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6ème dimanche – Année C – 13 février 2022 – Évangile de Luc 6, 17.20-26

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Évangile de Luc 6, 17.20-26

Béatitude

C’est impressionnant comme l’enseignement de Jésus est truffé de paradoxes : les premiers seront les derniers et les derniers premiers ; il faut aimer ses ennemis, ceux qui vous crucifient ; sans parler de son regard sur la Loi, qu’il n’applique bien souvent pas. L’Évangile nous propose quantité d’images et de situations paradoxales : faire passer un chameau par le chas d’une aiguille, marcher sur l’eau, s’élever dans les cieux …

A bien y réfléchir, si on applique à la lettre l’affirmation « les derniers seront les premiers et les premiers derniers », on voit se mettre en place une étrange dynamique, une sorte de mouvement perpétuel où les premiers sont toujours renvoyés à la dernière place et les derniers au premier rang (et donc à la dernière place, et donc au premier rang, etc.). On comprend bien vite que ce n’est pas ce que le texte veut dire, que derrière l’absurde de cette dynamique perpétuelle, il y a un sens plus profond à trouver ; que ce n’est pas une question de place mais avant tout une question d’intention. Le conflit intérieur que cette image dénonce c’est l’envie, qu’il nous arrive peut-être d’avoir, de nous mettre en avant, d’être le premier, qu’elle oppose à l’humilité de préférer laisser sa place aux autres.

Le problème d’un paradoxe c’est qu’on peut facilement le comprendre à l’envers, à contre-sens. Par exemple, on trouve des gens qui se mettent délibérément à la dernière place dans la file pour communier, qui retournent ainsi à l’interprétation littérale, en termes de position. Ce sont des personnes qui se mettent à la dernière place avec l’intention d’être finalement les premières. Le paradoxe est ici criant avec l’enseignent du Christ. C’est finalement de l’orgueil déguisé en humilité. On comprend dès lors que la solution du paradoxe des premiers qui seront derniers et vice versa n’est certainement pas celle-là. Qu’il s’agit en fait de rester chacun à sa place, avec le désir humble de la céder volontiers. Et on touche ici à l’incarnation du Christ en nous. Finalement, celui qui doit prendre notre place, c’est nous-même, muni de la plénitude de l’Esprit Saint.

Le coté absurde d’un paradoxe nous invite toujours à en chercher le sens au-delà. En soi, un paradoxe ne dit rien d’intelligible, de sensé. Essayez donc de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille ! Dans un récit, un paradoxe est toujours là pour heurter notre manière de raisonner, pour que nous arrêtions le fil de la lecture, pour nous faire réfléchir d’avantage à la situation.

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, dans les béatitudes en général, on trouve quantité de paradoxes. Comment est-il possible d’être heureux en étant pauvre, quand on voit le coût humain de la pauvreté ? Comment peut-on être heureux d’avoir faim ou de pleurer ? Comment peut-on se sentir heureux d’être haï, exclu, insulté ou rejeté ?

Parce que si on lit cet Évangile à la lettre, il s’agit bien d’être heureux maintenant ! Heureux tout en ayant faim ; heureux tout en étant triste ; heureux tout en étant rejeté. Vous éprouvez de la joie vous quand on vous méprise, vous ? Pire, n’est-ce pas la porte ouverte à toutes sortes de dérives, de mésestime de soi, d’autoflagellations ? Il ne faut en effet pas beaucoup pousser le sens paradoxal des paroles du Christ pour penser qu’il veuille dire : « soyez heureux de souffrir. » C’est ici que le paradoxe heurte notre logique. Et c’est donc ici qu’il faut réfléchir plus avant.

On pourrait penser que la solution se trouve directement dans la suite du texte : « Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie, car alors votre récompense est grande dans le ciel. » Mais on n’est pas tellement plus avancés. Est-ce simplement la perspective d’arriver un jour au ciel qui nous oblige de nous réjouir des malheurs qui nous arrivent ? N’envisage-t-on pas là encore à une théologie dangereuse, qui cède le flanc au dolorisme ? Est-ce cela que le texte veux dire : vos souffrances seront récompensées ?

La solution se trouve dans le fait de ne pas voir la récompense au futur, de ne pas voir le ciel lointain, au-delà de l’instant présent mais au contraire tout proche, hic et nunc. Nous l’avions déjà remarqué : la citation du Christ parle au présent : « Ce jour-là – aux jours de tristesse, de faim ou de mépris – ce jour-là, votre récompense est grande dans le ciel. »

Il y a une joie à trouver, plus profonde que tous nos malheurs. Il y a une béatitude à trouver qui surpasse tous les aléas de la vie. C’est cette joie profonde, accessible dès ici-bas, dont nous parle ici le Christ. On n’est pas plus heureux parce que l’on est pauvre, que l’on a faim ou que l’on endure le mépris ! On n’est pas plus récompensé parce que l’on souffre !

Mais il y a une proximité avec Dieu à trouver dès à présent, une conscience de sa présence à nos cotés et de son amour infini à maintenir en toutes circonstances, qui permettent d’endurer la souffrance et les malheurs le cœur infiniment plus léger. Il y a une proximité avec l’Esprit Saint possible dès maintenant qui donne le sentiment d’être déjà au ciel. Il y a une vie mystique avec le Christ qui permet d’endurer tout jusqu’à, malgré la souffrance et paradoxalement, susciter toujours le sentiment de la joie – la joie d’être, malgré tout, aimé plus que tout au monde par Dieu.

Si votre foi vous permet d’encaisser le mépris et les insultes, la pauvreté et la faim, alors oui vous êtes heureux, définitivement armé face aux aléas de la vie.

La joie que promettent les béatitudes n’est pas celle d’une récompense à venir. Elle est celle d’un don préalable, celui de la rencontre mystique avec le Christ possible dès maintenant et qui change tout.

Heureux es-tu si tu as la foi suffisante pour affronter le mépris.
Heureux es-tu si tu as la foi suffisante pour affronter la maladie.
Heureux es-tu si tu as la foi suffisante pour faire face à toutes les pauvretés.
Car ton cœur déjà est dans le ciel.

— Fr. Laurent Mathelot OP