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Fête du Baptême du Seigneur – Année A – Dimanche 12 janvier 2019 – Évangile de Matthieu 3, 3-17

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ÉVANGILE DE MATTHIEU 3, 3-17

Le Baptême de Jesus et le nôtre

Plusieurs années se sont passées et, depuis le décès de Joseph (qui n’est pas noté dans les évangiles mais ils ne feront plus mention de lui), Jésus a maintenant plus de 30 ans et il a repris son atelier. Il doit étonner car, contrairement à ceux de son âge, il ne s’est pas marié et vit avec sa mère dans la petite maison de Nazareth. Rien de spécial ne les distingue des autres villageois. Il est probable qu’il va souvent travailler sur le chantier de la nouvelle ville de Sephoris qui est en train de s’édifier sur une colline à quelques km et dont les fouilles aujourd’hui font encore deviner la splendeur.

Depuis plus de 90 ans maintenant, les Romains occupent le pays et règnent sur tout le bassin méditerranéen. Israël va-t-il finir par disparaître, comme tant d’autres peuples écrasés sous la puissance et les fastes de cette magnifique civilisation greco-romaine ? Mais la transmission est solide: chaque sabbat dans les synagogues et lors des grands pèlerinages annuels au Temple de Jérusalem, le peuple se nourrit des Ecritures, chante les Psaumes et vibre sous les prophéties qui promettent la venue d’un Roi de Dieu, le Christ, le Messie qui libérera Israël. Quand viendra-t-il ? Nul ne sait. Certains en doutent. Le silence de Dieu est tellement long, tellement lourd.

Un jour, Marie rapporte à son fils la rumeur parvenue sur le marché: alors que Dieu n’avait plus envoyé de prophète depuis des siècles, il paraît qu’un certain Jean a commencé à prêcher près du Jourdain. Après un bref silence, Jésus répond à sa mère: “Je partirai demain matin”. C’est le signal qu’il attendait.

LE PROPHÈTE JEAN PRÊCHE ET BAPTISE

Le fleuve Jourdain constitue la frontière entre Israël et la Transjordanie. Pour s’arracher les profits financiers des pèlerins, les deux pays ont longtemps rivalisé afin de prouver que Jean s’était bien installé de leur côté. Les récentes découvertes archéologiques ont tranché: Jean vivait sur la rive orientale. Ce que d’ailleurs Jean l’évangéliste avait précisé depuis longtemps: “…à Béthanie au-delà du Jourdain” (Jn 1, 28).

Le lieu de ce gué du Jourdain n’est pas anodin.
Car c’est dans les environs que les ancêtres hébreux, libérés d’Egypte, sont arrivés pour passer le fleuve et entrer dans la terre promise par Dieu (13ème s. avant notre ère)
C’est encore par là que les exilés à Babylone sont venus pour retrouver leur terre (6ème s. av. notre ère).
Donc en s’installant sur la rive orientale, Jean oblige ses auditeurs à sortir d’Israël, à venir écouter ses appels à la conversion et c’est lui qui les baptise, les fait passer le fleuve pour, à nouveau, entrer dans leur pays.

“Passer, sortir”: thème essentiel que la Bible rapporte. Dès ses débuts, la vie animale est une “sortie” (du foetus hors du sein maternel). Pour être humaine, elle doit ensuite être “sortie” de l’esclavage sous la dictature pharaonique et l’obsession de la mort.

Ensuite il faut “sortir” de l’ensorcellement de la richesse dans la splendeur de Babylone et l’opulence de ses jardins suspendus et de ses tours.

Mais il ne suffit pas de sortir d’un lieu à l’autre. En obligeant les pèlerins (qui vivent chez eux) à effectuer un 3ème passage, en lançant avec vigueur ses exhortations (“ Produisez des fruits, des actes qui prouvent votre changement…Celui qui a de quoi manger, qu’il partage…Evitez la corruption…Ne faites ni violence ni tort à personne…” (Matt 3, 8; Luc 3, 11), Jean exige, par la morale, “la sortie” de l’indifférence, de l’égoïsme, de la cupidité qui peuvent enfermer notre coeur.

Et ce n’est pas tout puisque Jean prend conscience des limites de son activité. Il faudra, avoue-t-il, la venue d’un autre, plus fort, le seul qui pourra non seulement demander, commander, mais accomplir l’ultime sortie, la libération messianique, la sortie de “la mère terre” et du péché pour entrer dans le coeur du Père des cieux.

Et Jean veut s’effacer, renverser les rôles: “ C’est toi qui doit me baptiser”. Mais le moment n’est pas venu: pour l’instant il est juste, càd. il est dans le plan de Dieu que Jésus accompagne son peuple dans son passage par l’eau et la Loi.

L’ÉPIPHANIE DU PÈRE ET DE L’ESPRIT SUR LE FILS

“Dès que Jésus fut baptisé, il sortit de l’eau: voici que les cieux s’ouvrirent et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait: “Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en lui j’ai mis tout mon amour”.

Personne ne remarque rien. L’extase est invisible, personnelle. Elle met en jeu les éléments de l’univers (terre – eau – ciel – feu de l’Esprit), les dimensions horizontale et verticale, le rôle de la Parole (Je / Tu).

Selon les paléontologues, l’humanité a surgi, il y a des millions d’années, à l’extrémité sud du grand rift, l’immense faille qui s’ouvre en Afrique centrale: ici à l’autre extrémité de la dépression, au lieu habité le plus bas de la terre, là où se conjuguent les trois continents, Afrique, Asie, Europe, le nouvel Adam est recréé.

Redressé, fier, droit, il respire le Souffle de Dieu. La colombe annonce qu’il est le Prince de la Paix, celui qui réconcilie Dieu et l’humanité (et non un seul peuple) après le déluge du mal et de la souffrance. Et, partageant le même Esprit, son Père le nomme: “Tu es mon Fils bien aimé”.

Sa vocation est du coup mission: donner cette révélation aux hommes en les aimant comme ils n’ont jamais été aimés.
L’artisan qui faisait les maisons va refaire l’Humanité. Mais au lieu d’ajuster des planches, il sera lui-même cloué sur deux poutres. Par cette croix, il pourra nous révéler que, par le baptême en son nom, nous sommes nous aussi, fils adoptifs du Père, non améliorés mais recréés.

QU’EST LE BAPTÊME DEVENU ?

Luc, dans ses “Actes des Apôtres”, montre que tout de suite le baptême au nom de Jésus a été le rite signifiant et effectuant l’entrée des convertis dans la communauté universelle du Messie, l’Eglise. Hélas, quand l’Empereur décréta le christianisme religion d’Etat, ce qui mit fin aux persécutions, la foi courut le risque de se pervertir en croyance religieuse et le baptême en rite de sacralisation de la naissance.

Ce qui, pour Jésus, les Apôtres puis les premières générations, était une décision mûrement réfléchie, un risque de marginalisation sociale, souvent même un danger, devint une coutume transmise par héritage. L’Europe était dite “chrétienne” alors qu’elle était catéchisée sans évangélisation. C’est ce qu’on appelle le régime de “chrétienté”.

Or, ce régime, on le constate, est en voie d’effondrement de plus en plus rapide, comme le montre encore le récent rapport de l’Eglise catholique belge:

Nombre de baptêmes:
En 2016 = 50.867 ——- en 2018 = 44.850
Nombre de participants à la messe du dimanche (compte fait un même dimanche d’octobre):
En 2016 = 286.393 ——- en 2018 = 238.298 – càd. baisse de 20 % en 2 ans (la pratique a été divisée par 8 en 40 ans)

Affolés par cette chute, certains luttent pour un retour aux pratiques d’avant le concile Vatican II, selon eux responsable du désastre. Fausse nostalgie. On ne reconstitue pas le passé: on invente l’avenir selon l’Esprit donné dans le présent. Au lieu d’y lire une catastrophe, on peut au contraire voir la situation nouvelle comme un retour à la normale.

Par certaines paraboles, Jésus a fait comprendre à ses disciples qu’ils ne devaient pas rêver de grandeur: “Vous êtes le sel de la terre: si le sel s’affadit il ne vaut plus rien, on le piétine”(Matt 5). Le danger ne venait donc pas tant des attaques des ennemis mais de la perte de la saveur évangélique et de l’élan missionnaire.

Relisez les lettres de Paul aux chrétiens de Corinthe, ville portuaire célèbre pour ses moeurs dissolues et sa débauche. L’Apôtre ne tonitrue pas contre l’infâmie régnante. Sans se lasser, il rappelle à ses frères les manières de vivre du disciple du Christ, il les presse de former de véritables communautés où l’on se traite comme des frères et soeurs. Il ne demande jamais s’ils ont augmenté leurs effectifs, s’ils observent les rites d’une manière intangible.

Dans une société sécularisée, un monde guetté par une terrible menace, où la jeunesse est perdue dans l’accumulation des choses et la perte du sens de l’homme, il est urgent que nous, les baptisés, nous nous interrogions. La scène du baptême de Jésus nous dit encore la signification du nôtre pour aujourd’hui.

Frère Raphaël Devillers, dominicain