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Julia De Funès

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Interview dans « La Croix » du 5/11/22
Extraits

Petite fille de l’acteur, née en 1979, ayant fait des études de philo à Nanterre, Julia De Funès vient de publier « Le siècle des égarés » où elle propose des ressources pour affronter ce paradoxe : comment faire sienne l’exigence contemporaine de « devenir soi » sans tomber dans le repli identitaire » ?

  • Quelle a été votre première rencontre avec la philosophie ?

J’ai été séduite par la manière de raisonner de ma professeure, son vocabulaire, ses arguments. Cela a été un éblouissement. Elle nous a fait commencer par le « Gorgias » de Platon. Ce vieux texte était furieusement d’actualité. De nombreuses mythologies millénaristes circulaient et on parlait de sectes, de scientologie, de Tom Cruise…Avec ce texte, j’ai découvert à quel point la philosophie pouvait être intemporelle et universelle. A Nanterre, je suis tombée sur des professeurs vraiment formidables et je me suis dit : « Je veux avoir un esprit comme ça ! »…

C’est pour cela que je me désole de voir l’autorité des enseignants perdre de sa superbe. L’autorité – à ne pas confondre avec l’autoritarisme – grandit celui qui l’accorde. Or l’autorité depuis mai 68 s’effondre dans tous les domaines…Notre pays égalitariste dérive vers une équivalence des compétences. Tous les points de vue se vaudraient sous prétexte que nous sommes égaux. Non ! tout le monde peut s’exprimer mais les points de vue ne se valent pas. Le relativisme mène au nivellement généralisé et conforte tout le monde dans sa propre ignorance.

  • L’exercice du travail semble en crise. Comment analysez-vous cette situation ?

Il se passe quelque chose de structurel, de profond. Le covid a accentué un questionnement sur la place et le sens du travail…Ma génération et les précédentes avaient une forte tendance à faire du travail une fin en soi, un marqueur identitaire. Le travail n’incarne plus cela. Il est perçu comme un moyen pour faire quelque chose de sa vie. La vie n’est pas simplement ce qui reste à 19 heures en sortant du bureau, et tant mieux ! Pour faire sens, le travail doit aujourd’hui se penser comme un moyen…Les plus jeunes ne sont pas plus flemmards ou moins engagés que nous.

– Pourquoi cet accomplissement de soi a-t-il malgré tout encore besoin de l’entreprise ?

Car c’est sécurisant…L’entreprise ne représente plus une finalité. Si, hier, les grandes marques, les belles entreprises justifiaient une carrière…ce n’est plus du tout le cas ! Toutes les entreprises souffrent d’une pénurie de candidats…Elle n’est plus voulue pour elle-même…mais envisagée pour ce qu’elle procure à l’individu…L’entreprise ne fait sens que si elle concède à n’être qu’un moyen au service de l’individu ou d’une raison d’être qui augmente l’individu en lui donnant le sentiment de contribuer à un projet d’envergure…

  • Vous parlez de la philosophie comme la seule spiritualité laïque. Est-ce une manière d’exclure les spiritualités du débat ?

Sûrement pas. La philosophie et la religion ont toujours été étroitement liées. La foi et la raison, c’est un débat antique. Je dis juste qu’ôter de la religion la mission identitaire permet d‘atténuer le radicalisme. La religion permet de répondre à la question existentielle du sens de la vie. Trouvant un sens à la vie et ayant le sentiment de devenir enfin quelqu’un, certains sont capables du pire. Le sentiment identitaire, que la religion peut particulièrement bien proposer, peut parfois mener aux pires actions. Ce que je questionne, ce n’est pas bien sûr le désir de croyance et de religiosité mais celui de l’identification à une religion. Soustraire à la religion sa fonction d’appel identitaire me semblerait salutaire.

  • Dans un monde de consommation qui nivelle tout, se référer à une identité religieuse n’est-il pas un atout pour transmettre quelque chose ?

La religion n’est pas un atout, c’est une croyance… Mieux vaut éviter de tomber dans une hiérarchie morale concernant les croyances, on sait où cela mène ..Les religions apportent à mon sens suffisamment de grandeur, de richesse de pensée, d’idées régulatrices pour ne pas avoir besoin de convoquer l’appel identitaire. Les pires offices sont toujours commis au nom d’une mission divine et surtout d’un accomplissement personnel. »


Julia De Funès a publié :
De l’identité personnelle à l’authenticité (éd. Flammarion).
La comédie (in)humaine (éd. de l’Observatoire)
Développement (im)personnel : les sources d’une imposture (id.)
Le siècle des égarés (id.)