Dégringolade

Entre dimanche passé et aujourd’hui, la chute de Pierre est vertigineuse. Au chapitre 16 de Matthieu, en cinq versets, on est passé de « Je te donnerai les clés du royaume des Cieux » à « Passe derrière moi, Satan ! ». Quel crime Pierre a-t-il donc commis pour autant déchoir dans le regard du Christ ?

On se souvient que la semaine passée, nous avions médité autant sur le pouvoir que la responsabilité des clés : oui, nos propres ouvertures et fermetures d’esprit ouvrent et ferment l’accès au royaume des cieux – à l’amour divin –, d’où notre responsabilité de chrétien, envers nous-même comme envers nos proches. Les clés du royaume sont données, via Pierre, à toute l’Église, dont nous sommes part. C’est à tous les échelons de la vie ecclésiale que résident le pouvoir et la responsabilité des clés, comme une succession d’ouvertures et de fermetures vers Dieu.

Aujourd’hui, nous voici déconcertés. Ce qui peut sembler un élan d’amour vital vers le Christ alors qu’il évoque sa crucifixion – « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. » – est vivement rejeté – « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ». Le problème ici n’est pas tant la prière de Pierre – « Dieu t’en garde, Seigneur ! » – que l’affirmation péremptoire de son exaucement – « Cela ne t’arrivera pas ».

Ce qui peut sembler un élan naturel d’amour humain envers le Christ dissimule en fait un manque de radicalité de l’amour, une incapacité à saisir l’ampleur de la volonté d’incarnation divine, une fermeture finalement au dessein de Dieu pour le salut ultime de l’Humanité. Pierre, refusant que le Christ souffre, projette sur lui sa propre peur de la mort et son refus de l’affronter, fermant ainsi l’accès au ciel, à peine en est-il muni des clés, c’est à dire de la confiance qui y conduit.

Instantanément, le Christ établit le lien avec la tentation satanique qu’il a déjà rencontrée au désert : le détourner de l’obéissance ultime à sa mission. C’est pourquoi il emploie envers Pierre le même langage qu’envers le diable : « Passe derrière moi » (Mt 4, 10), dénonçant une pensée « des hommes » cherchant à éviter la souffrance, préserver le confort et le succès apparent, opposée à la volonté « de Dieu » de rejoindre l’ultime détresse humaine. Ce que dénonce le Christ ici, c’est que Pierre, par son désir d’éviter la souffrance, l’empêche de rejoindre les plus miséreux, ceux qui souffrent une mort injuste. Si le Christ ne peut rejoindre une telle mort, comment comprendre que ces malheureux puissent être sauvés ? Par sa peur et eu égard à la responsabilité qu’il vient de recevoir, Pierre leur ferme la porte du ciel. « Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. »

C’est un message pour Pierre, pour l’Église et pour nous. La conséquence d’un christianisme placebo, de toutes nos réticences à voir et affronter spirituellement les souffrances humaines, sont des fermetures du ciel. Au contraire, plus nous parviendrons à rejoindre toute souffrance par la puissance de l’amour, plus nous créerons des liens vers le ciel. Il s’agit, même dans la souffrance, d’être tendu vers la Résurrection, de toujours envisager un au-delà de la mort et non, comme Pierre, de s’y arrêter. Car c’est alors effectivement l’enfer.

Frères et sœurs, oui, à travers Pierre, Dieu a transmis tout son pouvoir terrestre à l’Église sous l’égide de l’Esprit Saint, à savoir nous-mêmes. De nos propres ouvertures ou fermetures spirituelles dépendront l’accès que nous offrons personnellement au ciel, à l’amour de Dieu. Ainsi nos peurs de rejoindre par amour quelque souffrance humaine constituent-elles les limites de notre pouvoir divin. Oui, quel que soit l’état d’humanité que je sois incapable de rejoindre par amour, qu’il s’agisse de ma propre misère ou de celle d’autrui, j’en ferme l’accès au ciel. Nous sommes la religion de Dieu qui s’incarne, de notre ouverture à cette incarnation dépend notre perspective de salut.

La tentation du Christ que réveille ici Pierre est celle, humaine, que Jésus a déjà éprouvée, de perdre la perspective de Dieu dans l’abandon total de soi à sa volonté. Tous, et le Christ avec nous, affrontons cette crainte de vivre dans la souffrance cette solitude spirituelle : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46). Et de faire face, ainsi, au désespoir ultime.

Dieu nous a confié un pouvoir immense, celui d’incarner son esprit d’amour dans tous les aspects de la vie. En conséquence nous échoit la responsabilité de constituer, par notre être, une ouverture ou une fermeture vers le ciel. Nos peurs, qui limitent notre capacité d’aimer, contingentent l’action effective de Dieu à travers nos vies.

Frères et sœurs, l’amour sans limites appelle un don de soi sans limites. Aux souffrances comme aux joies.

— Fr. Laurent Mathelot OP