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1er dimanche de Carême – Année B – 21 février 2021 – Évangile de Marc 1, 12-15

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Évangile de Marc 1, 12-15

La Bonne Nouvelle du Carême

« Le carême » ? Il est fort probable que ce mot ne signifie rien pour les jeunes générations – en partie d’ailleurs parce qu’il a, pour les anciennes, un sens biaisé : « un temps triste où il faut tirer la tête et se priver de petits plaisirs tels que manger du chocolat ou boire un apéritif ». Enfantillages.

Le mot « carême », du latin quadragesima, ne signifie donc pas « sacrifice » mais « une quarantaine », un laps de temps (que la pandémie a remis en usage…en l’écourtant) pour définir une période de surveillance en vue de la guérison.

Marc nous parle du seul carême de Jésus : moment capital où il a pris ses options fondamentales de mission. Reconstituons le texte, que la liturgie a écourté, parce qu’il montre la cause de ce carême.

Un appel d’espérance

« Jésus vient de Nazareth et se fait baptiser par Jean dans le Jourdain. Quand il remontait de l’eau, il vit les cieux se déchirer, l’Esprit, tel une colombe, se poser sur lui et une voix du ciel dit : « Tu es mon Fils bien-aimé : je t’ai élu ». Aussitôt l’Esprit pousse Jésus au désert. Pendant 40 jours, il est tenté par satan. Il est avec les bêtes sauvages et les anges le servent. ».

Une rumeur a donc atteint le petit village : on raconte qu’un prophète a surgi là-bas pas loin de la Mer Morte. Combien de Nazaréens se sont déplacés pour aller l’entendre ? D’abord était-ce un véritable envoyé de Dieu ou un illuminé comme il s’en présentait régulièrement ? Pouvait-on encore espérer quelque chose après tant d’années d’occupation païenne et de silence de Dieu ? Et puis il fallait trimer dur pour gagner sa vie …

Jésus, lui, se décide : il laisse là sa mère et son atelier et se met en route.

Au commencement donc il y a l’espérance du changement. On peut trouver mille excuses pour accepter l’état des choses, se résigner à l’injustice dominante, à la misère des petits. On peut trouver farfelus et utopistes ceux qui évoquent un renouveau, un autre monde. « On a tout essayé, monsieur ! Demeurons dans notre cocon, protégeons-nous des embarras et prions beaucoup pour que Dieu intervienne un jour… ». Or Dieu appelle au changement par la voix de certains prophètes mais nous fermons les oreilles.

Le carême, c’est d’abord oser rêver, oser sortir. Contempler son jardin inerte et être sûr que bientôt il explosera de couleurs. Croire aux lendemains qui chantent. Après des jours de labeur.

Être avant faire

Au Jourdain, les groupes de pèlerins affluent de jour en jour : ils écoutent et approuvent Jean, demandent à être baptisés puis repartent à la maison. Aussi contents que nous à la sortie de la messe. A son tour, Jésus descend dans l’eau, en remonte et tout à coup le choc ! Une voix lui parle : « Tu es mon Fils bien-aimé ».

L’artisan aux mains calleuses, sans titres ni argent ni diplômes, est bouleversé de s’entendre appelé avec un tel amour. Son corps ruisselle de l’eau du fleuve: son cœur est submergé par un océan de miséricorde. Tant d’hommes se gonflent en multipliant les « Moi je » parce que personne ne leur a dit : « Tu es ». Combien d’enfants n’ont pas entendu la voix qui les aurait construits : « Tu es mon fils bien-aimé ».

Alors se laisser apostropher par l’Église qui vous traite de tas de poussière et pauvre pécheur, qui vous somme de vous convertir d’urgence (ce que, comme moi, vous essayez de faire depuis des années sans jamais y parvenir), qui vous assure que les plaisirs sont des péchés et qu’il faut donc s’en priver : on comprend que les candidats ne se pressent pas pour entendre cette « mauvaise nouvelle ».

Le carême, c’est entendre la voix que nous oublions toujours, que Paul répétait à ses baptisés qui n’osaient y croire:

« Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous ramène à la peur mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et vous pouvez crier : « Abba – Papa » (Rom 8, 15)

Quelques années plus tard, Jean écrivait de même :

« Voyez quel grand amour le Père nous a donné : que nous soyons appelés enfants de Dieu. Et nous le sommes ! Voilà pourquoi le monde ne nous reconnait pas : il n’a pas découvert Dieu » ( 1 Lettre de Jean 3, 1)

Que faire ?

« Tu es mon Fils bien-aimé ». La formule est celle de l’investiture royale : aujourd’hui tu es responsable de mon Règne. Aucun commandement n’est donné, nulle précision sur l’action à entreprendre. « Tu es mon Fils » est ta seule lumière, ta seule force. Ta liberté.

L’Esprit donne au fils un unique désir : accomplir la volonté de son Père qui est de sauver les hommes de leur malheur. Quand ? Tout de suite. Aussitôt. Comment ? Il faut chercher, réfléchir. Seul et longtemps. Il ne faut surtout pas se priver de désert.

« Aussitôt l’Esprit le souffle au désert … 40 jours … tenté par satan ». La tentation n’est pas un mal : elle est le prix de la liberté. Le fils n’est pas un pantin programmé : il doit s’enfoncer dans la solitude pour éviter d’être la proie des influenceurs. Il opte pour la sobriété afin d’expérimenter que l’homme vit davantage de l’écoute de la parole de Dieu que de l’assouvissement de ses besoins. Et la faim lui permet d’entendre l’immense clameur des affamés du monde.

Le carême n’est donc pas un temps de développement personnel, d’élévation mystique, de maîtrise des distractions dans la prière, de lectures pieuses anodines. Le combat est terrible, instigué par un adversaire mystérieux qui s’acharne à séparer père et fils, à faire douter de l’amour, à pousser l’humanité dans la mort. Il est aux dimensions de l’enjeu : cosmique. Le fils n’entend plus son père, des perspectives séduisantes l’assaillent, des doutes rôdent comme des fauves : faut-il augmenter le niveau de vie des gens ? séduire en faisant miroiter les mirages du merveilleux, en montant des spectacles ? employer la force, la violence ???

Le carême est désert, solitude. C’est dans le feu du combat que la foi se purifie, que les justes décisions se forgent, que l’engagement affine ses certitudes.

La Mission

Enfin le carême n’est pas une parenthèse mais un tremplin. Tout seul, le Fils a pris ses options fondamentales ; tout seul il remonte dans sa Galilée. L’artisan ne retourne pas dans son atelier de Nazareth : il n’a plus qu’un outil : sa parole. Et il s’en va de village en village, proclamant la Bonne Nouvelle, pressant chacun et chacune de rectifier de manière de vivre, de croire à l’amour universel du Père et promettant la venue de son Royaume.

Nos Carêmes

Il a suffi d’un carême à Jésus : son engagement était tellement radical qu’en peu de temps, il l’a accompli. Les hommes, opposés farouchement, l’ont mis à mort : le Père l’a mis en Vie. Tout était achevé. La méditation de son carême éclaire les nôtres qui apprenons par là à nous convertir au mystère pascal.

Point de départ : pas seulement être informé et se plaindre de l’état du monde mais écouter les Jean-Baptiste, les voix prophétiques qui appellent au changement social, au renouveau de l’Église.

Ne pas chercher l’action à faire car le sauvetage de l’humanité n’est pas œuvre humaine. Mais retrouver son être : écouter le Père qui ne cesse de nous redire « Tu es mon enfant bien-aimé ». Avec tes péchés.

« Soufflé » par l’Esprit, entrer dans le silence, la pensée et la frugalité. Lutter contre les assauts des médias racoleurs, le torrent des informations qui déforment, le bavardage incessant de ceux qui sont « au courant », « en prise » avec l’actualité et qui n’éclairent personne.

Se rendre compte, enfin, que le gaspillage des uns affame la multitude des autres. Que « l’achat est un acte moral » (Benoit XVI)

Prier comme on se bat. Car les maux dénoncés nous habitent, trouvent en nous une connivence. Cela s’appelle « les tentations ». Cesser de rêver à « la tête vide », au doux sourire sur un visage de marbre.

Jusqu’à une certitude : « Jésus avait raison. Mon Seigneur et mon Dieu. Sauveur unique de l’humanité. Parce qu’elle est amour, la croix est la gloire ». Il faut le dire. Marcher vers Pâques.

Maintenant que notre hiver s’achemine vers le printemps, le carême prépare l’Église à venir. Il est Bonne Nouvelle, Évangile.

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.