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Dimanche des Rameaux – Année B – 28 mars 2021 – Évangile de Marc 11, 1-10

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Évangile de Marc 11, 1-10

Semaine Sainte : Mode d’Emploi

Beaucoup n’auront sans doute pas l’occasion aujourd’hui de prendre part à la procession des Rameaux et à l’Eucharistie ni d’obtenir le brin de buis traditionnel. Mais le défaut de la pratique rituelle peut et doit nous permettre une réflexion approfondie sur la semaine exceptionnelle que nous commençons et au cours de laquelle nous allons faire mémoire de la semaine qui a changé le cours de l’histoire.

La foi chrétienne est historique et entraîne non une acquisition de vertus mais une certaine manière de vivre le temps. Essayons brièvement d’évoquer la succession de ces jours anciens pour apprendre à vivre avec foi nos jours présents.

Dimanche : L’accueil du Roi

Pourquoi Jésus entre-t-il aujourd’hui à Jérusalem ? Parce que c’est le moment où chaque famille doit acheter un agneau pour la fête. Jésus, lui, fonce au temple, en chasse les animaux et éparpille les piles d’argent. Car Dieu n’a nul besoin de ce genre de sacrifices. Ce qu’il veut, c’est que l’homme obéisse à sa volonté. Par son geste, Jésus excite la haine : en en étant la victime il sera le véritable et unique Agneau pascal.

La foule, par son accueil royal au fils de David, ne comprend pas le signe de l’âne par lequel Jésus voulait montrer qu’il n’est pas un conquérant mais le roi pacifique qui vient supprimer le commerce des armes et bâtir la paix entre toutes les nations.

Est-ce bien cela que nous célébrons ce dimanche ? Accueillons-nous un messie doux et humble, qui œuvre lentement et patiemment à nous pacifier ? Qui demande à ceux qui le portent d’être des ânes butés qui marchent lentement et ont surtout de grandes oreilles pour écouter leur Seigneur ?

Lundi – Mardi – Mercredi : Le Questionnement

Chaque famille devait vivre avec son agneau pendant 3 ou 4 jours et le surveiller avec attention afin de voir s’il n’était pas atteint d’une malformation ou d’une affection qui rendrait son sacrifice invalide. On voit dans les évangiles que, effectivement, en ces jours, toutes les autorités d’Israël espionnent Jésus et le criblent de questions pour le tester et le dévaloriser aux yeux du peuple : faut-il payer le tribut à Rome ? Croit-il à la résurrection ? Quel est le plus grand commandement ?…Chaque fois Jésus répond juste et la foule se réjouit.

Ces premiers jours sont donc ceux du questionnement. Quelles sont mes difficultés de croire ? Est-ce que je m’applique à enraciner ma foi, mon espérance, ma charité ? Ai-je raison de croire en Jésus ? Si oui pourquoi ? Pourquoi vais-je à la messe ? Comment est-ce que je la vis ? Puis-je rendre raison de ma foi à ceux qui la critiquent ? Quel est le rapport de durée entre mes temps de divertissement et mes temps où je prie, où je cherche à m’informer sur ma foi ? La foi se purifie et se renforce par les cribles où elle passe.

Jeudi : Le Repas

Jérusalem est bourrée de pèlerins et chaque famille termine les préparatifs. La joie monte d’heure en heure car la libération jadis des esclaves hébreux va être célébrée comme la certitude de toutes les libérations que YHWH a promises à son peuple. Il est capital de transmettre cet héritage aux nouvelles générations : tous les parents se sont appliqués à préparer leur progéniture. Il y va de la transmission de l’héritage : on est responsable devant Dieu. Le « seder pessah » commence et va durer toute la nuit.

Jésus et ses disciples se rendent dans la maison où un ami leur a tout préparé pour le repas. Les conversations vont bon train, les convives mangent de bon appétit quand tout à coup le maître murmure une annonce qui glace les cœurs : « Un de vous va me trahir »…Ensuite il accomplit les gestes rituels du pain et du vin mais en disant : « Ceci est mon corps…Ceci est mon sang… ». Qu’a-t-il voulu dire ? Quelle est son intention ?…

Très vite, les premiers disciples vont se rappeler l’ordre de Jésus – « Faites cela en mémoire de moi » – et ils célébreront « le repas du Seigneur », « la fraction du pain ». Cette pratique sera l’un des quatre piliers de la vie de l’Église. Or la crise nous jette dans une situation totalement imprévue qui, nous l’espérons, trouvera assez vite une issue.

Quoiqu’il en soit, ce jeudi, nous nous souvenons de ce jour. De l’immense tristesse de Jésus regardant son ami qui va de suite aller le livrer à ses ennemis. De sa compassion envers ses disciples qui rivalisent pour affirmer leur fidélité inébranlable et qui, dans quelques heures, l’abandonneront à ses bourreaux. Ceux-ci, il en est sûr, vont le prendre, le maltraiter, le condamner, le tuer. Mais en réalité, par fidélité à la mission de son Père et par amour des hommes, ici maintenant c’est lui qui « donne son corps » à ses amis. Ensemble, en communauté, ils continueront d’être le Messie qui apporte au monde la justice et la paix.

Nous souhaitons toujours des messes allègres, réconfortantes, enthousiastes qui nous remontent le moral. Ce soir, la première Eucharistie nous en rappelle le prix. Elle nous annonce que le croyant va à la messe aussi pour se donner, pour rencontrer des voisins qui ne l’aiment guère, qui peut-être le trahiront. Pouvons-nous échapper à ce que notre Seigneur a vécu lui-même ?…

Vendredi : Cruauté des hommes et Tendresse de Dieu

Clous dans les nerfs des bras ; flagellation ; couronne épineuse ; moqueries. Défilé des ignominies dont nous sommes capables. Les plus hauts prélats manigançant un procès invalide. Le Préfet romain signant l’arrêt de mort d’un prisonnier dont il a reconnu l’innocence. Des simples soldats maltraitant un prisonnier ligoté. La populace manipulée appelant à la mort d’un homme accueilli peu avant comme un roi…. Au croisement du supplice le plus barbare inventé par la haine des hommes et de la lumière de la Miséricorde de Dieu, le Fils, le Frère de tous, l’Innocent pantelant.

Son cadavre repose dans une grotte proche, derrière une grosse pierre roulée.

« Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Gal 2, 20). « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? » (Rom 8, 35). La profondeur du mal en nous se perd dans l’abîme de la tendresse de Dieu. Journée de connaissance, de reconnaissance. D’écoute des hurlements des hommes que l’on torture, des femmes que l’on viole, des enfants que l’on détruit. Et la rage de deviner les rires exécrables des jouisseurs, indifférents aux malheurs des hommes.

Consolation : quelques femmes sont demeurées jusqu’au bout près de la croix. Elles ont tout vu, tout retenu. Dans beaucoup de paroisses, seules, elles demeurent.

Samedi : Le Vide

La fête se poursuit à Jérusalem. Très rares sont ceux qui ont appris que l’on a exécuté le Galiléen. On se résigne : « A nouveau un espoir disparu. Ce sont toujours les gros qui l’emportent. Prions pour que vienne enfin le Messie … ». Chez les disciples, c’est l’abattement, l’incompréhension, les ténèbres, les larmes. Et la torture de la culpabilité : nous ne l’avons pas défendu, nous sommes des lâches.

Si tout se termine ici, alors courons vite faire nos achats, jouissons d’améliorer notre confort, préparons un excellent repas, cherchons à faire des placements avantageux, partons dès que possible en vacances. Les enfants vont bien, la fin de la crise se dessine. Quoi d’autre ?…

Mais quelque chose se prépare : Rendez-vous au Dimanche suivant …

Conclusion

Je n’ignore évidemment pas que vous avez tous vos obligations familiales et professionnelles et que vous ne pouvez passer cette semaine dans la prière et la réflexion religieuse. Il reste que, dans la situation actuelle et devant les défis immenses lancés à l’Église, celle-ci ne peut continuer avec des laïcs simplement honnêtes et assidus passifs de cérémonies. Covid-19, réchauffement climatique, menace écologique, progression de la pauvreté, régression de la pratique rituelle, perte de la transmission vers la jeunesse… : il serait blasphématoire de se résigner, de se juger irresponsable.

Retourner à la source : Jésus et Pâques. Reprendre le Livre des évangiles. Lire, relire, interroger le texte, poser des questions, ouvrir des échanges. Prier l’Esprit de nous éclairer, de nous introduire dans la profondeur, de nous donner la force de mettre en pratique ce que nous avons découvert.

Que Jésus ait compris que pour sauver le monde, il n’y ait pas d’autre issue que de vivre ce qu’il a vécu : il y a là un fait majeur, bouleversant. La croix : pourquoi ? et pour quoi ?

Voici la semaine décisive où, plus que jamais, chaque croyant doit regarder celui qui a été élevé pour vivre et nous dispenser l’Amour miséricordieux de notre Père.

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.