De marbre ou de chair

Cet Évangile est un fabuleux démenti des partisans d’une lecture littérale de la Bible. Le texte n’est clairement pas une parabole, qui invite effectivement à se couper la main ou s’arracher l’œil en cas de péché. Celui qui ne le fait pas assume ainsi qu’il y a une autre interprétation du texte à trouver, certainement … moins littérale.

Or le Christ dit « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes (…) pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi ». Le propos semble ici rigoriste et sévère – précisément littéral – qui, de plus, élargit considérablement le champ d’application de la Loi : une dispute, une insulte, un mauvais regard et c’est toute la rigueur du châtiment qui s’applique. Même si on accepte que, dans cet Évangile, Jésus n’invite pas à concrètement se mutiler, il sous-entend tout de même une sanction radicale pour des comportements somme toute fréquents.

Aujourd’hui, le propos du Christ est de nous faire réfléchir sur la Loi et les commandements de Dieu, sur la rigueur avec laquelle il convient de les considérer et l’amplitude à leur donner.

Il est clair que le Christ ne nous invite pas à la violence envers nous-même – aucun de ses disciples ne s’est d’ailleurs coupé la main, ni arraché l’œil – mais, tout de même, il insiste sur une certaine radicalité de jugement : en matière de comportement et de relations – en matière de morale et d’éthique – « que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. » Ainsi, il s’agit d’avoir le jugement ferme et tranché, mais d’appliquer la justice avec humanité et cœur, envers les autres comme envers soi. « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat » (Mc 2, 27) dit-il alors qu’on reproche à ses disciples de ne pas scrupuleusement jeûner. La Loi – ici le sabbat – n’est en rien remise en cause par Jésus ; c’est l’inhumanité de son application qui l’est. Pour Jésus, la Loi est intangible, mais son propos est la croissance humaine, le relèvement de la personne. Pour le dire directement : sanction : oui ; punition : non ; humanité : certainement. Dans l’application de la Loi, le Christ prône autant la radicalité de jugement que la miséricorde absolue.

Face à une situation morale, face à un comportement, face à un choix, il s’agit avant tout d’opérer un jugement radical – oui ou non est-ce acceptable ? – et de ne pas tergiverser sur les principes. Le Christ, aussi divinement qu’il incarne l’amour, ne change pas un iota de la radicalité des Prophètes, ni de la rigueur de la Loi. Il s’agit bien d’avoir une éthique tranchée, de ne pas accepter de zone grise du jugement moral, de refuser spirituellement toute compromission avec « le Mauvais ». Mais il s’agit tout autant de ne jamais faillir au commandement de l’amour, placé en tête de la Loi par le Christ. Ainsi, l’invitation consiste bien à haïr le péché et aimer le pécheur – qu’à la radicalité du jugement réponde une radicalité plus grande encore de l’amour. La Loi divine est faite pour le triomphe de l’amour : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. »

Ces deux axes – radicalité du jugement moral ; amour primordial du pécheur – sont avant tout le moyen de ne jamais désespérer de l’homme – ni d’autrui, ni de soi – alors qu’il cède à la tentation du mal. Il s’agit en effet de dire, ou de se dire, clairement les choses – de verbaliser la Justice – mais il s’agit tout autant de relever, de ressusciter celui qui chute. Ainsi le mal est-il nommé, exorcisé, tandis que sa morsure est anéantie de compassion et d’amour.

Parfois la Loi peut nous sembler gravée dans la marbre, antique, froide, implacable et immuable. Le Christ nous enseigne qu’elle est avant tout gravée dans notre cœur, qu’il convient précisément ne jamais laisser de marbre. « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair » dit Dieu dans le Livre d’Ézéchiel (36, 26). Mais le texte poursuit (27) « Je mettrai en vous mon esprit, je ferai que vous marchiez selon mes lois, que vous gardiez mes préceptes et leur soyez fidèles. » On retrouve ainsi les deux axes : rigueur morale et tendresse.

Considérer qu’un regard concupiscent, une insulte, une dispute – le moindre mépris d’autrui – soit, aux yeux du Christ, d’une gravité radicale, outre souligner que de tels comportements peuvent effectivement avoir des conséquences graves, signifie surtout qu’ils touchent à la radicalité de l’amour, au respect intangible de l’humain. Insulter, convoiter, c’est déjà cruellement manquer d’amour. La radicalité du Christ est la radicalité du cœur amoureux, qui ne supporte pas qu’on méprise ceux qu’il aime. « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).

Mais cette radicalité de l’amour, qui nous pousse à réclamer justice pour la moindre atteinte à la dignité humaine, ne peut pas se démentir : ainsi est-ce avec un amour radical qu’il nous faut appliquer la justice. De nouveau, il s’agit d’énoncer clairement les choses et d’aimer ensuite. De là, la clémence du Christ dans l’application des sanctions. Pour le dire sans ambages : certes, Dieu proclame de nombreuses condamnations à mort dans l’Ancien Testament mais, à la suite du Christ, nous comprenons qu’il s’agit avant tout de morts spirituelles – d’une mort à l’amour, que le péché instille à petit feu et que seul l’amour-même peut ressusciter.

La radicalité du Christ, dans l’Évangile de ce dimanche, n’expose que la loi naturelle du cœur amoureux, profondément offensé de tout mépris humain mais débordant plus encore d’amour. C’est une radicalité difficile que celle de sursauter à la moindre offense tout en maintenant inconditionnellement l’amour. C’est la radicalité de Dieu, celle de l’amour juste. Elle sera d’autant plus facile que notre cœur sera de chair et non de marbre.

Que le Christ nous donne son cœur de chair. Ainsi pourrons-nous, même si le mal nous crucifie, encore abondamment aimer.

— Fr. Laurent Mathelot OP