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2ème dimanche de Carême – Année A – 8 mars 2020 – Évangile de Matthieu 17, 1-9

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ÉVANGILE DE MATTHIEU 17, 1-9

La Transfiguration n’est pas un transhumanisme

Lorsqu’au baptême, Jésus reçut la vocation de son Père, n’était-il pas magnifique le programme qu’il décida de proposer à son peuple ? Dieu allait venir établir son règne non par une déflagration cosmique ni par l’anéantissement des ennemis mais suite à un effort de conversion de chacun.
Le bonheur venait non de la richesse ni de l’orgueil ni même de la fin des maladies mais de l’humilité, de la miséricorde, de la douceur. Pas de colère, pas d’injures, pas de mensonges, pas de vengeances. Travailler à la paix, aimer même ses ennemis. Oser l’extraordinaire et ainsi recevoir mission de donner saveur à la vie, comme le sel, et d’éclairer les ténèbres du désespoir et de l’angoisse.

Très vite les foules se pressèrent pour écouter ce message d’espérance du jeune prophète qui circulait à travers la Galilée. « Ah si on faisait ce qu’il enseigne ! ». Mais en fait peu s’y engageaient. On accourait surtout pour demander la guérison des malades. Et Jésus se lamentait sur les villes du lac qui refusaient de se convertir à sa Parole. Même dans son village de Nazareth, même au sein de sa famille, on demeurait sceptique devant ce charpentier qui perturbait tout le monde.

Mais il y avait pire : les pharisiens, acharnés à pratiquer les moindres détails de la Loi, et les scribes, spécialistes de l’explication des Ecritures, se cabraient devant ce prétendu Messie qui fréquentait les pécheurs, embauchait même un voleur dans son équipe, égratignait l’observance formelle du sabbat, dédaignait les purifications légales et surtout osait donner le pardon des péchés. S’il opérait des guérisons, c’était certainement parce qu’il avait fait un pacte avec le diable.

L’affaire était très grave, cet individu était dangereux et très vite l’évangile note : « Des pharisiens tinrent conseil sur la manière de TUER Jésus » (12, 14).

Jésus peu à peu fait la triste expérience : ce qui est l’absolue vérité de son Père et qui fait son bonheur à lui, se heurte au mur non seulement des moqueries et de l’incrédulité mais d’une hostilité qui vire à la haine. Il voulait la vie des hommes et certains parmi les plus pieux d’entre eux veulent sa mort.

Alors il décide de faire une nouvelle retraite, cette fois à la frontière nord d’Israël, près de la nouvelle ville païenne de Césarée. Et là, le ton grave, le visage tendu, les traits tirés, il annonce à ses disciples sa décision qui éclate comme un coup de tonnerre : « Je vais monter à Jérusalem pour proclamer mon message et dénoncer les dérives religieuses. Je le sais : les autorités m’arrêteront et me condamneront à mort. Mais mon Père, j’en suis sûr, me rendra la vie. Et je vous préviens: celui qui veut être mon disciple doit me suivre sur ce chemin et subir le même sort ».

Et sans attendre, sans forcer les disciples complètement éberlués, Jésus se met en route. Il ne faut pas tarder afin d’arriver à Jérusalem pour la Pâque. Bientôt, comme jadis à son baptême, il va réentendre la voix de son Père.

Jésus transfiguré

« Après six jours, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, il les emmène à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux : son visage devint brillant comme le soleil et ses vêtements blancs comme la lumière. Voici que leur apparurent Moïse et Elie qui s’entretenaient avec lui ».

Exceptionnellement Matthieu précise le lien avec l’épisode précédent que nous venons de rappeler : c’est « après six jours ». La notation est une reprise de la grande scène de la révélation sur la montagne du Sinaï quand Moïse, accompagné de 3 hommes, reçut la Torah de Dieu et que son visage devint lumineux.

Donc c’est parce que Jésus vient de s’engager à remplir jusqu’au bout la mission reçue de son Père, en acceptant la mort, que son Père en retour lui fait la grâce d’être transformé par la Lumière de la Vérité.

Il y a donc là non une grâce mystique mais comme un prélude, une prophétie de la Pâque prochaine. Si la croix est amour donné jusqu’à la mort, la transfiguration est esquisse de la Résurrection. Jésus vit l’annonce de la Pâque. Son visage illuminé par la Gloire révèle sa personnalité divine.

Moïse et Elie, les deux grandes figures de la Loi et des Prophètes, apparaissent et s’entretiennent avec Jésus. Luc précise : « Ils parlaient de son exode qu’il allait accomplir à Jérusalem ». Donc ces géants de la révélation voient en Jésus l’accomplissement de leur histoire et ils s’inclinent devant sa grandeur singulière.
Non Jésus n’abolit pas la Loi comme le prétendaient ses adversaires mais il l’accomplit, la conduit à son aboutissement. Le Premier Testament conduit normalement au Nouveau.

Les erreurs de Pierre

« Pierre dit à Jésus : « Seigneur, il est heureux que nous soyons ici. Si tu le veux, je vais dresser trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie ».
Il parlait encore lorsqu’une Nuée lumineuse les couvrit de son ombre ; et de la nuée, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ».

Le sympathique et fougueux n°1 des apôtres nous représente souvent dans les évangiles : il aime son Maître, il est plein de bonne volonté mais ses réactions sont souvent trop courtes, trop « humaines ».

D’abord il veut montrer son sens du sacré en dressant trois tentes pour les trois grands personnages. Car l’homme croit toujours honorer Dieu en lui élevant un édifice, en lui assignant une maison, un espace. Le temple de Jérusalem était la demeure de Dieu et toutes les religions ont voulu pour leur(s) divinité(s) des bâtiments majestueux, à la décoration fastueuse où se déroulaient les cérémonies rituelles.

Mais cette initiative de Pierre entraine une séparation entre les personnages sacrés, entre Loi, Prophètes et Evangile et une autre entre ceux-ci et les trois apôtres.

Cette suggestion de Pierre, faussement généreuse, est aussitôt démentie par Dieu lui-même qui envoie, sous le symbole de la Nuée, son Esprit qui prend tous les personnages sous son ombre. L’homme voulait se dévouer en faisant une maison à Dieu : c’est Dieu lui-même qui offre un abri, une demeure qui protège prophètes et disciples et les rassemble tous autour de Jésus.

Ensuite Pierre était tout « heureux » de voir Jésus en gloire, il souhaitait éterniser ce moment lumineux. Dieu lui répond que l’essentiel n’est pas de voir mais d’entendre. La Voix divine lui dit ce qu’elle avait dit à Jésus seul au baptême : « Celui-ci est mon fils bien-aimé » et elle ajoute « Ecoutez-le ».

Or Jésus est demeuré silencieux pendant toute la scène. Dieu renvoie donc à tout ce qu’il leur enseigne depuis le début et surtout ce qu’il leur a dit « six jours avant » : sa mort prochaine et sa résurrection. Cette annonce qui leur paraissait folie est la vérité. Puisque les hommes veulent supprimer le messager de la Bonne Nouvelle, il donnera sa vie afin de leur pardonner. Et c’est par ce paradoxe que le Royaume de Dieu viendra.

Jésus seul

« Les disciples tombèrent face à terre, saisis d’une grande frayeur. Jésus s’approcha, les toucha : « Relevez-vous, n’ayez pas peur ». Ils ne virent plus que Jésus seul. »

Devant la manifestation de Dieu, les hommes s’effondrent comme morts mais Jésus les touche et sa voix les relève et les calme. Il y a là comme un mime du mystère pascal auquel les disciples vont participer : tomber et se laisser relever. La vision furtive a disparu. Il ne leur reste plus que l’essentiel : regarder l’homme Jésus, descendre avec lui de la montagne et le suivre sur la route vers Jérusalem où tout se déroulera comme Jésus l’avait dit.

Il est remarquable que ce moment divin de transfiguration n’empêchera pas Jésus de trembler d’angoisse au jardin des Oliviers et de hurler sa souffrance sur la croix du Golgotha. Pas plus qu’elle n’empêchera Pierre de renier son Maître et les apôtres de s’enfuir en l’abandonnant.

Les plus hautes grâces mystiques ne briment pas notre liberté et nous laissent dans la faiblesse de notre condition. L’homme ne peut par ses propres forces construire un au-delà de l’homme – un transhumanisme.

Il est homme pour être divinisé : ce ne peut être qu’un don divin. Depuis la Transfiguration, tout visage humain – fût-il horriblement défiguré – est divinement respectable.

Conclusions

La 1ère étape du carême nous rappelait les trois grandes options de vie.

La 2ème aujourd’hui nous pousse à la retraite, à la méditation de la personne de Jésus. Heureux sommes-nous de jouir de moments de lumière, d’entrevoir son mystère. Mais plus encore d’obéir au Père qui nous offre la maison de la communion dans l’Esprit et nous encourage à suivre son Fils.

La réelle beauté du visage n’est pas cosmétique mais l’épiphanie d’un cœur qui aime.

Frère Raphaël Devillers, dominicain