Année A — 21ème Dimanche du Temps Ordinaire — 23 août 2026
Évangile selon saint Matthieu 16, 13 – 20
Écoutez l’homélie
Les clés du Royaume
On est à Césarée-de-Philippe, dont le nom local est Baniyas, c’est-à-dire la ville du dieu Pan. Une caverne au nord s’appelle d’ailleurs la « grotte de Pan » et, proche de son entrée, se trouve un temple splendide qui lui est dédié.
Dans la mythologie grecque, Pan (nom qui vient du grec ancien signifiant autant « universel » que « faire paître ») est une divinité de la Nature, protecteur des bergers et des troupeaux. Les philosophes stoïciens l’identifiaient avec la nature intelligente, féconde et créatrice. Plutarque le décrit plus proche des héros que des dieux, puisqu’il aurait été mortel. Universel, créateur, protecteur des bergers et des troupeaux, Dieu et pourtant mortel : cela ne vous rappelle-t-il personne ? A bien des égards, Pan est l’homologue païen du Christ. A tel point que quelques statues du dieu portant une brebis sur ses épaules seront plus tard reconverties, par la jeune Église, en effigies du Bon Pasteur. Ainsi, c’est dans cette ville frontière entre deux mondes – entre le monde juif et le monde polythéiste –, face au magnifique temple de son homologue païen que Jésus pose la question : « Pour vous, qui suis-je ? »
Une chose distingue Pan du Christ cependant : du nom de ce dieu dérive le mot panique. On lui attribuait, en effet, le pouvoir de provoquer une terreur soudaine, irrationnelle et contagieuse parmi les troupeaux comme parmi les bergers, les voyageurs ou même des armées entières. Cette peur panique naissait sans cause visible : des bruits étranges dans les bois assimilés aux cris du dieu. Les Grecs comprenaient ainsi les fuites soudaines de troupeaux ou les déroutes militaires inexpliquées, notamment à la célèbre bataille de Marathon (490 av. J.-C.) où il aurait semé la terreur parmi les rangs perses. Pan est un dieu protecteur jusqu’à un certain point où il disperse les troupeaux. Le Christ lui, dissipe toutes les peurs, comme il calme la tempête et la furie des flots (Mt 8, 23-27).
Le contraste est ainsi saisissant : c’est dans un des plus grands sanctuaires païens, au milieu d’une immense foule de pèlerins, face à un temple rutilant, au cœur d’une religion superstitieuse, que le Christ, pourtant bien plus puissant que Pan, se présente humblement à ses disciples par une simple question : « Pour vous, qui suis-je ? ». Humilité et paix face à l’arrogance d’un culte qui ne sauve pas, qui ne libère pas des peurs irrationnelles. L’Évangile d’aujourd’hui pose la question : qu’est-ce que le pouvoir pour vous ? Une magnificence qui dissimule ses limites ou une humilité, une simple présence qui procure la paix ? Parce qu’en fonction de la définition que nous accordons au pouvoir, dépendront toutes nous ouvertures et toutes nos fermetures.
Qu’il soit religieux, politique ou personnel, le pouvoir, c’est toujours, finalement, permettre et interdire, définir les limites du possible, de l’acceptable. Les politiciens définissent des lois ; les religions une éthique ; nous-mêmes, nous nous autorisons ou nous interdisons des choses, ainsi qu’à autrui dans notre environnement. A différentes échelles, chacun dispose d’un pouvoir de lier ou de délier, de permettre ou d’interdire, d’avoir de l’influence sur son entourage ou sur le cours des évènements. Lier ou délier, asservir ou libérer, voila la définition du pouvoir.
Quand Jésus dit à Pierre : « Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. », certes il délègue son pouvoir terrestre à Pierre et à l’Église ensuite, mais il affirme surtout que nos ouvertures et nos fermetures auront des conséquences jusqu’au ciel. Certes l’Église, et nous-mêmes en son sein, recevons le « pouvoir des clés », celui de définir les règles collectives et personnelles qui mènent au ciel ou en interdisent l’accès. Mais nous recevons surtout la « responsabilité des clés », à savoir que nos décisions, nos modes de vie peuvent favoriser ou empêcher la rencontre avec Dieu.
On le voit de manière percutante lorsque les scandales – ce que nous nous autorisons et qui ne convient pas – vident nos assemblées. L’Église a une lourde responsabilité dans la morale qu’elle affiche effectivement qui, lorsqu’elle dévie, éloigne bien des gens de la perspective du ciel. La règle que donne le Christ : « ce que vous lierez sur terre sera lié au ciel » a des conséquences aussi pratiques que tragiques parfois. De même, dans nos familles : par leur morale, bien des parents favorisent ou découragent l’accès à Dieu, que ce soit par une éducation trop rigide ou trop lâche. Nous-mêmes, enfin, par l’exemple de foi que nous offrons constituons une ouverture ou une fermeture au ciel.
Frères et sœurs, par l’Esprit-Saint, nous recevons le pouvoir de nous gouverner. Mais ce pouvoir a des conséquences bien au-delà de notre personne, de même que le pouvoir de l’Église à des conséquences bien au-delà d’elle-même. Ce pouvoir divin est autant une liberté qu’une responsabilité, l’une à la mesure de l’autre. Tous, l’Église, nos familles et nous-mêmes, par nos décisions, ouvrons ou fermons les portes du ciel. A cet égard, l’image que nous avons du Christ joue un rôle important puisque nous cherchons à l’imiter. Selon que nous l’imaginerons trop sévère ou trop lâche, nous le serons.
« Pour vous, qui suis-je ? »
— Fr. Laurent Mathelot OP
