Année A — Le Saint Sacrement du corps et du sang du Christ — 7 juin 2026
Évangile selon saint Jean 6, 51-58
Écoutez l’homélie
Mon corps livré pour vous
Ceux qui ont lu la Bible savent qu’elle établit un parallélisme fort entre parole et nourriture, notamment Ézéchiel (Ézéchiel 2,8 – 3,3) et Jean (Apocalypse 10,8-11) sont littéralement invités à mâcher un rouleau de textes. Il s’agit littéralement de manger la parole de Dieu. L’erreur serait de ne voir derrière ce lien qu’un symbolisme, un peu comme on dirait d’un étudiant qu’il avale ses cours. Personne n’imagine qu’il mâche du papier. Pourtant, vous aurez beau lire et relire la Bible, en particulier le Nouveau Testament, ça ne fera pas de vous un Chrétien. Il faudra que votre chair soit touchée, il faudra le baptême … C’est le sens de tous nos sacrements et la mesure de leur efficacité : que la chair soit divinement touchée.
Le christianisme est une religion holistique, qui nous implique tout entier – corps et âme. La particularité de la religion chrétienne, c’est l’incarnation : Dieu a pris chair, nous démontrant ainsi que le corps humain peut être sous l’emprise totale de l’Esprit Saint. Le christianisme est une spiritualité, certes, mais c’est aussi une religion qui implique fondamentalement le corps. Il faut qu’il soit intimement touché par l’Esprit. De là, notre préoccupation de la manière dont nous nous engageons corps et âme dans l’élan amoureux. De là, notre morale exigeante. Il y a, dans notre religion, une manière sainte d’aimer qui nous implique tout entier.
La première chose à retenir de l’incarnation divine, c’est que nous sommes charnellement aimés par Dieu. Le premier regard à poser sur notre corps n’est pas qu’il soit corruptible ou mortel – intrinsèquement attaché au péché et à la souffrance – mais qu’il est voulu, aimé, désiré par Dieu, qu’il est essentiellement bon et qu’il peut fondamentalement être sauvé. Nous sommes appelés à pleinement jouir de l’amour divin, non à le ternir, l’obscurcir, l’étouffer. On retrouve ce coté particulièrement charnel de l’amour de Dieu dans la racine hébraïque du mot « miséricorde » (Rahamim (רחמים), qui vient directement de Rehem (רחם) qui signifie « utérus », « matrice », « entrailles ». Quand nous parlons de miséricorde divine, nous parlons littéralement d’une tendresse viscérale, d’un Dieu pris aux tripes.
Par son incarnation, le Christ fait du corps humain un temple saint – un lieu de prière où brille la présence effective de Dieu. Et, à bien sonder notre âme, nous savons que brûle en nous le désir d’un amour pur, d’une vie saine et d’un esprit saint, le désir d’aimer comme Dieu aime. C’est donc bien qu’il est présent en nous, que nous aussi l’avons dans la peau. Ainsi s’agit-il de prendre soin de notre corps, comme le don merveilleux qui nous unit à Dieu. Et ceci résume toute la morale chrétienne : nous sommes appelés à divinement respecter les corps, à commencer par le nôtre.
Dieu ne peut pas nous aimer charnellement sans se donner charnellement. C’est le propre d’un amour incarné. L’amour n’est pas que belles paroles, qui d’ailleurs ne sont rien si elles ne surgissent pas d’un cœur battant, des entrailles précisément. Faute d’incarnation, nous sommes réduits à adorer un Dieu bien loin dans le ciel, bien loin de nous embrasser, bien loin de pouvoir surgir dans nos vies. Le Christ est ce surgissement du cœur battant de Dieu dans le monde, qui non seulement vient nous toucher mais vient aussi mourir avec nous. Alors que notre cœur et notre esprit s’éteindront, Dieu voudra encore nous rejoindre.
Puisqu’il a fallu que le Christ meure pour nous prouver le jusqu’au-boutisme charnel de l’amour de Dieu, il nous transmet son Esprit, à travers les sacrements précisément : sacrement de notre personne par le baptême et la chrismation, vitalité par l’Eucharistie, le mariage et l’ordre ; restauration par l’onction des malades et la réconciliation. Les sacrements sont la manière charnelle avec laquelle Dieu se donne à nous désormais, la manière qu’il a de venir nous embrasser, de vouloir surgir dans nos vies, de s’immiscer en nous.
Beaucoup peinent à voir la présence réelle de Dieu dans les sacrements. C’est pourtant essentiel au coté charnel, incarné de notre religion. L’Esprit de Dieu est effectivement présent dans l’eau qui baptise, l’huile qui consacre, les époux qui se donnent pour la vie, le prêtre qui absout. L’Esprit d’amour divin est totalement présent dans l’Eucharistie, véritable actualisation du sacrifice du Christ en croix, là où il s’est donné pleinement pour notre restauration.
Mais cette action du don de son corps en nourriture, par pur esprit d’amour, se vit aussi en famille. Chaque repas que posent les parents sur la table de leurs enfants est le fruit de leur travail, de leur sueur convertie en salaire, du don de leur corps par amour. A chaque repas, ceux qui l’offrent sont fondés à dire : « Ceci est mon corps, livré pour vous ». De même lorsqu’on tend un billet à un mendiant : « Voici mon corps, livré pour vous ».
La mère qui donne la vie, le père qui se bat pour ses enfants, les amoureux l’un envers l’autre, savent qu’ils sont prêts à aller loin dans le don d’eux-mêmes par amour, jusqu’au sacrifice de leur corps voire, s’il le faut, au péril de leur vie. Beaucoup d’entre-nous sont prêts à se sacrifier par amour, notre désir est simplement que ce ne soit ni brutal, ni violent. Et c’est ce que l’Eucharistie présente : l’actualisation non violente du sacrifice du corps du Christ, que l’on retrouve dans le don total de soi comme simple nourriture.
Quand nous regardons les personnes aux corps usés, rompus par la vie, ne voyons pas tant l’usure du temps que celle de l’amour. Ne voyons pas le grand âge, les corps rompus comme une déchéance mais, au contraire, comme l’authentique témoignage de corps gracieusement offerts, rompus par l’amour. Voyons dans nos corps usés des eucharisties. « Ceci est mon corps, livré pour vous ».
Marchant allégrement sur les chemins de la vie ou rompu, à bout de souffle en croix, le Christ toujours se donne charnellement. Il se donne finalement comme le pain se donne, disparaissant totalement derrière le don pour n’être plus que don. Seul persiste alors l’Esprit derrière le don.
Que Dieu fasse de nos vies des eucharisties, des dons ultimes de nos corps par amour. Amen.
— Fr. Laurent Mathelot OP
