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5ème dimanche de Carême – Année C – 7 avril 2019 – Évangile de Jean 8, 1-11

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ÉVANGILE DE JEAN 8, 1-11

LA MISERE ET LA MISERICORDE

La très célèbre scène de la femme adultère cause beaucoup d’embarras. En effet elle ne se trouve pas dans les plus anciens manuscrits de l’évangile de Jean ; ou elle y est insérée plus loin dans le texte ou reportée à la fin ; parfois on la découvre en finale de l’évangile de Luc dont elle partage un peu le style ; les Pères grecs des premiers siècles ne la connaissent pas. Les spécialistes en concluent que cette scène ne faisait pas partie de l’évangile primitif de Jean et qu’elle y aurait été insérée tardivement. Toutefois elle est désormais reconnue dans le texte canonique.
Ce pardon si facile, semble-t-il, donné à une femme adultère aurait-il tellement choqué les hommes scribes qu’ils auraient éliminé cette scène ? Ou bien ne s’agit-il pas d’une scène symbolique ? Etudions.

LE JOUR EST IMPORTANT

Fait rarissime, on nous dit quel jour précis la scène se serait produite. A la fin de l’année, après la récolte des fruits et les vendanges, tout le peuple se rassemblait à Jérusalem pour les 8 jours de la Fête des Tentes. Au son des trompettes, on suppliait Dieu d’envoyer de bonnes pluies en hiver ; et on faisait mémoire de la marche de 40 ans à travers le désert quand les esclaves sortis d’Egypte avec Moïse se dirigeaient vers la terre promise, campant dans des cabanes.

Cette année-là donc, Jésus est monté, lui aussi, et il est l’objet de débats passionnés. Est-il un prophète ? Serait-il le Messie ? Le dernier jour de la Fête, il a perturbé la procession en proclamant que c’est à lui qu’il faut venir pour recevoir la véritable eau vive qui est l’Esprit (7, 37). Les autorités religieuses enragent et le brave Nicodème qui demande que l’on ouvre l’enquête requise par la Loi, se fait clouer le bec. (7, 50)

En ce dernier jour de la fête, à l’office, on termine la lecture annuelle de la Loi. Cela donne lieu à des manifestations éclatantes en son honneur: on processionne avec le rouleau, on s’écrase pour le toucher, on danse en l’enlaçant. C’est le triomphe de la Torah, la Loi très sainte, le Livre de Vie, le trésor d’Israël. Plus tard d’ailleurs, en ce dernier jour, on instituera la fête de « la Joie de la Torah », célébrée encore aujourd’hui. L’exubérance générale était telle en ces jours que l’on répétait : « Celui qui n’a pas vu la Fête des Tentes ne sait pas ce que c’est la joie ».

Mais, au milieu de la foule en délire, Jésus sent l’étau se refermer sur lui et sa mort approcher. Le soir de ce grand jour, avec ses disciples perturbés, il sort de la ville et va passer la nuit dans une cabane du mont des Oliviers. Il pourrait fuir et regagner sa Galilée. Non. Le lendemain, il revient et va être au cœur du drame : la Loi de vie peut-elle donner la mort ?

LE PROCES DE LA FEMME EST CELUI DE JESUS

De bon matin, Jésus retourna au temple de Jérusalem. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner.

Bravant toutes les menaces, Jésus se réinstalle sur l’esplanade et reprend son enseignement que le peuple écoute avec grand intérêt. Tout à coup un brouhaha éclate, la foule se fend et un groupe de scribes et de pharisiens jette aux pieds de Jésus une pauvre femme affolée et tremblante.

« Cette femme a été prise en flagrant délit d’adultère. La Loi ordonne de la lapider. Et toi que dis-tu ? ».

En effet cette loi était écrite mais elle spécifiait bien qu’elle valait pour les deux coupables (Lév 20, 10 ; Deut 22, 22). Pourquoi donc n’ont-ils pas amené aussi l’amant ? Pourquoi la femme seule ?…D’ailleurs cette loi n’était plus appliquée car Rome l’interdisait. Jean dit bien qu’il s’agit d’un piège contre Jésus. Mais celui-ci reste silencieux : il se baisse et du doigt trace des traits sur le sol. Son attitude le place donc près de la femme : il descend près d’elle sous les regards haineux et les hurlements des juges.
Et comme ses ennemis le harcèlent, il se redresse et leur lance : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre ». Imperturbable il s’incline à nouveau et gratte le sol du doigt.

En effet selon la Loi, c’était les témoins du fait qui devaient commencer la lapidation. Mais des hommes qui ont eux-mêmes commis des péchés peuvent-ils mettre à mort ? Pour les juges, la Loi était comme une pierre avec laquelle on écrase celui qui l’enfreint : pour Jésus, elle devient un miroir où les juges doivent d’abord se regarder.

Désarçonnés par cette réponse mais atteints par sa vérité profonde, les juges ne répliquent rien et, je crois, avec un petit sourire, Jean note : « l’un après l’autre ils se retirèrent, à commencer par les plus âgés ». Le cercle menaçant est désintégré. Jésus a fait sauter l’étau de la Loi.

Jésus reste seul ; la femme git devant lui. Saint Augustin dit magnifiquement : « Ils sont deux : la misère et la miséricorde »

Jésus se redresse : « Femme, où sont-ils ?…Personne ne t’a condamnée ? – Personne, Seigneur. – Moi non plus je ne te condamne pas : va et désormais ne pèche plus ».

Il est important de souligner le silence total de la femme. Elle ne nie pas la réalité des faits, elle ne cherche pas de circonstance atténuante, elle n’accuse ni son amant ni son mari. Elle accepte la condamnation écrite dans la Loi. Son attitude rappelle celle du fils prodigue qui, lui aussi, était revenu à la maison, plein de honte, en avouant : « J’ai péché » sans présenter des excuses.
Et plus encore elle reconnaît que cet homme Jésus, détesté et rejeté par les autorités religieuses, a le pouvoir de lui accorder un tel pardon sans condition. Acte de foi immense. Insensé, inacceptable pour les juges.

LES LENDEMAINS DIFFICILES DU PARDON

Et après que va-t-il se passer? La miséricorde de Jésus ouvre un nouvel avenir mais avec bien des difficultés pour tous les acteurs.

Pour la femme. Elle s’en va, vivante, libérée, mais avec l’obligation de rectifier sa vie, de tout faire pour ne plus pécher. Car il y a eu péché grave. La confession exige la décision de se convertir (sans promesse d’y parvenir tout de suite)

Pour son époux et pour son amant. Comment vont-ils vivre la nouvelle situation ? Le pardon du Seigneur est une bombe qui doit irradier la société. Elle ne s’y prête pas volontiers !

Pour les juges si pieux qui ont subi un certain affront et qui sont repartis tête basse. Leur hostilité contre Jésus, loin de s’éteindre, va au contraire s’exacerber et ils vont continuer à le poursuivre car c’est bien de lui qu’ils cherchaient la mort.

Pour le peuple, les spectateurs de la scène. Des hommes peuvent-ils tolérer que l’adultère d’une épouse soit pardonné ? … En grosse majorité, ils seront certainement scandalisés par ce Jésus qui s’octroie le pouvoir de pardonner et ils partageront l’hostilité des autorités officielles.

Mais le sommet du drame sera pour Jésus. Ce qu’il vient de faire, il le sait, est blasphématoire : car seul Dieu peut, grâce aux sacrifices du temple, pardonner le péché.

Pourtant, en hiver, il reviendra à Jérusalem pour la fête anniversaire de la Dédicace du temple où il affirmera : « C’est moi que le Père a consacré … Mon Père et moi nous sommes un » (10, 22-30). Prétention tellement exorbitante que ses ennemis voudront le lapider sur le champ – comme si la sentence portée contre la femme adultère était reportée sur lui. Mais il parviendra encore à leur échapper.

Finalement, au printemps suivant, à la Pâque, grande fête de la libération, leur dessein réussira et Jésus sera condamné à la mort en croix.
Mais de même qu’à deux reprises, devant la femme, il s’était mis près du sol puis s’était redressé, il se lèvera Vivant, ressuscité, source inépuisable du pardon du monde.
Alors enfin les disciples commenceront à pénétrer l’identité longtemps indéchiffrable de celui qui pouvait, comme Dieu, dire au pécheur : « Va en paix ; désormais ne pèche plus ». Et la Bonne Nouvelle de la Miséricorde rayonnera sur la planète entière.

L’EGLISE ADULTERE ET PARDONNEE.

Cette femme, au fond, n’est-elle pas le symbole de la Fille de Sion, de la Jérusalem, de l’Eglise qui toujours trahit son Dieu qui a fait alliance conjugale avec elle et lui a appris que le péché n’est pas infraction à un code, délit contre un règlement mais trahison de l’amour.

Merveilleux paradoxe, c’est précisément en avouant notre infidélité et en recevant le pardon que nous comprenons la Pâque.
Chaque année, l’Eglise pascalisée peut chanter : « Bienheureuse faute ».

Frère Raphaël Devillers, dominicain