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Isabelle Le Bourgeois : « Écouter l’autre jusque dans les profondeurs de son être  est une expérience spirituelle »

Après une belle carrière dans les assurances, cette femme d’affaires est devenue religieuse. Les nombreuses années d’écoute à la prison d’Isabelle Le Bourgeois, comme aumônier, et dans son cabinet, comme psychanalyste, lui ont fait découvrir et aimer le Dieu des abîmes.

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De bon matin, le dimanche de Pâques 1981, je suis sortie acheter des croissants et du pain frais pour toute la maisonnée – j’avais invité de la famille et des amis à passer le week-end dans ma résidence secondaire, aux environs de Paris. Il était tôt, trop tôt, la ville d’Anet (Eure-et-Loir) était encore endormie.

Au lieu d’attendre sans rien faire, j’ai décidé de visiter sa très belle petite église qui m’avait déjà tapé dans l’œil. Le seuil à peine franchi, j’ai hésité à faire volte-face… : une messe était célébrée, or cela faisait 17 ans que, volontairement, je n’y avais pas mis les pieds.

Pour être franche, Dieu et moi, on ne s’entendait plus. Ou plutôt : l’image que l’on me renvoyait de lui ne m’intéressait pas. Je sentais confusément que ce n’était pas à ce Dieu-là, considéré comme un élément clé du kit du parfait bourgeois, que je devais m’adresser. Et malgré les injonctions de mes amis cathos – beaucoup plus traditionnels que je ne l’ai jamais été ! – quelque chose en moi résistait, se rebellait.
Non, je ne ferais pas allégeance à un maître tout-puissant et omniscient ; très peu pour moi, l’esprit d’esclave.

Pourquoi, ce jour-là, n’ai-je donc pas tourné les talons et le dos au curé ?

Plus mystérieux encore, pourquoi cette phrase saisie au vol durant son sermon m’a-t-elle bouleversée : « Dieu vous aime et vous ne le savez pas » ? Je ne me l’explique toujours pas !
Mais, à cet instant précis, j’ai vu l’amour de Dieu comme une main qui ne se refermait pas sur l’homme pour le capter mais demeurait grande ouverte. Une main tendue, un cœur offert, à mille lieues des enfantillages anthropomorphistes dont j’avais été abreuvée jusque-là.

Si Dieu m’aimait vraiment d’un amour gratuit et que je ne le savais pas, cela méritait bien que j’aille voir de plus près, quitte à y passer une vie ! Oui, cette parole m’a secoué les tripes au bon endroit, mise au monde. Expérience aussi forte que la naissance – je ne pouvais plus revenir en arrière, de même que l’enfant ne peut pas retourner dans le ventre de sa mère. Huit jours plus tard, je m’en ouvrais au prêtre.

À 34 ans j’aimais mon boulot, je trouvais la vie amusante, mais mon cœur était insatisfait, mon être, inquiet.

Sur le coup, qui fut de foudre, j’ai cru que ma rencontre avec le Dieu vivant venait de nulle part. Avec le recul pourtant, j’ai compris qu’elle répondait à une certaine attente qui me travaillait depuis longtemps et que je n’avais pas formulée.

À 34 ans, j’attendais un « fond », un tout petit peu plus « fond » que la satisfaction intellectuelle de réussir dans les affaires et de gagner de l’argent – j’en avais empoché beaucoup en 14 ans de carrière dans le courtage en assurance, je n’ai pas honte de le dire (rires). Certes, j’aimais mon boulot, je trouvais la vie amusante, mais mon cœur était insatisfait, mon être, inquiet. D’autant que mes relations avec les hommes n’aboutissaient pas et que, surtout, j’avais une vraie résistance à l’idée de passer par les cases mariage et enfants… Comme si être épouse et mère était la seule possibilité pour une femme !

Ma conversion donnait soudain sens à tout cela.

En septembre de la même année, j’ai annoncé au curé d’Anet vouloir être religieuse.