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7ème dimanche – Année A – 23 février 2020 – Évangile de Matthieu 5, 38-48

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ÉVANGILE DE MATTHIEU 5, 38-48

L’Accomplissement de la Loi: l’Amour

L’évangile de ce jour termine la série des 5 exemples que Jésus présente afin de montrer que, loin d’être un imposteur qui bafoue la Loi donnée par Dieu à Israël, il est au contraire le Messie qui “accomplit” cette Loi, c.à.d. qui la radicalise, qui en révèle la signification profonde et en exprime les exigences ultimes.

4. LA VRAIE REPLIQUE AU MAL

“ Vous avez appris qu’il a été dit: “Oeil pour oeil; dent pour dent”.

Cette célèbre “loi du talion” scandalise beaucoup de gens qui y voient de la méchanceté, un appel à une réplique impitoyable. Or tout au contraire il s’agit d’une digue humanitaire destinée à limiter notre rage de vengeance qui a toujours tendance à s’exacerber et à faire payer le coupable au centuple. Un tribunal n’est juste que s’il veille toujours à proportionner la peine à la gravité de l’acte commis: telle infraction mérite telle sanction. D’ailleurs déjà avant Jésus, on interprétait cette sentence en exigeant non de donner un coup semblable mais une rétribution financière afin de compenser le préjudice subi.

Mais maintenant Jésus va stupéfier son auditoire en donnant son interprétation de la Loi:

“Eh bien moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant”.

Et il donne 5 applications pratiques:

“Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre”.
“Si quelqu’un veut te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau”.

Saint Paul a retenu cette phrase et plus tard, il sera scandalisé d’apprendre que certains membres de sa communauté de Corinthe s’intentent des procès et tolèrent de se laisser juger par des païens: “Un frère est en procès avec un frère, et cela devant des non-croyants ?…C’est une déchéance d’avoir des procès entre vous. Pourquoi ne préférez-vous pas subir une injustice ? N’y a-t-il pas un sage parmi vous pour juger entre les frères?” (1 Cor 6).

“Si quelqu’un te réquisitionne pour faire 1000 pas, fais-en 2000”.

Les Romains forçaient les habitants à les guider vers leur nouvelle destination et à porter leur charge.

“Donne à qui te demande”.

Verset détesté par les maris dont l’épouse désire sans cesse de nouvelles toilettes et de nouveaux bijoux.

“Ne te détourne pas de celui qui veut t’emprunter”.

Avouons-le: ces ordres (car il ne s’agit pas de conseils) nous choquent, nous paraissent exagérés sinon même impraticables. Faudrait-il donc se laisser faire à ce point-là, être une victime béate dont évidemment les autres vont abuser ?…Mais si déjà nous renâclons sur ces points, qu’allons-nous dire en entendant l’ultime “accomplissement de la Loi” !! Jésus nous appelle à entrer sur le chemin de la non-violence.

5 L’AMOUR DES ENNEMIS

“Vous avez appris qu’il a été dit: “Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi”. Eh bien moi, je vous dis: aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent afin d’être vraiment les fils de votre Père des cieux. Car il fait lever son soleil et tomber la pluie sur les bons et les méchants, les justes et les injustes”.

Beaucoup de chrétiens ignorent encore que le commandement de l’amour du prochain se trouve déjà dans le Premier Testament (Lév 19, 18). Et si la haine de l’ennemi n’y est jamais prescrite, certains psaumes appellent Dieu à exercer une terrible vengeance contre leurs adversaires. Et dans la communauté de Qumrân qui se prétendait être les seuls véritables fils de lumière, on vouait à la haine tous les autres, fils des ténèbres.

Ici retentit ce qui est sans doute le plus incroyable, le plus impraticable des impératifs de Jésus: l’amour des ennemis ! Evoquant les souffrances les plus cruelles (calomnie destructrice, viol d’enfant…), il est rejeté comme impossible, traité d’utopique, jugé inhumain et même condamné comme pervers.

Mais de quel amour et de quels ennemis Jésus parle-t-il ? En ajoutant tout de suite “priez pour vos persécuteurs”, Jésus semble se situer au niveau de la foi. La dernière Béatitude prévenait les disciples qu’ils seraient critiqués, moqués, frappés, tués à cause de Jésus et qu’ils pouvaient alors se réjouir de se savoir dans le Royaume, en accord avec leur Seigneur. Car l’Evangile c’est aimer jusqu’à donner sa vie. Ici Jésus interdit aux disciples de haïr leurs ennemis et au contraire de prier en leur faveur: Lui-même, innocent crucifié, ne dira-t-il pas: “Père, pardonne-leur: ils ne savent pas ce qu’ils font” ? (Luc 23, 34).

Comment allons-nous pouvoir aller jusque là ? Jésus nous donne la motivation profonde:

“Aimez…Priez…afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux. Car il fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes”.

La nature est impartiale, les conditions météo sont identiques pour tous les habitants du même endroit: Jésus fait de cette évidence comme une parabole. Voyez là, dit-il, une image de l’action du Créateur qui offre beau et mauvais temps sans discrimination. Ce Dieu créateur est votre Père donc en imitant son action, vous serez bien ses fils et ses filles. Certes s’il y a coexistence de bons et de mauvais, un jour le jugement aura lieu mais il est réservé à Dieu.

L’idéal de l’Eglise de Jésus est ainsi tout le contraire de celui de Qumrân et des sectes qui se referment sur elles-mêmes, sûres de posséder la vérité, et rejetant ceux qui refusent d’en faire partie. Déjà le Premier Testament ordonnait à l’Israélite de venir en aide à l’ennemi dont l’âne ployait sous une charge trop lourde. Le prêtre juif sera blâmé de n’être pas venu en aide au Samaritain moribond.

DES DISCIPLES DISTINCTS

“Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains pécheurs en font tout autant. Si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens n’en font-ils pas autant ?…

Si nous nous confinons dans notre cercle familial, si nous nous montrons affables envers les gens que nous estimons sympathiques, si nous rendons service aux paroissiens (que nous avons d’abord triés), nous nous comportons comme tout le monde. Un disciple n’a plus le droit de s’enfermer dans telle catégorie. Jésus scandalisait parce qu’il avait de mauvaises fréquentations: il mangeait avec des pécheurs, il s’invitait chez un voleur, il parlait avec des femmes, il félicitait un officier romain.

Un disciple est appelé à sortir de l’ordinaire des pratiques courantes, à faire de l’extra-ordinaire. Quitte à choquer les bien pensants. Et à condition d’entretenir une foi solide, capable de résister à la contamination du paganisme. Docteurs et infirmières pénètrent dans une chambre à haut danger de contagion mortelle parce qu’ils ont pris toutes les précautions nécessaires. Il faut s’approcher pour sauver une vie.

APPELES A LA PERFECTION

Et l’enseignement de Jésus quant à l’accomplissement de la Loi se termine par la célèbre injonction:

“Vous donc soyez parfaits comme votre Père est parfait”.

Dans la grande scène de la révélation de la Loi par Dieu au mont Sinaï, à deux reprises seulement Moïse avait reçu l’ordre de s’adresser “à toute la communauté d’Israël”, notamment en Lév. 19, 1: “ Tu leur diras: Soyez saints car je suis saint, moi, le Seigneur votre Dieu”. Et ensuite Dieu dicta toute une série de comportements qui allaient distinguer Israël des autres peuples.

En reprenant la formule, Jésus précise donc que son enseignement s’adresse à tous les disciples, et non à une catégorie spéciale qui vivrait “dans un état de perfection” en laissant les autres dans la banalité ordinaire. Quiconque se veut disciple de Jésus est tenu de s’engager de toutes ses forces à accomplir la Loi comme Jésus l’a enseigné en ces deux dimanches. Ce faisant, il achèvera sa vocation, il accomplira vraiment son être.
Cette perfection ne sera pas performance personnelle mais imitation du Père par ses fils et elle sera au fond perfection de l’amour. C’est pourquoi Luc préfère dire dans sa version: “Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux”(6, 36).

CONCLUSIONS

La relecture de tout ce passage écrase d’abord par ses exigences qui semblent trop dures, presque impossibles à mettre en oeuvre. Nous n’avons en tout cas pas le droit de les écarter comme un idéal inaccessible ni de nous en dispenser en les réservant à une catégorie de “saints”. La promesse initiale de bonheur des béatitudes ne peut pas virer en tristesse ni en désespérance. L’Evangile n’est pas un code, un catéchisme, une liste d’ordres mais un chemin. Où les chutes sont toujours possibles. Mais où nous sommes accompagnés par le Seigneur de l’amour. A l’Eucharistie, il nous fera toujours écouter un message ardu, non édulcoré. Mais il répondra à nos demandes de pardon. Et il se donnera à consommer pour que nous nous consommions dans et avec sa miséricorde.

Frère Raphaël Devillers, dominicain