Année A — 4ème Dimanche de Pâques — 26 avril 2026
Évangile selon saint Jean 10, 1-10
Écoutez l’homélie
La porte des brebis
Traditionnellement, le quatrième dimanche de Pâques, l’Église célèbre le Christ Bon Pasteur. Au fil du cycle liturgique, on lit le chapitre 10 de l’Évangile de Jean. Cette année – l’année A – les dix premiers versets où Jésus se présente comme la porte des brebis. L’année B, les versets 11 à 18 où Jésus est le Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Et l’année C, les versets 27 à 30 : « Mes brebis écoutent ma voix » ; « Je leur donne la vie éternelle ».
Les premiers chrétiens ne représentaient pas la crucifixion, dont ils connaissaient encore la réalité, et toute l’horreur. Les fresques des catacombes de Rome ne présentent que des portraits du Christ Bon Berger, recyclant à l’occasion des statues du dieu Hermès criophore (porteur de bélier), symbole romain de protection. La première représentation connue du Christ en croix se trouve sur la porte en bois de cyprès de la basilique Sainte-Sabine à Rome, qui abrite la curie généralice de l’Ordre des Prêcheurs. Elle est datée de l’an 430 environ. Ce bas-relief paléochrétien montre un Christ athlétique et imberbe entre les deux larrons, les bras en position d’orant, un Christ triomphant plutôt que souffrant.
Encore aujourd’hui, on conserve une image naïve du Bon Pasteur – « Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles … » (Psaume 22, 1-2) – ; une image de Bon Berger qui abandonne tout pour aller secourir la brebis perdue (Luc 15, 3-7 et Matthieu 18, 12-14) ; moins, sans doute, l’image que propose la parabole du Jugement des Nations (Matthieu 25, 31-46) où le berger sépare les brebis des boucs, vouant ces derniers au feu éternel de l’Enfer. Elle est très nuancée, l’image du Bon Berger !
Il y avait bien, au temps de Jésus, une porte des brebis dans la muraille de Jérusalem, par ailleurs mentionnée dans le livre de Néhémie (3, 1 ; 3, 32 et 12, 39). Cette porte se situait dans la partie nord-est des remparts, proche du Temple. L’évangile selon Jean la mentionne dans le contexte de la guérison du paralytique à la piscine de Bethesda (Jean 5, 2). Cette piscine (découverte archéologiquement près de l’église Sainte-Anne, dans l’actuel quartier musulman) servait probablement à laver les brebis destinées aux sacrifices. La porte des brebis permettait donc l’entrée des animaux sacrificiels vers l’esplanade du Temple. Une fois dans l’enceinte sacrée, ils ne ressortaient pas vivants. On comprend dès lors que le chapitre 10 de l’évangile de Jean établit d’emblée un lien symbolique fort entre le thème Bon Pasteur et celui du sacrifice ultime pour Dieu.
Quand le Christ dit : « Moi, je suis la porte des brebis. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer », il nous invite à le suivre dans sa démarche sacrificielle pour entrer au Ciel. On comprend ainsi que l’enclos des brebis est un parcage d’animaux apeurés par la perspective imminente de la mort. L’image est tout de suite moins bucolique. Mais elle reflète certainement, la condition humaine.
Ainsi, aux moments de sacrifice, aux moments de crise, de danger ou de mort, s’agit-il de ne pas se laisser voler, ni tromper par de faux bergers ; de ne pas suivre, dans la peur, un berger mercenaire qui, « s’il voit venir le loup, abandonne les brebis et s’enfuit. » (Jean 10, 12). A nouveau, le texte souligne que Jésus parle ici de nous conduire vers la mort, avec pour sens ultime de nous dire que, si nous avons l’habitude d’entendre sa voix, c’est lui que naturellement nous suivrons.
Le chapitre 10 de l’Évangile de Jean présente d’abord Jésus comme la porte des brebis (v. 1-10), celui par lequel il faut entrer dans toute démarche sacrificielle, toute offrande de soi ; ensuite comme celui qui donne sa vie pour ses brebis (v. 11-18), montrant qu’il nous accompagnera jusqu’au bout dans cette démarche ; enfin comme celui par qui vient la vie éternelle, offerte à tous ceux qui l’écoutent et le suivent (v. 27-30).
La parabole du Bon Pasteur n’est pas un doux traité de vie paisible sur Terre où le Christ nous fait paître, au gré de sa voix, sur des prés verdoyants. Elle est, au contraire, un manuel de sacrifice des agneaux, à la suite d’un berger qui se sacrifie lui-même. Son propos est essentiellement de dire qu’au moment du sacrifice final, pour ceux qui sont familiers de sa voix, le Christ sera là. Et ceci fait écho, aux nombreux témoignages de ceux qui ont vu ou entendu le Christ les rejoindre, alors qu’ils se sont sentis partir vers l’au-delà.
Finalement, on comprend que la foi, c’est l’habitude d’entendre le Christ nous parler, et que c’est ce qui nous sauve. Si notre vie est un écho à la voix du Christ, alors, aux moments de sacrifice, et même au moment de la mort, c’est lui qu’instinctivement, même affrontés à la peur, nous suivrons.
« Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront, et personne ne les arrachera de ma main » (v. 27-28).
— Fr. Laurent Mathelot OP
