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Denis Mukwege, Docteur et Pasteur – Prix Nobel de la Paix 2018

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Rencontre avec une force d’âme

Mondialement célèbre pour son combat en faveur des femmes violées, il est protégé jour et nuit par des soldats ONU. dans son hôpital de Pana (Rép. Démo. du Congo), cible de toutes les mafias.

  • Comment en êtes-vous arrivé là ?

La guerre menée contre le corps des femmes de mon pays n’a pas été perpétrée par des armées de psychopathes…Non tout cela est pensé, voulu, totalement délibéré….C’est dans ce contexte que je me suis mis à faire de la gynécologie réparatrice pour les femmes violées…Nous avons accueilli ici à Panzi, depuis l’ouverture, plus de 60.000 victimes de violences sexuelles…

  • Comment expliquer ce fléau ?

Au début il s’agissait de miliciens issus des rangs de rebelles congolais. Puis l’armée congolaise versa ensuite dans les mêmes horreurs, tout comme les groupes dits « d’autodéfense »…Pratiques que l’on retrouve à toutes les époques…S’y ajoute chez nous la dimension économique : les milices recourent au viol pour terroriser la population et la pousser à des déplacements afin de préempter les terres les plus riches…

  • Donc l’abondance de minerai est le pire ennemi de la RD-Congo ?

Absolument. La richesse de notre sous-sol, qui devrait être une source de revenus, nous expose aux pires exactions. J’appartiens à l’un des pays les plus riches de la planète mais mon peuple, lui, fait partie des plus pauvres du monde. Cela 25 ans que l’on tue, qu’on viole, que ses minerais partent vers le Rwanda et l’Ouganda pour transiter vers la Chine et inonder la planète. Le Congo est parmi les tout premiers producteurs au monde de cobalt et de coltan….Il n’y a pas de téléphone portable qui n’implique les terres rares congolaises. Mais les exactions qui nous ravagent depuis 25 ans laissent le monde indifférent. Il s’agit pourtant du conflit le plus meurtrier depuis la 2e guerre mondiale : plus de 5 millions de personnes mortes ou disparues. Qui en parle ?

  • Que reprochez-vous à la Communauté internationale ?

De fermer les yeux. Des législations ont été adoptées ici ou là sur le commerce ses armes…Mais elles sont allègrement contournées ! Et les gains en jeu sont tels que tout le monde préfère fermer les yeux, ce qui revient à être complice !

  • D’où vient votre vocation ?

Un jour, j’accompagnais mon père, pasteur, au chevet d’un bébé gravement malade. Mon père a dit qu’il prierait pour lui, et nous sommes partis comme cela, sans qu’aucun médicament ait pu être administré. Sur le chemin du retour, je lui ai dit : « Eh bien moi, je serai médecin ». Tout est parti de là. J’avais 8 ans.

  • Vous êtes devenu médecin mais aussi pasteur. Vous n’opposez donc pas soins et prières ?

Je les vois comme complémentaires. Le malade doit être soigné mais le soutenir psychologiquement, voire spirituellement, s’avère aussi très important. On a tous besoin d’une force qui nous pousse à aller de l’avant et qui, le cas échéant, participe à notre guérison. Et ça manque d’ailleurs très souvent…

  • Vous êtes venus à Angers pour faire votre spécialité en gynécologie. Avez-vous été tenté de vous installer en France ?

Ah (rires). On me l’a proposé. Mon chef de service, un homme exceptionnel, m’a dit : « Vous êtes sûr de vouloir rentrer ? Pourrez-vous, au pays, offrir à vos enfants la même éducation ? »…C’était cornélien. J’avais décidé de faire gynécologie pour rentrer au pays et aider les Congolaises à accoucher. J’ai dit à mon épouse : moi je rentre et tu restes ici avec les enfants, je reviendrai tous les 6 mois…Finalement on est tous rentrés ensemble…Mon fils est médecin, ma fille est infirmière, mon autre fille termine sa cardio. Je les vois peu car ils vivent loin mais ils sont heureux.

Interview dans « La Croix » dimanche 5 12 2022
Extraits – à suivre.

« J’ai été amené à prendre en charge des milliers de femmes congolaises, toutes abominablement violées ou mutilées. Et ce sont les mêmes qui ensuite font preuve d’un courage inouï pour s’en sortir. Certaines se sont lancées dans de longues études… Leurs violeurs pensaient les anéantir… Et non ! Si ces femmes n’abandonnent pas, comment le pourrions-nous, nous-mêmes ? …

« Leur résilience et leur courage nous montrent à tous la voie.»