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Fête de la Trinité – Année C – Dimanche 16 juin 2019 – Évangile de Jean 16, 12-15

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ÉVANGILE DE JEAN 16, 12-15

LA SAINTE TRI-HUMANITÉ

A la seule condition de faire allégeance à l’Empereur, tous les peuples de l’immense Empire romain étaient libres de rendre un culte à leurs dieux et d’adorer leurs idoles. Tous sauf un : Israël avait obtenu le droit de confesser un Dieu unique, ne tolérant aucune représentation, n’ayant qu’un temple, à Jérusalem, et dont le nom même, YHWH, ne pouvait être prononcé. Matin et soir, depuis des siècles, chaque Juif récitait la confession de foi fondamentale : « Ecoute, Israël, le Seigneur Dieu est Seigneur UN ».

Peuple singulier, noyé dans cet océan d’idolâtrie, Israël ne pouvait résister à la contagion ambiante qu’en renforçant son identité. L’étude permanente de la Torah, la circoncision des premiers-nés, le régime d’alimentation casher, le rythme hebdomadaire avec le repos du shabbat, les innombrables pratiques surajoutées, les 3 pèlerinages annuels à Jérusalem : tout cela marquait la religion dans la vie quotidienne.

Or Dieu avait donné sa Loi à Israël avec mission de la répandre dans le monde. Son particularisme éveillait la méfiance des autres, le séparait des autres peuples. Il y avait comme un mur qui empêchait la mission. On admirait la grandeur de la morale juive mais on renâclait devant le poids des observances qu’il fallait adopter en cas de conversion.

QUI DONC EST JÉSUS ?

Un jour survient Jésus de Nazareth. Il restera toujours fidèle à la confession du Dieu UN mais il l’appelle son Père. Il se présente comme un prophète mais il bouscule plusieurs piliers de la religion : il dénonce le poids insupportable des pratiques, la cupidité des riches et des hauts prélats, un temple devenu un lieu de commerce, un culte hypocrite. Il a l’audace de pardonner aux pécheurs. Il recentre toute la Loi sur le précepte de l’amour de Dieu et du prochain. Il annonce la venue imminente du Royaume de Dieu et il tient des propos ambigus sur son identité : il est plus qu’un prophète, Dieu est son Père, il est le Messie…

Jugé comme dangereux et blasphémateur, Jésus est dénoncé, condamné, exécuté en croix, mis au tombeau. L’affaire est classée.
Mais très vite elle rebondit de manière stupéfiante : les disciples assurent que Jésus leur est apparu vivant. Il est ressuscité, il est bien le Messie, ils le proclament « SEIGNEUR » et ils prétendent qu’il leur a envoyé l’Esprit de Dieu.

LA GRANDE ÉNIGME

C’est la grande énigme qui va parcourir tous les livres du Nouveau Testament et susciter d’immenses débats pendant des siècles : comment concilier l’affirmation monothéiste du Dieu UN avec la foi en un Jésus Seigneur et un Esprit Seigneur lui aussi ? La discussion n’aura jamais de fin.

Les affrontements entre évêques, théologiens et communautés seront âpres, les conclusions tirailleront dans tous les sens, les condamnations et les anathèmes pleuvront jusqu’à ce que les premiers conciles tentent d’exprimer la foi qui demeure celle de l’Eglise : « Je crois en Dieu…Je crois en Jésus-Christ son Fils notre Seigneur…Je crois en l’Esprit-Saint… ». Et on trouvera le mot Trinité pour exprimer le mystère de Trois en Un.

Si ces affrontements ont été si longs et si durs, c’est parce qu’ils ne se limitaient pas à des discussions intellectuelles réservées aux prélats et aux théologiens : il s’agissait bien de l’homme, de son rapport essentiel à Dieu, de la manière de vivre sur terre et du but de la vie humaine.

Il a été très dur aux premiers convertis à Jésus Seigneur de proposer et de défendre la foi nouvelle qui semblait miner le monothéisme strict d’Israël. S’ils assuraient que l’Evangile accomplissait, c.à.d. menait à bout la recherche séculaire des Hébreux, Israël les considérait de plus en plus comme des renégats qu’il fallait chasser des synagogues. De l’autre côté, eux-mêmes, comme Juifs, continuaient de dénoncer l’idolâtrie et les débordements du monde païen. Si bien que de tous côtés ils restaient suspects dans la société.

Critiques, injures, hostilité, prison, coups et même condamnations à mort furent le prix à payer pour ceux et celles qui s’obstinaient à confesser Jésus Seigneur.

Que disent-ils, quelles étaient leurs convictions fondamentales et la force qui les motivait ?

JOIE DE LA LIBERTÉ CHRÉTIENNE

Les chrétiens éprouvaient un immense sentiment de libération. Le Ressuscité n’avait-il pas rejoint ses apôtres sans déchaîner contre eux sa colère mais en leur montrant ses plaies comme source de sa miséricorde : « Je vous donne ma Paix » ?

Il n’était plus besoin d’implorer le pardon en se tordant les mains, en offrant des sacrifices d’animaux, en multipliant des offrandes. Jésus était le véritable Agneau pascal qui avait donné sa vie pour libérer tous les pécheurs de l’esclavage du péché, de la lâcheté, des scrupules, de la culpabilité morbide. Le péché de Judas n’était pas d’avoir trahi son maître mais de n’avoir pas attendu sa miséricorde. Aimé de Dieu, l’homme pouvait enfin s’aimer. Et donc rendu capable d’aimer son prochain.

On était libéré du joug des préceptes de la Loi que les Pharisiens, pleins de zèle et de bonne volonté, avaient accumulé pour préserver le souvenir de Dieu dans les moindres circonstances de la vie : ablutions d’une certaine façon, telles formules de prière à réciter, telles postures à prendre…Tout cela, pour le petit peuple, pesait de manière insupportable.

On était libéré d’une conception juridique stricte du shabbat. Tout en vénérant la sainteté de ce grand jour, Jésus, comme d’autres maîtres d’ailleurs, avait fait sauter le verrou d’une observance contraignante. « Le shabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le shabbat ».

On était libéré de l’interdiction de certains aliments et du régime alimentaire casher (porc, charcuterie…). « Il n’y a rien d’extérieur à l’homme qui puisse le rendre impur en pénétrant en lui. Ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur » (Marc 7, 15). Dieu nous a donné le monde pour que nous en goûtions tous les fruits avec délices et avec action de grâce. Ce qui nous souille, ce sont les injures, les médisances, les propos racistes et haineux qui sortent de notre bouche. Dieu nous laisse manger de tout mais il ne veut pas que nous disions n’importe quoi.

On était libéré des interdits que les scribes avaient fixé pour empêcher tous contacts avec les gens dits impurs : pécheurs notoires, publicains, handicapés…Jésus était allé vers ces personnes, il les avait touchées, leur avait parlé avec affection, les avait aimées, guéries. Il ne fallait plus craindre de contacter une souillure mais au contraire tenter de les rejoindre avec sainteté. La mission primait sur l’obsession de la pureté.

On était libéré de la séparation que la Loi avait édictée pour empêcher tout contact entre les membres du peuple élu et les païens et qui était marquée dans la chair par la circoncision. « Le Christ est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation ; il a aboli la Loi et ses observances. A partir du Juif et du païen, il a voulu créer, en lui, un seul homme nouveau en les réconciliant avec Dieu en un seul corps…» (Ephésiens 2, 14)

Tous interdits levés, Juifs et païens pouvaient donc enfin prendre leurs repas ensemble : tous réconciliés par le sang du Christ, ils partageaient le Corps et le Sang du Christ le premier jour de la semaine c.à.d. le lendemain du shabbat.

Bref la foi n’était pas une habitude mais une expérience toute nouvelle : avec le Christ, remplis de l’Esprit, ces hommes expérimentaient une nouvelle manière de vivre avec le Père. La joie permettait d’affronter tous les combats et envoyait par-delà toute frontière.

LIBÉRÉS POUR AIMER

Par Jésus vivant, reconnu comme Messie, Fils de Dieu, les nouveaux croyants recevaient l’Esprit-Saint qui les libéraient afin qu’ils s’aiment. Paul, l’ancien pharisien, exprime l’allégresse de sa libération :

Nous sommes en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ qui nous a donné, par la foi, l’accès au monde de la grâce….Notre fierté, c’est d’espérer avoir part à la Gloire de Dieu … Et l’espérance ne trompe pas puisque l’Amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné (Romains 5 – 2ème lecture)

La Trinité n’est pas un rébus, une équation à résoudre. Père, Fils, Esprit : Origine, Parole et Souffle sont UN. Si elle est vérité de Dieu, elle fait la vérité de l’homme et de l’humanité.
Jacques LACAN disait : « Si vous n’interrogez pas comme il convient le vrai de la Trinité, vous êtes faits comme des rats… » (Séminaire du 9.4.1974).

Frère Raphaël Devillers, dominicain