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La Guerre en Ukraine, Notre capacité à regarder le malheur

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Née en 1947, Catherine Chalier est philosophe, professeur émérite à l’université de Paris. Ancienne élève d’Emmanuel Lévinas, elle est devenue spécialiste de son œuvre. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages et a publié récemment « Comme une clarté furtive. Naître, mourir » (éd Bayard 2021), « Découvrir l’asymétrie » (éd. Bayard 2020) ; « Lire la Torah »(éd. du Seuil » ; etc…). – Extraits de l’interview parue dans La Croix du 9 4 22)


« … La réflexion sur le mal est peu mobilisée dans les analyses actuelles de ce conflit et je le comprends. On ne voudrait pas, sous prétexte de réfléchir au mal, laisser croire qu’il s’agit d’une fatalité, contre laquelle on ne pourrait ni penser ni agir. Cela serait effectivement une erreur.

Quand la guerre est là, on ne peut que souhaiter que toute l’attention soit centrée sur la manière de contrer ce mal-là. Cela étant, je pense bien sûr qu’on est ici devant une expression du mal. Le mal comme une puissance extrême d’affirmation de son être. Sur ce point, un penseur comme Emmanuel Lévinas nous aide à raisonner. Selon lui, le mal équivaut à la dureté implacable de l’être qui cherche à s’accroître aux dépens des autres, contre eux, en mettant toute sa passion pour se développer. Il se distingue par cette approche, car la philosophie a très souvent pensé le mal comme un manque, une déficience, un néant. D’après Lévinas, la puissance d’être, passionnée, est une expression du mal.

  • Avons-nous cru qu’on pouvait en finir avec le mal extrême grâce au droit et aux relations économiques ?

Les démocraties et l’humanisme dont elles se prévalent sont fragiles. Faire du commerce, c’est mieux que de faire la guerre, mais ce n’est le tout de l’être humain. L’Europe a maintenu globalement la paix depuis 1945 mais le paysage européen est devenu spirituellement un peu désertique.

Sans doute est-ce une faute collective d’avoir laissé périr cette dimension spirituelle de l’être humain. La question du mal n’est pas seulement une question politique, elle concerne chacun d’entre nous. J’étudie beaucoup les textes de la tradition hassidique et je suis frappée par la manière dont ils insistent sur cette lutte qui doit être la nôtre avec notre « yetser hara », notre penchant au mal, notre manière d’être pour nous-mêmes. C’est une question profonde car on ne répond pas au mal par des slogans, tel « plus jamais ça » ni par des idéologies. On y répond par une réflexion approfondie et en commençant par soi-même.

  • Avez-vous le sentiment qu’on s’est privé de ressources spirituelles ?

….Ce qui me paraît fondamental dans la Bible juive – et la Bible chrétienne, le reprend – c’est l’affirmation que ce qui est bon précède ce qui est mauvais.

Aussi néfaste, aussi profond, aussi dévastateur soit le mal, il ne peut pas effacer l’alliance pré-originelle avec la bonté énoncée au début de la Genèse. C’est grâce à elle que l’on peut penser la repentance, la réconciliation, la réparation, ce « quelque chose » qui nous redonne de l’élan pour réparer le mal que nous avons fait ou que nous avons subi.

Nombreux sont les philosophes qui pensent, avec Freud, que la pulsion humaine est d’abord négative, agressive, mortelle. Mais comment arriver à la paix si l’on pense cela ? La Bible nous enseigne autre chose. Elle ne dit pas que nous sommes bons, mais qu’il y a en nous cette possibilité de renouer avec la bonté pré-originelle. C’est un travail quotidien pour chacun.

  • …Dans l’histoire et la pratique juives, quel rôle joue l’expression de la souffrance. ?

Dans la Bible, le rôle du prophète est d’abord de dénoncer le mal fait par les hommes, et en particulier le mal fait par les puissants à l’encontre de ceux qui sont faibles. Les prophètes dénoncent l’injustice, la violence et l’hypocrisie. Je pense en particulier au livre d’Isaïe, chapitre 8…Je me rappelle avoir discuté avec Emmanuel Lévinas du fait qu’il n’y a plus de prophète aujourd’hui. Il m’avait répondu que les prophètes, à présent, pouvaient être des journalistes, mais aussi chacun d’entre nous.

Nous sommes appelés à cette vocation prophétique, que le texte biblique réveille. La répétition des textes bibliques n’a de sens que pour chercher à les entendre autrement chaque fois. « Le texte nous lit » dit Kierkegaard. Il est comme un miroir dans lequel nous pouvons découvrir les mouvements intérieurs qui nous habitent….