiphanie de Matthieu constituent un diptyque dont on ne se lasse pas.

Parmi les textes de l’antiquité, Platon et Aristote sont lus et étudiés par une minorité dans les milieux universitaires en quête de culture : le récit de la naissance de Jésus, lui, est lu et célébré dans les mégapoles occidentales comme dans des milliers de villages chinois où les chrétiens le fêtent en cachette pour échapper à la surveillance de la police, aussi bien que dans le Sahel où l’on pleure les frères décapités au nom d’Allah et où l’on demande au Fils de Dieu de pardonner à leurs bourreaux.

Un même événement mais l’essentiel y est raconté selon deux desseins différents. Jésus n’est pas un sauveur surgi d’ailleurs : il est un homme né d’une femme comme chacun de nous. Il s’appelle Iéshouah – qui en hébreu signifie Sauveur- et il est né à Bethléhem – qui signifie « maison du pain ». Or justement le nouveau-né a été placé sur la paille de la crèche, c.à.d. la mangeoire, comme si déjà il était offert à être mangé.

Et en effet il perpétuera sa naissance en étant accueilli dans le cœur de tout croyant qui le consommera comme son Pain de Vie. Et les premiers à venir à lui seront de petits bergers, des pauvres qui n’observent guère la Loi mais qui veillent dans la nuit. Ainsi Noël éclaire le mystère de l’Eucharistie, laquelle, dans la maison du Pain qu’est l’Église, sera reçue par les cœurs pauvres qui restent éveillés dans la nuit du monde. Elle les fera chanter d’une joie inaliénable. On retrouve donc les grands thèmes de la Bonne Nouvelle chez Luc.

L’Épiphanie chez Matthieu

Ce beau mot signifie « manifestation » : Matthieu est préoccupé par l’ouverture universelle de la mission de Jésus. Si, au début, il déclare à ses apôtres qu’il n’a été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël », toutefois il les assure qu’ils sont « la lumière du monde » ; il rencontre des païens pour qui il exerce des miracles : le démoniaque de Guédara, le fils du centurion, la syro-phénicienne… Et il finira son évangile par le grand envoi du Ressuscité : «  Allez ! De toutes les nations faites des disciples…Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ».

Ainsi dès sa naissance, Jésus attire à lui des étrangers. Les mages n’étaient pas des rois mais des sortes de savants de l’époque qui étudiaient les mouvements des astres et autres phénomènes cosmiques afin d’y lire des messages divins. Il est vain d’essayer de calculer l’année où se serait produite une curieuse déflagration astrale ou la naissance d’une nouvelle étoile. Dans leurs recherches et leurs lectures, les mages apprirent que le petit peuple d’Israël attendait une personnalité spéciale, un roi que l’on appelait messie et la rumeur courait que ce messie était survenu. Curieux ils décidèrent de se mettre en route pour saluer ce fils royal.

Parvenus en Israël, ils se dirigèrent donc vers le palais d’Hérode. Stupeur à la Cour où rien de tel n’était signalé. Mais les scribes rappelèrent que les prophètes avaient prévu la naissance du messie dans le petit village de Bethléem en Judée. Les païens peuvent trouver des signes dans l’univers mais le signe de la Bible est ultime et décisif.

Sceptique mais jaloux de cet éventuel enfant qui serait roi et donc qui le supplanterait, Hérode ordonna que l’on indique la route à ces étrangers qui reviendraient expliquer et lui permettre d’honorer ce soi-disant messie. En fait il projetait de le faire mettre à mort. Renseignés, les mages reprirent la route, découvrirent la maison et rendirent hommage à l’enfant. Avertis en songe, ils repartirent en évitant Jérusalem.

La foi dépassée ou prophétique ?

L’homme moderne est fier d’être libéré de ces antiques superstitions bonnes pour les enfants. Et pourtant !

Dieu le Père nous a envoyé son Fils pour nous apprendre à vivre, à affronter les dures circonstances de la vie, à recevoir la joie divine au cœur des ténèbres. Et vous avez préféré demeurer des enfants qui croient au père Noël qui comble de cadeaux … ceux qui ont de l’argent et qui sont de vos parents et amis.

La fête des Mages est l’adoration du Sauveur qui vient nous libérer de nos péchés et donc nous offrir la véritable royauté. Elle est devenue l’occasion de partager un bon gâteau, d’y trouver la figurine enfouie et pouvoir se pavaner, hilare, sous une couronne de carton doré. Ridicule !

Ces fêtes nous offrent un diamant, la vraie liberté, la confiance dans l’avenir et vous avez préféré le cirque en carton plâtre de la consommation. Bergers et mages chantent d’allégresse dans la communion retrouvée et vous, vous vous éclatez !

Les mages nous apprennent à discerner les signes de Dieu, à scruter le cosmos pour en discerner le sens. Mais ils doivent passer par les oracles prophétiques d’Israël qui précisent où est la vérité, là où on ne l’attend pas, à trouver le roi Messie du monde au fond d’un village plutôt qu’un prince dans un lieu royal où règnent le luxe, la violence, le crime.

Les mages nous pressent de ne plus croire aux horoscopes et autres fadaises pour accepter de vivre en suivant l’étoile de l’Évangile. Et vous préférez vous jeter sur les prévisions de Madame Soleil ou les élucubrations du mage Uscule, diplômé en voyance.

Vous organisez de temps en temps de grandes opérations à but philanthropique – signe de votre bon cœur et des appels universels de l’amour – , mais vous faites silence sur les milliers de « bergères » religieuses qui travaillent, à longueur de vie, dans les coins les plus perdus, et parfois les plus dangereux de la planète pour soigner les malades, éduquer des enfants, recueillir des filles violées, nourrir les affamés.

Oui Noël et l’Épiphanie peuvent demeurer des anecdotes infantiles pour amuser les enfants crédules. Mais si l’on restitue leur sens profond, ces fêtes nous rendent adultes, elles dérangent notre tranquillité, nous font réfléchir et prendre des décisions.

Il y est question d’un jeune couple bousculé par l’administration anonyme, d’une jeune femme obligée d’accoucher dans des conditions pénibles de pauvreté, de gamins qui accourent dans la nuit pour s’émerveiller devant un bébé sur la paille, de savants qui osent se mettre en voyage pour trouver la vérité, qui préfèrent offrir leurs cadeaux à un enfant pauvre plutôt qu’à un prince, qui évitent que se réalisent les desseins meurtriers du roi, qui décident de « partir pour un autre chemin », c.à.d. de changer de conduite parce qu’ils ont découvert que la véritable étoile de leur existence était ce Jésus de Nazareth.

Et surtout ces fêtes nous stupéfient et nous émerveillent par leur révélation de Dieu. Il n’est pas une Puissance éclatante de majesté et qui nous fait peur. Il apparaît sous l’image d’un nouveau-né, l’être le plus fragile qui soi. Il ne tempête pas : silencieux, il nous attend, il accueille tous ceux et celles qui viennent à lui, incultes et savants, juifs et païens, riches et pauvres.

Hélas la multitude de ceux et celles qui se sont détournés de ces récits ne fait que croître. La foi qui était tombée dans le folklore s’est dissoute dans « la magie ». Seule solution : mieux percevoir leur vérité, les connaître en profondeur. Et pour cela imiter Marie dont on nous disait : « Tous étaient étonnés de ce que racontaient les bergers. Quant à Marie, elle retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (Luc 2, 19).

Plus l’Église approfondira le sens de l’Évangile, plus elle décidera de le vivre, plus elle sera missionnaire.

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.