Année A — 5ème dimanche du Temps Ordinaire — 8 février 2026
Évangile selon saint Matthieu 5, 1-12a
Écoutez l’homélie
Quelle saveur avez-vous ? Quand le Christ dit « Vous êtes le sel de la Terre », c’est bien que nous avons une saveur propre que chacun peut apprécier. Sommes-nous conscients de notre saveur pour les autres, du goût qu’ils ont de nous ? Pourquoi ceux qui nous aiment nous aiment-ils ? Qu’est-ce qui leur plaît en nous ?
Au-delà, c’est le Christ qui nous dit : « Vous êtes le sel de la Terre ». Ainsi avons-nous du goût, de la saveur aux yeux de Dieu : « Tu as du prix à mes yeux, tu as de la valeur et je t’aime » dit le Père dans le Livre d’Isaïe (43, 4). Qu’est-ce qui plaît tant à Dieu en nous ? Quelles raisons Dieu a-t-il de nous aimer ?
Peut-être, d’ailleurs, certains pensent-ils ne pas avoir beaucoup de saveur aux yeux de Dieu. Quand nous arriverons face à lui, quel goût aura la réception ? « Si le sel devient fade comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens. ». N’y a-t-il pas un risque inouï à arriver sans saveur devant Dieu, ou pire, suscitant son dégoût ?
Le judaïsme ancien était fort une affaire de goût. Pour Jésus et ses contemporains, Dieu résidait effectivement dans le Saint des Saint du Temple. La crainte était alors que Dieu déserte sa résidence terrestre, qu’il quitte finalement le Temple de Jérusalem, dégoûté par l’odeur du péché du peuple. De là, les innombrables piscines rituelles alentour ; de là, l’hygiène corporelle et spirituelle rigoureuse pour s’en approcher ; de là, l’encens qu’on brûle à foison pour parfumer l’édifice. Pour un Juif, Dieu est une personne de goût, que le péché dégoûte.
Le christianisme a spiritualisé ces notions. Ce n’est pas tant, pour nous, que Dieu a le nez fin, qu’il veuille vivre en nous, en notre âme. Nous n’avons plus de bains rituels, sinon le baptême. L’hygiène corporelle, dans le christianisme, se réduit à la santé du corps. Car effectivement, l’incarnation de Dieu en Jésus change la donne : par le Christ, le corps humain devient en soi digne de Dieu. Il n’y a plus besoin de rituellement le purifier, sinon la première fois, à son baptême, pour recevoir l’onction de l’Esprit-Saint. Pour nous, Chrétiens, Dieu habite volontiers en l’homme et s’y sent bien. Nous avons uniquement gardé le rite de l’encensement. Et vous aurez remarqué que ce sont les corps que le christianisme encense, non les bâtiments. L’encensement est ainsi, pour nous, le signe de notre volonté d’avoir de la saveur aux yeux de Dieu.
Le Christ, lui-même, n’est pas vite dégoûté, qui traîne avec des va-nu-pieds, à qui des pharisiens et des scribes reprochent que ses disciples prennent leurs repas avec des mains impures (Mc 7, 1-5 ; Mt 15, 1-2). Dans le christianisme, Dieu proclame le corps humain parfaitement digne de lui. Nous sommes la seule religion professant un tel dogme.
La seule pureté rituelle qui soit attendue de nous est ainsi celle de notre âme, l’ouverture de notre cœur à l’amour de Dieu. A cet égard, l’Église est accueillante de toutes nos petites misères, qui se contente d’un kyrie au début de la messe, et de l’absolution des péchés, quand nous nous sentons en délicatesse avec Dieu. Le Christ, et l’Église à sa suite, est accueillant des âmes tourmentées, pourvu qu’elles soient honnêtement désireuses de salut.
Que le Christ proclame que le sel affadi mérite d’être jeté et piétiné est une affirmation théologique radicale, qui parle de la fin des temps. Il s’agira bien, en effet, d’avoir finalement quelque saveur pour Dieu. Mais nous savons tout autant qu’il n’est pas fine bouche et qu’il a le palais miséricordieux.
La question du sel qui s’affadit est aussi, bien sûr, de la part de Jésus, un enseignement actuel pour la vie spirituelle de ses disciples.
Qu’arrive-t-il si l’impression nous gagne d’avoir perdu de la saveur aux yeux de ceux qui nous aiment – aux yeux de notre entourage, voire de Dieu ? Que dire à celui qui pense ne pas plaire aux autres, voire ne jamais pouvoir plaire ? Que dire à celle qui a perdu la saveur d’elle-même, jusqu’à parfois penser ne plus mériter l’amour ? Voilà le sujet de la parabole du sel de la Terre : la saveur spirituelle que nous pensons avoir, le goût de notre âme. Parce que, comme dans le judaïsme, à mesure du dégoût que nous éprouverons en notre âme, nous penserons que Dieu voudra la déserter. Un jeune m’a dit un jour : « Dieu ne m’aime pas ! », ce qui signifiait : « Je ne m’aime pas. Comment Dieu pourrait-il donc m’aimer ? ».
Nous avons une saveur inouïe aux yeux de Dieu, comme l’avait prophétisé Isaïe. Le Christ est venu en apporter la preuve formelle, nous embrasser. Dieu veut s’incarner en nous et il est très volontaire : il s’inquiète de la brebis perdue (Lc 15, 4-7 ; Mt 18, 12-14) ; il bondit de joie au retour du fils prodigue (Lc 15, 11-32).
Nous pensons perdre de la valeur aux yeux de Dieu, ou de nos proches, dès que nous perdons la saveur de nous-même. L’urgence est alors de s’aérer l’âme, qui renferme trop d’esprit nauséabond. Parce qu’à habituer son âme au dégoût, on risque de perdre le goût de la vie, que l’on ne verra finalement plus bonne qu’à jeter et piétiner.
Dès que l’on perd un tant soit peu le goût de soi, la saveur de vivre, il convient de faire le parcours de la parabole du sel de la Terre à l’envers : du sentiment de piétinement, se poser la question que Jésus pose : « Si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? »
Nous le savons : c’est en ressuscitant en nous le sentiment d’amour : celui d’être infiniment aimé de Dieu malgré notre trouble, mais aussi celui d’être bien plus être aimé de nos proches que nous le pensons. La perte du goût de vivre est avant tout une perte du goût de soi à travers les autres, qui pourtant nous aiment encore. Nous sommes infiniment plus aimés que nous le pensons – et de Dieu et de nos proches.
Si notre vie sent le renfermé, parfumons-nous l’âme, ouvrons grandes les portes de notre cœur et laissons-y entrer quelque parfum d’amour. Il y a, à l’extérieur de nous, des personnes qui nous aiment, Dieu en premier. La perte du goût de soi vient de la perte du goût de l’amour. On rend de la saveur au sel de la vie en se souvenant à quel point, même au fond de la ténèbre, il y a des proches pour nous aimer.
— Fr. Laurent Mathelot OP
