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1er dimanche de carême – Année C – 27 février 2022 – Évangile de Luc 4, 1-13

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Évangile de Luc 4, 1-13

Les Choix Fondamentaux

Depuis mercredi, nous sommes donc entrés dans la période de carême : à part les anciennes générations, qui sait encore ce que ce mot signifie ? Il évoque la tristesse en commençant par « jour des cendres » et en imposant privations et sacrifices. Quel est donc le sens de tout cela aujourd’hui ?

En fait carême désigne « une quarantaine », mot très employé aujourd’hui suite à l’épidémie du covid, marquant un temps d’observation pour déceler les indices de contamination et échapper au mal. Ainsi le carême est une période de réflexion sur notre manière de vivre notre engagement chrétien : est-ce que nous nous préservons du mal ? Luttons-nous réellement contre les tentations que la société nous inflige ? Nous décidons-nous à rectifier nos dérives ? Vraiment le problème ne se réduit pas à la privation de quelques friandises mais à la réussite de notre VIE ! La question n’est pas : que vais-je faire pour Dieu ? mais qu’est-ce que Dieu veut faire de moi ? Est-ce que j’obéis à sa volonté ?

Jésus a été tenté

Certains accusent encore la foi d’être une aliénation, une obéissance aveugle. Absolument pas. La foi rend libre : assaillie de critiques, sujette à des dévoiements elle appelle sans cesse à des décisions. Pendant des années, Jésus mena l’existence d’un simple charpentier de village, sans rien d’exceptionnel. Puis un jour, comme beaucoup de voisins, il se rendit à l’écoute du nouveau prophète et là ce fut le choc : sortant du baptême, il entendit une voix du ciel : « Tu es mon Fils bien-aimé : aujourd’hui je t’engendre ». Il comprit : Dieu mon Père m’instaure pour inaugurer « aujourd’hui » son Royaume. Mais comment ? Aucun programme, aucune directive. Il lui fallait inventer. La Force, l’Esprit de Dieu ne nous manipule pas mais nous plonge au cœur de notre liberté donc de nos choix.

C’est pourquoi Jésus entra « en carême » : il s’enfonça dans le désert et la solitude totale pour être seul avec Dieu, se contentant de l’eau de puits et de la maigre nourriture de quelques arbustes. Mais le désert n’est pas un temps de loisirs ou de douce piété : le démon y rode, force mystérieuse acharnée à détruire le projet de Dieu et à tuer l’homme. Sa voix fielleuse insinue d’alléchantes propositions.

« S’il est vrai que tu es le Fils de Dieu », tires-en les conséquences : je vais t’indiquer les moyens les plus efficaces pour réaliser ce Royaume.

1ère tentation : Être comblé par le monde

« Change donc ces pierres en pains » : c.à.d. que l’humanité soit comblée par la matière, les biens de ce monde. Qu’elle croit combler son désir de Vie en assouvissant ses besoins. Que son bonheur d’avoir toujours mieux et plus le satisfasse, le remplisse. Jamais assez. Jouir des nourritures terrestres, s’évader dans les alcools et les drogues, planer à la découverte des merveilles de la création, inventer les nouvelles liturgies des concerts et des sports, dans les « temples » gigantesques de la consommation, adorer « les idoles » du chant ou du foot, s’acharner au profit maximum, se trémousser jusqu’à la transe, rêver d’ascension dans le ciel étoilé…L’argent est mon berger : rien ne saurait me manquer.

Sèchement Jésus réplique : « L’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute Parole de Dieu ».

Oui certes, l’homme est un consommateur obligé et rien n’interdit les plaisirs de la table et des divertissements. Mais ce qui lui donne la vraie vie, c’est de jouir des biens de ce monde comme Dieu le demande, c’est d’écouter la voix de son désir profond. Jésus acceptera des invitations partout mais il restera pauvre, il dénoncera avec vigueur la fascination de l’argent qui remplit d’orgueil, détruit la justice, lamine les pauvres. Et il commandera à ses disciples de régler leur existence autour du simple repas où, toutes nations et toutes classes sociales mêlées, ils mangeront un morceau du même pain. Ainsi seront-ils libérés de l’idolâtrie et deviendront un seul Corps.

2ème tentation : La violence du pouvoir

« Vois le monde : Je te donnerai tout le pouvoir sur ces royaumes car cela m’appartient et je le donne à qui je veux … Si tu te prosternes devant moi ! ».

Après l’avoir, la soif du Pouvoir. Pharaonique chez certains ! A tous les stades, les hommes ont besoin d’organisation, de hiérarchie de pouvoirs afin de maintenir l’ordre. Mais ce démon assure qu’il est le maître de la politique et qu’il assure le succès de ceux qui cèdent à ses directives : ambition démesurée, perte des scrupules, acharnement à écraser l’autre, à gravir les échelons, à comploter en toute perversité, à imposer ses ordres, à utiliser les ruses et les violences nécessaires. Terrifiante ivresse du Pouvoir ! Le monde a-t-il connu un seul jour sans guerre ?

Horrifié, Jésus rejette vivement cette idolâtrie meurtrière : « « Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu et c’est lui seul que tu adoreras ».

Dieu ne s’impose pas, il respecte notre liberté. Son projet est de nous sauver du mal qui fait notre malheur, de nous faire entrer dans son Royaume de justice, de joie, de paix mais c’est à chacun de choisir son chemin. Pactiser avec le démon en cédant à ses sollicitations, en prétendant vouloir le bonheur des foules, est un leurre, un mensonge, une chute dans l’abîme. Les idéologies modernes n’ont-elles pas conduit aux pires des massacres, au goulag, à la shoah ???? Jésus refusera l’usage de toute violence, il parlera, expliquera, ne forcera personne, invitera chacun à découvrir son Père. Victime de la violence des puissants, c’est en se donnant par amour qu’il deviendra effectivement Roi.

3ème Tentation : La Séduction

« Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi du haut du temple puisqu’il est écrit que Dieu ordonnera à ses anges de te garder ».

Il n’y a pas que la violence physique : plus subtilement il existe une façon de subjuguer les foules : les ravir par le merveilleux, les séduire par l’inimaginable. Planer sans nulle protection et atterrir indemne sur l’esplanade du temple où s’agglomèrent les foules, voilà un spectacle qui va éliminer toutes les objections et les y faire entrer en proclamant qu’elles croient. Les gens doutent mais il suffit que l’on parle d’un miracle, d’un fait inexplicable, et ils courent. Ils voudraient une religion du pouvoir, qui protège de toute chute, qui permet des exploits, qui guérit sur commande. Enfantillage !

L’homme ne peut sommer Dieu d’accomplir une intervention ; il ne peut pas solliciter sa Toute-Puissance dans un but spectaculaire et magique !  Une dernière fois, Jésus repousse la tentation faussement religieuse. Lui-même certes a accompli quelques miracles (une trentaine selon les évangiles) mais jamais pour épater et forcer l’adhésion. Ce n’était jamais des gestes ostentatoires pour se mettre en valeur mais des actes inspirés par la miséricorde devant la souffrance des hommes. Lorsque des pharisiens lui proposèrent de faire sur le champ un miracle afin qu’il puissent croire, il se rebiffera tout de suite. Et d’ailleurs on remarque ses réticences croissantes devant le merveilleux et il cessera d’en faire jusqu’à refuser de descendre de la croix.

Rendez-vous au Golgotha

« Ayant épuisé toutes les formes de tentation, le démon s’éloigna de Jésus…jusqu’au moment fixé ! ».

Ainsi ces trois tentations résument toutes les autres : combler l’homme par des biens uniquement terrestres, imposer la foi par l’usage de la violence, l’insinuer par des moyens magiques. On ne supprime pas Dieu et on ne l’utilise pas à son service. Ainsi, lors de son « carême » au désert, Jésus a pris ses options fondamentales.

Il va commencer sa mission avec une seule arme : la Parole ; avec un seul moyen : la pauvreté ; une méthode : la fidélité à l’humble condition humaine. Vrai Fils de Dieu, il va demeurer faible, humble. Il ne se servira pas de Dieu pour réaliser sa mission mais il sera son serviteur.

Sans titre de gloire, sans nulle pression, sans flatterie, il ira par les chemins, il choisira comme collaborateurs des hommes ordinaires dont il supportera la faiblesse. Mais rien ni personne ne l’arrêtera, il ne fera aucune concession, il affrontera le bloc de ses adversaires sans jamais faillir. Il sera encore tenté même par des gens très pieux, même par Pierre qu’il repoussera comme un « satan ». Consciemment il marchera au rendez-vous final, « au moment fixé » , où le Satan déchaînera toute sa force pour le jeter dans la fournaise de la haine. Mais le feu de son amour en sera exacerbé et la croix mortelle deviendra son trône. Nu et pitoyable, il ne sera pas anéanti mais victorieux. « Père, pardonne-leur » : le Royaume sera inauguré.

Notre Carême

Le carême est donc un temps de combat. Un temps de réflexion pour débusquer les idéologies courantes mais mortifères. Pour chercher de tout cœur à mieux connaître la volonté de Dieu en relisant les Écritures. Pour rejeter les propositions enjôleuses qui promettent le bonheur et mènent à la mort. Pour constituer des communautés d’entraide. Pour nous préparer à vivre le mystère de Pâques.

Fr Raphael Devillers, dominicain.