Année A — 19ème Dimanche du Temps Ordinaire — 9 août 2026
Évangile selon saint Matthieu 14, 22 – 33
Écoutez l’homélie
Seigneur, sauve-moi !
Y a-t-il passage biblique plus caricaturé, peut-être avec l’épisode où Moïse fend la mer (Ex 14, 21-27), que cet Évangile où Jésus marche sur les eaux ? Combien de blagues, de dessins humoristiques, de vidéos désormais générées par l’IA, pour sourire de cet épisode ? Voici sans doute les versets qui posent le plus directement la question de la lecture littérale des Écritures. J’ai personnellement rencontré un théologien soutenant mordicus à ses étudiants qu’il était impératif de croire que Jésus avait physiquement marché sur les eaux ; que c’était là un article de foi ; au fond, un exemple concret du fait qu’à Dieu, rien n’est impossible. Le Christ ne fait-il pas des miracles qui défient la science ? Pourquoi rejeter celui-ci ?
La lecture spirituelle voit, quant à elle, ce récit comme une parabole, une image qu’il convient d’interpréter. Dans la Bible, les mers, les eaux profondes sont les réceptacles des peurs humaines. « Au commencement, … le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. » (Gn 1,2). C’est dans la mer que vivent Léviathan et les monstres marins (Jb 41). C’est une baleine qui avale Jonas que la peur des marins avait jeté dans les flots (Jonas 1,4-16). Dans l’Évangile, Jésus apaise la mer déchaînée (Mc 4,35-41 ; Mt 8,23-27 ; Lc 8,22-25), il invite à aller en eaux profondes (Lc 5,4) ou, comme ce dimanche, il marche et fait marcher sur les eaux. Et le texte précise que c’est quand il prend peur, que Pierre commence à sombrer, criant « Seigneur, sauve-moi ! ». L’interprétation du texte devient alors évidente : la foi en Christ nous délivre de nos peurs. Ainsi, au moins, ne contredit-on plus les lois de la physique.
Notre culture moderne éprouve le besoin de rationaliser les choses pour les généraliser. C’est le propre des lois de la Nature, qui expliquent l’enchaînement, la logique des phénomènes. La limite de cette démarche est qu’elle perd l’unicité essentielle des choses, les rapportant toujours à d’autres réalités. On en arrive ainsi à réduire l’essentiel à une somme d’expériences et à perdre son caractère singulier : la vie devient alors suite d’évènements ; l’humain se réduit à une somme d’émotions ; la mort n’est plus que la fin des souffrances ; la foi nous délivre de toute peur. Certes ainsi découvrons-nous des lois de la vie spirituelle : foi et peur sont antinomiques comme le sont matière et antimatière, l’une annihilant l’autre. Mais quelque part, nous avons ainsi dépersonnalisé le récit. Quand la lecture spirituelle vise à rationaliser le propos, elle perd son acuité.
Alors comment trancher entre l’inexplicable merveilleux d’une lecture littérale et la rationalisation moderne qui finalement dilue la réalité des enjeux ? Je crois qu’il convient de pousser la lecture littérale à bout. Il s’agit de se placer dans l’esprit de Pierre transi de peur. Bien sûr, la foi annihile la peur. Mais cette peur-là : la peur de mourir, la peur de définitivement sombrer, la peur finale de perdre pied, trouvera-t-elle la foi ? Avez-vous déjà failli vous noyer ? On aura beau avoir préalablement déployé toute l’intelligence des Écritures, énoncé de grands principes spirituels, au moment où tout s’effondrera, il ne restera qu’un cri : « Seigneur, sauve-moi ! ». Pour comprendre l’essentiel de la foi, il faut réaliser l’acuité de cette peur. On réalise alors l’extraordinaire du Salut. On comprend mieux que la foi, littéralement, nous fait marcher sur l’eau quand nous sombrons.
En cherchant au mieux à accoler l’interprétation spirituelle au concret inouï du récit biblique, en cherchant à adhérer le plus étroitement à la réalité spirituelle que dissimule l’extraordinaire du récit, en cherchant ici à rejoindre la peur viscérale de sombrer qui emporte Pierre, on touche à l’extraordinaire, au merveilleux, à l’inouï, au proprement incroyable de notre foi. Oui, la foi nous délivre de nos angoisses aussi incompréhensiblement qu’elle permet à Pierre de marcher sur l’eau. C’est une réalité.
— Fr. Laurent Mathelot OP
