L’esprit avec lequel on se regarde

Il est beaucoup question de jugement dans cet Évangile qui célèbre la Trinité, qui nous dit que le Christ n’est pas venu pour juger le monde mais pour qu’il soit sauvé, qui précise surtout que c’est notre manque de foi qui juge.

L’interdiction de juger nos semblables est un commandement évangélique. Le Christ interdit clairement à ses disciples de porter un jugement condamnatoire sur autrui, surtout lorsque ce jugement est hypocrite. Il ne s’agit pas d’abolir notre discernement, mais de rejeter l’attitude hautaine qui consiste à condamner le prochain tout en ignorant ses propres défauts.

Le texte fondateur est celui du Sermon sur la montagne : « Ne jugez pas, pour ne pas être jugés ; de la manière dont vous jugez, vous serez jugés ; de la mesure dont vous mesurez, on vous mesurera » (Matthieu 7, 1-2). S’en suit la parabole de la paille et de la poutre. L’apôtre Jacques va plus loin en montrant que juger son frère, c’est usurper la place de Dieu : « Un seul est à la fois législateur et juge, celui qui a le pouvoir de sauver et de perdre. Pour qui te prends-tu donc, toi qui juges ton prochain ? » (Jacques 4, 12). Ainsi, l’interdiction chrétienne de juger est avant tout un appel à l’humilité et à la miséricorde : celui qui juge les autres se condamne lui-même, car il sera jugé avec la même sévérité.

Si les hommes ne doivent pas juger, c’est précisément parce que le jugement appartient à Dieu seul. Le Père a confié toute autorité de juger à son Fils, Jésus-Christ, qui jugera avec une parfaite justice (v. Jean 5, 22-23, 27, 29). Il n’est pas venu pour juger, mais pour sauver. Ce n’est que finalement qu’il jugera.

L’Évangile de Matthieu décrit de façon saisissante ce jugement dernier sous la forme de la séparation des brebis et des boucs : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs : il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche. (…) Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle » (Matthieu 25, 31-33, 46).

Le critère de ce jugement n’est donc pas une liste de règles religieuses, mais l’amour concret vécu envers les plus petits : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25, 40). Ce qui nous juge, c’est le regard d’amour que nous avons été incapables de poser ; l’esprit d’amour divin que nous n’avons pas su incarner, le contraste spirituel que nous présenterons finalement face au Christ. Il ne faut pas tant voir le jugement dernier comme un tribunal qui jaugera nos bonnes et mauvaises actions que comme la comparaison ultime de notre éclat face au Christ, comme l’évaluation finale de notre propre transfiguration. Le jugement de Dieu n’est que la révélation, dans l’éclat de son amour, de la part d’ombre qui nous reste. Le drame sera si elle nous obscurcit tout entier.

Ceci peut nous aider à comprendre les relations trinitaires que nous sommes appelés à vivre. L’Esprit Saint, c’est l’Esprit d’amour entre le Père et le Fils qui se donnent pleinement l’un à l’autre. En cela, il incarne toute la personne de Dieu. Ainsi, dans l’amour trinitaire, n’y a-t-il aucun jugement puisqu’entre le Fils et le Père, il n’y a nulle part d’ombre, aucun contraste, le même rayonnement. L’amour trinitaire, l’amour divin est un amour qui, en soi, ne juge pas.

L’espérance chrétienne est ainsi que le jugement des hommes n’est que final ; qu’au regard de Dieu, nous conservons toujours la capacité de changer, de nous convertir ; que, tant que nous sommes vivants, une transfiguration de notre être est toujours possible, à mesure d’ailleurs que nous nous laisserons emporter par l’Esprit Saint. Il est, par essence, l’Esprit d’amour entre le Père et le Fils. Il est l’Esprit d’amour sans ombre qu’il nous convient d’avoir entre nous.

Tous les jugements qui échappent au plein amour sont essentiellement injustes. Nos petits jugements, toujours, projettent l’ombre de nous-mêmes, la poutre dans notre œil alors que nous prétendons ôter la paille dans l’œil d’autrui. Au contraire, ce sont nos actes d’amour sans jugement qui rendent le mieux compte de notre rayonnement intérieur.

Juger, finalement, c’est affirmer un éclat – tant l’éclat de celui qui juge que l’éclat que celui qui est jugé puisque le jugement se veut contraste. Ainsi s’arroger le droit de juger, c’est d’une part s’arroger l’éclat de Dieu, d’autre part figer l’autre dans son ombre. C’est se draper d’orgueil pour enfermer l’autre dans ses ténèbres, tout le contraire de la primauté du Salut voulue par le Christ. Finalement, faute d’éclat, c’est le refus d’affronter nos ombres – leur déni – qui nous pousse au jugement. Voilà qui nous donne un critère spirituel clair : si j’ai tendance à juger, c’est que j’ai tendance à vouloir m’aveugler sur mon péché, à trop facilement m’absoudre alors que je condamne volontiers autrui. En cela, je me juge moi-même. La propension humaine à juger est en effet un constat d’orgueil sévère – se prendre pour Dieu –, révélant ipso facto, par contraste précisément, le défaut d’Esprit Saint.

L’amour trinitaire est un amour parfait, lumineux, éclatant, sans ombre, ni jugement. Il est par essence, l’amour sous l’égide de l’Esprit Saint, l’Esprit avec lequel le Père et le Fils se regardent. Aujourd’hui est le jour pour prier que surgisse en nous de cet amour, dont nous constaterons la présence au fur et à mesure qu’il éteindra en nous la volonté de juger. Nous aurons alors le cœur sans partage et sans ombre.

Que l’amour du Père et du Fils surgisse en nous par l’Esprit. Ainsi, nous serons sauvés.

— Fr. Laurent Mathelot OP