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4ème dimanche de Carême – Année C – 24 mars 2019 – Évangile de Luc 15

CHARLES PEGUY : LE PORCHE DU MYSTERE DE LA DEUXIEME VERTU

Cette troisième parabole de l’espérance,
Non seulement elle est neuve comme au premier jour,
Et dans les siècles elle sera neuve.
Depuis 2000 ans qu’elle sert et qu’elle fut contée à des hommes innombrables,
à moins d’avoir un cœur de pierre, mon enfant,
qui l’entendrait sans pleurer ?

Elle a touché dans le cœur de l’homme un point unique,
un point secret, un point mystérieux.
C’est la parole de Dieu qui a porté le plus loin …
Elle est célèbre même chez les impies.

« Et il dit : Un homme avait deux fils ».
Et celui qui l’entend pour la centième fois,
c’est comme si c’était la première fois …

Rien que d’y penser, un sanglot vous monte à la gorge …

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ÉVANGILE DE LUC 15

PARABOLE DU PÈRE PRODIGUE

Que dire encore de cette parabole ressassée tant de fois depuis l’enfance ? Précisément qu’elle n’a rien d’enfantin, qu’elle est d’une profondeur inégalée, qu’elle évoque l’échec de notre société, qu’elle nous apprend que le pardon est chose grave et que son titre est faux puisqu’elle s’adresse aux pharisiens. Et que le péché peut nous conduire à connaître le vrai Dieu.

RENIER DIEU POUR ENFIN LE CONNAÎTRE VRAIMENT ?

Si l’éducation chrétienne a été sévère, si l’enfant n’en retient que des règlements et des rites obligatoires sous peine de châtiment, si l’autorité des adultes s’est montrée trop pesante, l’image de Dieu risque fort de devenir le « sur-moi » de Freud, l’instance écrasante qui enferme dans la prison de la culpabilité. Et que l’homme doit rejeter s’il veut respirer et s’épanouir dans la liberté.

« Donne-moi ma part » exige le cadet pour faire sous-entendre qu’il voudrait la mort du père. Mais le père de Jésus ne se crispe pas sur son autorité : sans un mot, il cède à la demande. Il sait les risques mais il veut des enfants libres et non des agenouillements d’esclaves (Péguy).

Nous pouvons bien renier Dieu : le ciel ne nous tombera pas sur la tête. Nous serons même d’abord heureux. Mais… ?

L’ECHEC D’UNE SOCIETE

Le cadet rassembla tout ce qu’il avait et partit pour un pays lointain où il gaspilla sa fortune en menant une vie perdue.

Le fils renonce à Dieu mais il a de l’argent, beaucoup d’argent. La puissance, la liberté, la jeunesse. Et aucun compte à rendre à personne. Au volant de sa Porsche bourrée de vêtements à la dernière mode, de jeux vidéo, de téléphones portables, ivre de joie, il file pleins tubes sur l’autoroute avec un unique projet : croquer la vie à pleines dents. Palaces 5 étoiles, boîtes de nuit, jolies filles, champagne… : enfin il va jouir, s’éclater. Pétillement de jouissances dans la magnifique société de consommation. Le bonheur total ! Qui se pimente davantage quand il pense à son imbécile de frère qui est resté empêtré dans les vieilles traditions de la famille et de la religion. Vieux catho obsolète. Tandis que moi, je suis moderne !

Mais « le pays lointain » – la société qui veut se construire sur la mort de Dieu – est un piège. Plus on consomme plus on se consume. Notre jeune homme peu à peu s’abîme dans l’échec total :

  • Echec de l’amour : la femme n’était qu’un objet et il n’a pas découvert l’amour.
  • Echec de la liberté : il avait voulu être maître de sa vie et le voilà esclave, méprisé
  • Échec de l’économie : dans ce pays ou règne l’unique loi de « donne-moi ma part », la concurrence est féroce et les puissants sans pitié. Ayant tout dépensé, le jeune étranger en est réduit à garder les porcs (comble de l’impureté).
  • Echec de l’amitié : où sont ses anciens copains ? Le pauvre type dépenaillé n’attire plus personne.
  • Echec de la vie : « Et personne ne lui donnait rien ». Il glisse à la mort. « Et moi ici je meurs ».

Ce n’est pas Dieu qui le punit. Mais puisque Dieu est la source de la vie des hommes et qu’il sait comment ils doivent vivre sur une terre heureuse, s’ils le nient, c’est eux-mêmes qui fabriquent leur malheur.

LA DOUBLE MERVEILLE DE LA CONVERSION ET DE LA MISERICORDE

La liberté l’avait poussé au refus de Dieu : la pauvreté l’y reconduit. « Il réfléchit » : mon père me donnera bien un peu à manger. Avec des pieds de plomb, dépité, il se met en route. Et voici ce qui est sans doute une des plus belles scènes de toute la littérature mondiale et qui faisait pleurer Péguy :

Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut bouleversé aux entrailles. Il courut se jeter à son cou et le couvrit de baiser. Le fils dit : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi : je ne mérite plus d’être appelé ton fils ». Mais le père le coupe : « Vite, apportez le plus beau vêtement, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds. Tuez le veau gras et nous allons festoyer. Car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ». Et la fête commença.

Car malgré le camouflet du départ, le père ne s’habitue jamais au départ d’un fils. Sans relâche il scrutait l’horizon et il a reconnu tout de suite la silhouette qui était encore engluée dans « le pays lointain ». L’amour est patient, il attend, il espère. Ses yeux ne dardent pas de colère : ils se mouillent de tendresse.

Rectifions la traduction trop mièvre : non « pris de pitié » mais « ému à la matrice ». L’expression est réservée à Dieu dans les 4 Evangiles. Ainsi s’éclaire une absence qui nous avait échappé au début : pourquoi ne parle-t-on pas de la mère ? Parce qu’évidemment Dieu est les deux. Quand le Créateur voit à quel point le péché abîme l’homme, il est comme une maman poignardée devant son enfant défiguré et moribond. Si nous, les sots, nous considérons le péché comme une peccadille, une infraction à une loi, toute la bible le dénonce avec force parce qu’il est homicide.

Et la conversion ? C’est une merveille. C’est croire que la déchéance n’est pas inexorable, que nous ne sommes jamais condamnés sans appel, que nous ne sommes pas réduits à nos pires actions, que les pires ténèbres n’empêcheront jamais l’aurore. Non pas que nous méritions le pardon. Le prodigue n’a nulle contrition – et d’ailleurs son père ne l’exige pas. Il suffit qu’il avoue sa faute : « J’ai péché… », qu’il veuille vivre et qu’il crie au secours. Et son père le coupe pour ne pas entendre la fin de sa confession : « Traite-moi comme un ouvrier ». Expression intolérable, indicible. Nous ne serons jamais des fonctionnaires de Dieu.

Et la miséricorde ? Autre merveille. Ce n’est pas un coup d’éponge sur une tache, une excuse facile. Ce n’est rien moins qu’une re-création de l’homme. Ce que signifient tous les détails du récit.
L’amour ne lambine pas, il urge : « Vite ». Enlevez-lui ses haillons et mettez-lui son plus bel habit: je veux que mon fils soit beau. Et une bague en or pour signifier sa grandeur de propriétaire. Et les plus belles sandales pour marcher fièrement…. Au risque qu’un jour peut-être il reparte ? Je cours le risque car la liberté jamais ne se lie. Ainsi le père lui offre tout ce qu’il croyait chercher dans le pays lointain : la gloire, la dignité, la richesse, la liberté.

Ce moment de grâce n’est pas une réconciliation de sacristie : il doit éclater en une fête. Que toute la cuisine se mette en branle, que les musiciens jouent avec les anges: « Quand on n’a que l’amour ». Je veux que ciel et terre chantent d’allégresse. Un fils perdu est retrouvé ; un fils mort est vivant.

La scène questionne les débats sur la confession parfaite, les chuchotements dans la tombe du confessionnal, les démangeaisons des scrupules, les pénitences tarifées (5 Pater et 5 Ave + tva.). Et elle doit transformer nos messes piteuses en banquets des pécheurs pardonnés et fiers de l’être.

LE FILS AINÉ : LE PHARISIEN

Il est scandalisé, il enrage, le brave garçon : « Moi, je suis resté fidèle, j’ai travaillé durement, j’ai observé tous les préceptes, j’ai résisté aux tentations, tu n’as aucun reproche à me faire. Et mon fichu de frère qui a dépensé tout l’argent, qui s’est roulé dans la débauche, voilà qu’il revient et non seulement tu lui pardonnes mais tu lui fais la fête comme pour un héros !? ».

Le père se justifie : « Il est mon fils, je l’avais perdu et il est revenu, je le croyais mort et il est vivant. Donc il faut se réjouir, faire un banquet. N’oublie pas : c’est ton frère, viens l’embrasser. Comprends donc que l’essentiel, ce n’est pas l’obéissance plus ou moins parfaite, l’acquisition des mérites et des vertus ». On ne peut pas rejeter celui qui a failli. Dieu est Père : les hommes sont ses enfants. Un seul manque : il est triste. Un seul revient, il est fou de joie. »

Et l’histoire finit mal : l’aîné se braque dans sa colère et refuse l’invitation. Il veut bien Dieu mais pas son frère. S’efforcer d’observer des lois mais avec un Dieu qui punit l’autre coupable.

CONCLUSION

Et en effet les pharisiens et légistes pour qui Jésus a inventé cette parabole refusent de céder et s’enferment dans leur bon droit. Loin de les convertir, la parabole les durcit davantage et leur hostilité brûle contre ce Jésus perturbateur qui semble remettre la Loi en question en offrant si facilement le pardon. Et on sait ce qui va advenir : convaincus de la dangerosité de ce blasphémateur, ils parviendront à l’arrêter et à le faire mettre à mort.

Au Golgotha, comme dans la parabole, on tuera, non plus un veau gras, mais Jésus qui s’offrira comme l’agneau. Mais après Pâques, Marie-Madeleine, Pierre le renégat et les lâches apôtres organiseront le banquet de l’Eucharistie et ils inviteront tout le monde, honnêtes gens et malfaiteurs, à faire la fête avec eux pour célébrer le Dieu du pardon infini et la réussite de son projet : unir dans la paix les enfants du même Père.

Carême : temps de purification de notre image de Dieu et temps de pardon.

Frère Raphaël Devillers, dominicain