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2ème dimanche de carême – Année C – 13 mars 2022 – Évangile de Luc 9, 28-36

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Évangile de Luc 9, 28-36

Visage de Lumière

En rejetant les tentations – c.à.d. les fausses solutions au malheur des hommes – Jésus va évidemment décevoir les foules qui demandent, comme toujours, la satisfaction des jouissances terrestres, la bonne santé et l’élimination des ennemis. En outre par son comportement (il mange avec les pécheurs, il supporte les païens), par ses déclarations scandaleuses (il pardonne les péchés), ses critiques acerbes de certaines pratiques religieuses et sa dénonciation de l’hypocrisie et de la cupidité des grands prêtres, il est très vite objet de suspicion, de colère, d’hostilité, de haine.

Aussi lorsqu’il décide de quitter la Galilée et de monter à Jérusalem pour y poursuivre sa mission, il est sans illusion : « Ils me feront souffrir, ils me mettront à mort ». Mais je ne serai pas un innocent victime d’une erreur judiciaire ni un prophète martyr : Dieu m’a assuré que je suis son Fils, donc il me rendra la vie. Parce que je donnerai ma vie terrestre par amour de l’humanité, mon Père me donnera la Vraie Vie, la Vie éternelle, que je partagerai avec tous ceux qui me font confiance et prennent le même chemin que moi. C’est l’amour total qui est la victoire sur ce que Freud décèlera comme « le désir de mort » que toutes les tentations cachent et seront toujours impuissantes à vaincre.

Lorsqu’il fait cette annonce, pour la première fois, à ses disciples, ceux-ci sont complètement abasourdis. Mais faisant fi de leur résistance, Jésus se met en marche vers la capitale. Ils le suivent quand même.

Le Signe de la Gloire éternelle

« Or environ 8 jours après ces paroles, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et monta sur la montagne pour prier. Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage changea et son vêtement devint d’une blancheur éclatante. »

Omise par la lecture de ce jour, la notation temporelle est rare donc importante pour Luc : elle signifie qu’il y a un lien entre les deux épisodes. Le Fils vient de déclarer publiquement qu’il accomplira sa mission jusqu’à la mort : son Père confirme et lui donne le signe de la gloire qui l’attend : son visage rayonne de la Gloire et la Lumière divine l’investit tout entier. La prière souligne l’attachement profond entre le Père et le Fils.

Et voici que deux hommes s’entretenaient avec lui : Moïse et Elie, apparus en gloire, parlaient de son exode qui allait s’accomplir à Jérusalem.

Les deux plus grands personnages, Moïse qui a donné la Loi et Elie le Prophète combattant farouche contre l’idolâtrie, sont vivants dans la sphère de la Gloire divine. Ils reconnaissent la supériorité de Jésus et le confirment dans sa décision : dans la capitale sa mort va accomplir l’ultime et définitif « exode ». Moïse avait guidé la sortie hors de l’esclavage d’Égypte : la croix va réaliser la libération de la prison du péché et l’entrée dans le royaume de Lumière. Non plus pour un seul peuple mais pour l’humanité.

Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil mais, s’étant réveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui. Or comme ceux-ci se séparaient de Jésus, Pierre lui dit : «  Maître, il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie ». Il ne savait pas ce qu’il disait.

N’ayant pas la force de tenir dans la prière, les apôtres basculaient dans la nuit quand un sursaut les saisit. Aveugles, ils commencent à voir : symbole du passage de Pâque quand Jésus, le premier, « se réveillera » de la mort. Pris de bonheur, Pierre voudrait prolonger cette extase mais il est encore dans l’ancien monde où Jésus demeure dans la lignée de la Loi et des Prophètes.

Comme il parlait ainsi, survint une Nuée qui les recouvrait. La crainte les saisit au moment où ils y pénétraient. Et il y eut une voix venant de la nuée qui disait : «  Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu : écoutez-le ».

Quand Jésus est dans Gloire divine, l’Esprit-Saint descend et englobe en lui et autour de lui tous les croyants de la Première et de la Nouvelle Alliance. Il ne s’agit plus de vénérer séparément les grands personnages, de construire des temples en leur honneur, mais de se laisser prendre tous ensemble dans l’Esprit insaisissable. Avec Jésus glorifié, tous les croyants deviennent le Temple spirituel, l’Église universelle qui assume tous les temps et les lieux.

Pris dans l’Esprit de Lumière et de Vie, les croyants peuvent entendre la voix du Père qui reprend ce qu’Il avait déclaré à Jésus lors de son baptême, mais cette fois en s’adressant aux disciples et en les pressant de faire confiance à Jésus : « Mon Fils bien-aimé : écoutez-le ». C’est-à-dire : lorsqu’il vous dit qu’il est messie, qu’il sera mis à mort mais qu’il passera dans la Gloire divine, écoutez cet enseignement. Cette marche à la mort vous paraît absurde, inimaginable et cependant c’est la seule voie possible pour accomplir le sauvetage de l’humanité. Du coup vous vaincrez les tentations : se figurer qu’il suffit de combler de biens, faire la guerre, éblouir par du merveilleux. Mais en aimant jusqu’au don total, le Fils opère le passage de la mort à la Gloire

Au moment où la voix retentit, il n’y eut plus que Jésus seul.

Les disciples gardèrent le silence et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu’ils avaient vu ».

Fugitive est la vision. Subitement les disciples se retrouvent avec Jésus « seul », l’homme ordinaire, qui se lève et redescend la montagne absolument décidé à monter sur le mont Sion. Les apôtres, intrigués, le suivent mais se gardent de raconter ce moment étrange qu’ils viennent de vivre : de toutes façons cela ne convaincrait personne.

Prélude au Mystère Pascal

Il est intéressant de relire l’ensemble de tout ce passage de Luc : de 9, 12 à 9, 43

  • Un soir, Jésus, avec quelques pains des apôtres,  nourrit une grande foule: « il les bénit, les rompit, les donna ». Chacun est rassasié. Partage gratuit, sans conditions, dépassant les fossés sociaux.
  • A l’écart, Jésus prie. Pour la première fois Pierre le confesse comme « le Messie ». Jésus annonce qu’il va à Jérusalem, qu’il sera mis à mort par les autorités, mais il ressuscitera. Il prévient que tout vrai disciple doit prendre le même chemin.
  • 8 jours après, Jésus prie. Le Père donne un signe de vérification : Jésus rayonne de la Gloire divine. L’Ancien Testament le confirme dans ce qui sera son « exode », la sortie du mal dans la lumière.
  • Le jour suivant, Jésus guérit un enfant épileptique et le rend à son père.
  • Jésus calme l’émerveillement des foules et annonce, pour la 2ème fois, sa passion proche.

La succession est parlante : souper de partage du pain béni (« eucharistie ») — annonce de la croix — prélude de la résurrection. – guérison et restitution des générations dans la paix.

Ainsi au cœur du temps de mission de Jésus, « le mystère pascal » se préfigure : messe , souffrance, joie nouvelle, réconciliation. Le temps de la vie terrestre est le temps de la découverte et de l’entrée dans « le mystère pascal ».

Lors des récentes inondations et aujourd’hui dans le désastre de la guerre en Ukraine, avez-vous remarqué le comportement des foules ? Sans être commandés, par réaction spontanée du cœur, des gens se déplacent, même très loin et ils offrent hospitalité, soins, argent et marchandises. Et leur visage montre leur satisfaction : ils donnent, ils se privent et ils sont surpris par le bonheur qui les prend.

Pourquoi donc l’humanité est-elle si lente à comprendre le message de l’Évangile toujours confirmé par les événements ?…Écoute donc, Vladimir !!

Je relis l’émouvant discours d’adieu de Paul aux chrétiens de Milet à qui il annonce qu’il monte à Jérusalem et qu’il y sera tué :

« Je sais qu’après mon départ, des loups féroces s’introduiront parmi vous. De vos rangs surgiront des hommes aux paroles perverses qui entraîneront les disciples à leur suite…Veillez donc.

Rappelez-vous que, pendant trois ans, je n’ai cessé de conseiller chacun de vous. Maintenant je vous remets à Dieu…Je n’ai convoité l’argent ou l’or ou le vêtement de personne. Mes mains ont pourvu à tous mes besoins. C’est en peinant qu’il faut venir en aide aux faibles et se souvenir des paroles de Jésus : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35).

Madame, qui pataugez dans les cosmétiques les plus coûteux, rappelez-vous l’authentique rayonnement du visage.

Fr Raphael Devillers, dominicain.