Année A — 29ème Dimanche du Temps Ordinaire — 18 octobre 2026
Évangile selon saint Matthieu 22, 15 – 21
Écoutez l’homélie
La paix de César, la paix de Dieu
Coincée entre l’Égypte et la Mésopotamie, la Terre d’Israël a de tous temps été le jeu des empires. Elle l’est encore un peu aujourd’hui. On comprend dès lors que la question des impérialismes traverse la Bible, qui tantôt s’en prend à Pharaon, tantôt au roi de Babylone, selon que la menace vient du sud ou du nord. Sur les trois derniers millénaires, la Terre Sainte n’a connu que trois périodes d’indépendance : celle des royaumes bibliques, de Saül à Sédécias ; celle du royaume hasmonéen – les fameux Maccabées –, un siècle avant Jésus-Christ ; et la période moderne, depuis 1948. Le reste du temps, Israël est une terre occupée successivement par les empires assyrien, babylonien, perse, hellénistique, romain, byzantin, arabo-musulman, croisé, mamelouk, ottoman et, finalement, britannique. Cette question des impérialismes qui balayent la Terre Sainte resurgit dans l’Évangile d’aujourd’hui, sous une forme très pragmatique : « Faut-il payer l’impôt à César, l’empereur ? ».
On aurait tort de penser que la Bible dénonce unilatéralement l’impérialisme. La première lecture, tirée du Livre d’Isaïe, est là pour le démentir. On est en 538 av. J.-C., Cyrus le Grand, roi de Perse, vient de soumettre Babylone, libérant les Juifs que Nabuchodonosor y avait déportés. Le texte proclame que c’est Dieu qui est à l’œuvre. A Cyrus, il dit : « Je t’ai appelé par ton nom, je t’ai donné un titre, (…) je t’ai rendu puissant, alors que tu ne me connaissais pas ». Et le titre que Dieu donne à Cyrus est celui de messie, c’est-à-dire christ en grec. La Bible considère très favorablement l’impérialisme de Cyrus, parce qu’il est libérateur.
A l’époque de Jésus, la situation a radicalement changé. La Terre d’Israël est désormais sous le joug romain : une occupation dure, militaire, culturellement imposante et économiquement prédatrice. Le propos de l’impérialisme romain est la « Pax Romana », c’est à dire garantir à Rome la paix, au prix d’une soumission totale des peuples alentour. D’où la hantise romaine de la moindre sédition ou révolte ; d’où sa férule particulièrement féroce ; d’où, surtout, un assèchement économique des territoires conquis afin de nourrir l’Urbs et l’armée. L’impérialisme romain vise à garantir la paix de Rome au prix de l’asservissement des provinces. Dans ces conditions, « Faut-il payer l’impôt à César, l’empereur ? ».
Comme le relève l’Évangile, la question est piégée : si Jésus répond « non », il est un séditieux ; s’il répond « oui », il est un collabo. Par son impossible réponse satisfaisante, cette question révèle l’impuissance dans laquelle se trouve le peuple hébreu, contraint de payer l’impôt à son oppresseur. Et Jésus l’a parfaitement compris, qui répond précisément sur les enjeux de pouvoir : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », séparant radicalement pouvoir mondain et pouvoir divin. A Pilate, qui cherchera à le condamner pour sédition – « Es-tu le roi des Juifs ? » –, Jésus répondra « Mon royaume n’est pas de ce monde » (Jn 18, 33-37).
La distinction qu’opère ici le Christ est celle de l’esprit avec lequel on gouverne. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». L’argent, le pouvoir coercitif, la prédation sont du côté de César ; le détachement, le pouvoir élévateur et la libération sont du côté de Dieu. « Faites la part des choses dans votre vie quotidienne », voilà l’enseignement du Christ aujourd’hui. Et, au-delà, comment souhaitez vous être gouvernés : par un pragmatisme qui cède, pour sa réassurance, au mépris d’autrui – en l’occurrence César – ou par l’idéalisme patient qui espère une paix de tous en Dieu ?
En cette vie, nous oscillons en permanence entre les deux, entre des solutions immédiates, spirituellement insatisfaisantes voire ultimement néfastes, qu’avidement nous mettons en œuvre pour faussement nous rassurer et, d’autre part, des espérances ultimes, que nous peinons à atteindre et qui, pourtant, nous offrent une perspective de salut véritable.
Le ressort de ce balancier sont les peurs que nous éprouvons. C’est elle, la peur de manquer de bien-être, de maîtrise et d’amour qui, à mesure qu’elle atteint notre espérance, focalise notre esprit sur les promesses immédiates des fausses réassurances.
Notre monde aujourd’hui s’affronte brutalement à cet esprit du repli apeuré sur soi, avide de solutions simples mais immédiates, qui voit les populations favoriser les discours extrêmes et des solutions politiques radicales voire violentes. L’individualisme exacerbé, qu’amplifient les réseaux sociaux, fait de beaucoup d’entre nous des petits Césars spirituels, de petits autocrates individuels soumis à la satisfaction immédiate de leurs émotions craintives. Ce faisant, les perspectives éternelles – le temps long de Dieu – s’éloignent, comme en témoigne le désenchantement spirituel de notre monde, qui n’agit plus que dans l’urgence des crises, tant individuelles que collectives.
Cette politique de l’apaisement aussi immédiat que temporaire des craintes, est ultimement vouée à l’échec. Rome, en effet, tombera finalement, en 410, sous les assauts des Wisigoths d’Alaric. La Pax Romana promise par César n’a pas tenu. Nos réassurances immédiates ne durent qu’un temps.
Frères et sœurs, le pouvoir mondain et le pouvoir spirituel nous sont à tous donnés. La question est celle de l’esprit qui nous gouverne. Pour chacune de nos décisions, il s’agit de discerner quel esprit nous pousse : celui de César, avide d’immédiateté fragile et de réassurance vaine ou celui de Dieu, qui nous pousse à agir dans la perspective de l’éternité ?
Quelle paix voulons-nous, immédiate et futile ou patiente et durable ?
— Fr. Laurent Mathelot OP
