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6ème dimanche de Pâques – Année B – 9 mai 2021 – Évangile de Jean 15, 9-17

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Évangile de Jean 15, 9-17

Le Fruit de la Vigne : L’amour fraternel

Le 8 juillet 2013, 4 mois après son élection, le pape François improvisait en urgence son premier déplacement en se rendant sur l’île sicilienne de Lampedusa, considérée comme «la Porte de l’Europe» pour des dizaines de milliers d’immigrants africains. Il y avait fustigé la «mondialisation de l’indifférence» face aux tragédies des migrations périlleuses. «Nous avons perdu le sens de la responsabilité fraternelle», «la culture du bien-être nous rend insensibles aux cris d’autrui (…), et aboutit à une mondialisation de l’indifférence», avait-t-il lancé.

Depuis lors il ne cesse de s’adresser au monde. Ses grandes encycliques traitent des questions les plus brûlantes  : le réchauffement climatique (« Laudato Si »), la paix universelle (« Tous Frères »), le saccage de l’Amazonie (« Chère Amazonie »). De mars à avril 2020, François a lancé plus de 8 messages au monde secoué par la tempête du covid (« La force dans l’épreuve » – éd. Bayard) et on se souvient de la scène inoubliable de cet homme blanc, claudiquant, seul devant la place S. Pierre vide et fouettée par la pluie, et appelant l’humanité à l’espérance.

Il est essentiel en effet de manifester que la foi évangélique a un impact historique immédiat, qu’elle n’est pas une consolation à bon compte, une illusion qui renvoie à un arrière-monde, une religion aliénante que le processus de sécularisation serait en train d’éliminer. Par là même, le pape interpelle avec vigueur les chrétiens afin qu’ils « sortent », qu’ils osent aborder les « périphéries » – ainsi qu’il le répète sans arrêt.

Et pourtant dimanche passé, la liturgie nous faisait entendre la voix du Seigneur qui pressait ses disciples à « demeurer » ! Contradiction ? Absolument pas.

L’Allégorie de la Vigne

L’allégorie de la Vigne (Jean 15, 1-18) occupe la place centrale de l’ultime enseignement de Jésus Seigneur qui, selon Jean, couvre les chapitres 13 à 17 de son évangile. Nous avions écouté ce premier volet du texte qui soulignait très fortement l’importance de la foi en Jésus Seigneur : « Je suis la vigne plantée par mon Père et vous êtes les sarments. Demeurez en moi comme je demeure en vous : vous porterez beaucoup de fruit ». Contre notre tentation orgueilleuse d’agir par nous-mêmes, de nous vouloir des membres actifs d’une organisation, il nous était rappelé que nous constituons un organisme qui ne se développe que comme extension communautaire du Corps du Christ ressuscité. La vie du fleuve, c’est sa source.

Le sarment ne vit et n’est fécond que s’il est irrigué de la sève d’amour de son Seigneur. Il n’est pas question d’abord de faire mais de « recevoir ». D’où la répétition du verbe « demeurer » qui n’a rien de statique mais qui exprime le lien, l’attachement, le ressourcement vivant. La foi chrétienne n’est pas un rite de naissance, une impression sacrée ou religieuse, un credo mémorisé : elle est lien avec la source, dialogue entre personnes. Cette foi est condition du but de la vigne : « Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit ». Mais quel est donc ce fruit ? Le second volet du texte, évangile d’aujourd’hui, répond.

Le Fruit de la Vigne : La Charité entre nous

Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour. Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite.

Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.

Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître.

Donc croire, c’est d’abord accepter que l’on est aimé – inconditionnellement – par l’amour du Dieu Père tel qu’il a été reçu et vécu par Jésus. « Comme le Père m’a aimé …et j’ai gardé ses commandements » : le récit de l’évangile est la manifestation concrète de la vie du Fils tel qu’il a été absolument fidèle à ce que le Père lui demandait. Et cet amour paternel est absolument celui que le Fils a porté à ses disciples. Pour ne pas être un leurre, la foi doit se traduire concrètement par des actes qui mettent en pratique la volonté du Seigneur.

C’est pourquoi les disciples ne sont pas des élèves d’un maître, des fans subjugués par une vedette, des membres étiquetés d’une organisation. Les disciples qui ont lâché et trahi leur maître savent maintenant qu’ils sont ses amis, ceux qu’il aime. Ils n’ont même pas eu besoin de demander pardon mais de se rassembler encore, de le reconnaître Vivant au milieu d’eux, les comblant de sa paix : shalôm. Le Ressuscité invisible « ramifie » sa vie dans ces pauvres hommes que nous sommes, qui ne comprendront jamais la grandeur qui les habite mais qui seront saisis d’une joie à nulle autre pareille.

Tout ce que le Père avait révélé au Fils, il le leur a transmis : pas d’ésotérisme, pas de doctrine secrète, pas de gnose mystérieuse dans l’Église. Il est ridicule d’attendre un message supplémentaire. Pas de « complément d’enquête » : celle-ci a été menée avec la plus grande minutie par la police romaine et les docteurs juifs. Ils n’ont pas trouvé « le corps » : celui-ci ne sera jamais plus visible que dans « le corps » formé par les sarments.

A une unique condition : que ceux-ci s’aiment comme Jésus les a aimés. C’est-à-dire, s’il le faut, jusqu’à donner leur vie les uns pour les autres.

En retour de son amour jusqu’à la croix, le « Cep » (Jésus) ne demande pas des manifestations à sa gloire, des fastes liturgiques, des monuments sacrés, des pèlerinages coûteux, des fleurs et des litanies. Il veut que ses amis se transmettent les uns aux autres l’amour dont il les a comblés avec miséricorde.

Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera.

Dans la découverte et la vie de foi, quelles qu’en soient les apparences et nos impressions, Jésus reste toujours prioritaire : c’est lui qui appelle. Non sur base de qualités et de compétences ni pour une tâche provisoire mais pour une mission « établie » mais non « installée ». La vie prend sens parce qu’elle se projette en direction des autres. La mission n’est ni propagande ni prosélytisme mais élan vital du sarment heureux de se prolonger en d’autres et de fructifier dans une adhésion solide.

Comme le premier volet, le second se termine par la recommandation de la prière : nouvelle mise en garde contre la tentation de ne compter que sur soi et de se vanter de ses succès. Tout progrès ne vient que du ressourcement.

Voici ce que je vous commande : c’est de vous aimer les uns les autres.

Et la fin répète l’exhortation précise et solennelle : les sarments doivent tenir les uns aux autres, aucun n’est inutile, aucun n’a une forme parfaite, tous sont noirs, tordus, difformes, mais c’est leur unité en une vigne unique qui fait leur valeur. Leur communauté permet de comprendre la Vigne plantée au Golgotha : l’horreur du supplice cache la révélation du cœur transpercé par l’amour et qui s’écoule, sève vitale, en myriades de vaisseaux, de sarments qui apportent aux hommes ce qui seul les sauve : l’Amour du Père et du Fils.

Conclusion : Foi et Charité

Ainsi l’allégorie montre les deux volets essentiels sur lesquels pivote la révélation :

LA FOI – Vous êtes les sarments de la Vigne : demeurez en Moi : Ma Parole vous purifie : Les épreuves vous émondent afin de porter plus de fruit.

LA CHARITE – La sève de l’amour divin circule et vous maintient ensemble : il vous ordonne de vous aimer jusqu’à donner votre vie : ainsi vous manifestez la fécondité de la vigne et la réalité du salut.

Cet évangile contredit-il le comportement de François qui appelle à l’ouverture au monde ? Replie-t-il les croyants dans leur cocon ? Suffirait-il de former des petites communautés pelotonnées dans leur piété doucereuse et laissant le monde partir à la dérive ? Certes non. Si les sarments sont pleins de vie en demeurant en leur Seigneur, ils s’aimeront tellement qu’ils déborderont en sollicitude pour les autres à l’exemple de Jésus transporté de miséricorde envers les souffrants qu’il rencontrait.

Si nos paroisses partageaient davantage leur foi au Christ, si elles manifestaient une connaissance réciproque, un réel attachement des sarments les uns aux autres, la pression de la sève issue du cœur ouvert du Seigneur les mobiliserait en actions de salut. Ils « sortiraient » sans peur, certains de pouvoir toujours rentrer dans « la demeure » du Seigneur où les frères et les sœurs les consoleraient parce que tous et toutes, en « un seul Corps », seraient animés de la joie d’être aimés.

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.