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5ème dimanche de Pâques – Année C – 19 mai 2019 – Évangile de Jean 13, 31-35

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ÉVANGILE DE JEAN 13, 31-35

AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES

On a longtemps dit que l’Ancien Testament était la religion de la Loi tandis que le Nouveau était la religion de l’amour. Cela est faux puisque, lorsqu’un légiste, spécialiste des Ecritures, vient demander à Jésus ce qu’il doit faire pour aller au ciel, celui-ci lui fait réciter ce qui est écrit dans la Loi : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même » (Luc 10, 27). La vocation de l’homme, c’est l’amour. Et pour éviter que la foi ne s’évapore dans une piété illusoire, le croyant doit concrétiser son amour de Dieu dans un amour réel pour les personnes.

Ce qui est nouveau et très étonnant, c’est que, dans la charte du Sermon sur la montagne, Jésus étend ce prochain au maximum : « Moi je vous dis, aimez vos ennemis » (Matt 5, 44). Pour ceux qui trouveraient cela impraticable, Luc précise que cet amour consiste en actes de bienveillance : « Aimez vos ennemis : (c.à.d.) faites du bien à ceux qui vous haïssent – bénissez ceux qui vous maudissent – priez pour ceux qui vous calomnient » (Luc 6, 27).

Quelques dizaines d’années après les autres, Jean écrit son Evangile où il présente les choses de façon très différente. Nous méditons cela aujourd’hui.

L’AMOUR CHEZ SAINT JEAN

Au préalable, il ne faut jamais oublier que la première apparition du verbe « aimer » vient au chapitre 3 dans la célèbre déclaration:

« Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la Vie éternelle » (3, 16).

L’amour n’est pas d’abord un ordre que nous devons exécuter mais une révélation à découvrir dans la foi. Dieu n’est pas un absolu impavide ni un juge impitoyable mais Quelqu’un qui « aime tant » le monde. Et cet Amour divin se manifeste dans l’apparition et la mission de Jésus qui veut nous donner cet amour et donc nous faire vivre.

Cet amour culmine au dernier jour alors qu’il va être écrasé par la haine de ses ennemis : Jean ouvre ce récit par un portique qui donne le sens de la passion :

« Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue, l’heure de passer de ce monde au Père, lui qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême » (13, 1).

Lors de l’ultime repas, Jésus se lève et, à genoux, il se présente devant chaque disciple pour lui laver les pieds. Impensable ! Extravaguant ! Le serviteur !!

Ensuite il leur donne l’ordre de l’imiter et de faire pareil les uns envers les autres. La purification qu’il vient de leur offrir, il faudra qu’ils se la transmettent mutuellement.

Là-dessus Jésus, bouleversé dans tout son être, annonce que l’un d’eux va le trahir. Il offre un morceau de pain à Judas et celui-ci brusquement se lève de table et sort dans la nuit. Jésus sait : son ami est en route vers les autorités du temple pour leur renseigner l’endroit où il a l’habitude de passer la nuit, sur la colline des Oliviers. Là ils pourront s’emparer de lui.

La machine de mort est en route. Il est encore temps d’échapper, de sortir de Jérusalem pour retrouver le calme de la Galilée mais ce serait trahir sa mission.

L’HEURE DE LA GLORIFICATION DU PÈRE ET DU FILS

Quand Judas fut sorti, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu en retour lui donnera sa propre gloire ; et il la lui donnera bientôt. »

L’HEURE est arrivée. Les hommes vont le livrer à la mort : en fait c’est lui qui se livre pour révéler la Gloire du Père et, du coup, le Père le glorifiera. La mort sera l’amour. La croix sera victoire. Le petit charpentier de Nazareth va être propulsé au sommet de la Gloire en donnant sa vie. De sa Passion subie dans l’atrocité des souffrances, il va faire l’action de l’amour suprême : aimer les siens jusqu’à l’extrême en leur ouvrant l’accès au Père. Par sa mort en croix, l’homme Jésus va devenir le Fils de l’homme glorieux annoncé par le prophète Daniel. Père et Fils vont être manifestés dans une Gloire identique : Dieu en l’homme et l’homme en Dieu. Le mot amour tant galvaudé va fulgurer dans son sens plénier : la vraie vie est vie-pour-les-autres.

LE COMMANDEMENT NOUVEAU

Mes petits enfants, je suis encore avec vous mais pour peu de temps.
Vous me chercherez et, comme je l’avais dit aux Juifs,
à vous aussi maintenant je le dis : « Là où je vais, vous ne pouvez venir ».
Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres.
Comme je vous ai aimés, vous devez vous aussi vous aimer les uns les autres.
Si vous avez de l’amour les uns pour les autres,
tous les hommes reconnaîtront que vous êtes mes disciples ».

Jésus n’est plus un maître qui enseigne ses disciples mais, sur le chemin de l’amour où il s’engage, il devient le père plein de tendresse pour ses enfants. L’enseignement apprend : l’amour enfante. A mots couverts, il annonce sa disparition toute proche. Et sans reproches, plein de réalisme, il assure les siens qu’ils sont, pour le moment, totalement incapables de le suivre. Lui seul, le Fils comblé de la puissance de l’Esprit, peut aller à la croix.

En échange de sa mort, il ne leur demande pas de le pleurer, de le combler d’hommages mais il leur donne un ordre formel : s’aimer les uns les autres.

Ce commandement n’est pas inédit puisque la Loi ancienne exigeait d’aimer son prochain : il est nouveau au sens qualitatif, d’une profondeur insoupçonnée. Il est le cœur de la « Nouvelle Alliance » annoncée jadis par Jérémie et Ezéchiel.

« Comme je vous ai aimés » : il ne s’agit pas seulement d’un exemple comme si les disciples devaient lire l’évangile et tenter d’imiter Jésus. « Comme » signifie ici la raison, la source, le fondement. C’est seulement parce que vous aurez assimilé mon amour, parce que vous l’aurez intégré, que vous pourrez vous le transmettre dans l’absolu du don total.

Et si vous acceptez de vous laisser transfigurer par cet amour, dans le monde entier et jusqu’à la fin des temps, les humains vous reconnaîtront comme les disciples de Jésus. La disparition de Jésus ne sera pas compensée par des monuments, des bâtiments, des souvenirs, des cierges (ça, les autres religions le font) ni par des discours ou de la solidarité avec les malheureux (cela les athées le font aussi) mais par la vision de groupes d’hommes et de femmes de conditions et de caractères différents et qui cependant jubilent de joie d’être ensemble le Corps vivant du Christ.

L’enchaînement est tout à fait remarquable : « Je vais mourir … Aimez-vous les uns les autres ». La résurrection de Jésus ne peut se démontrer : elle doit se montrer par nous. Où est son corps ? Là où des disciples, ses enfants, font corps en partageant son « corps eucharistique ».

On comprend pourquoi tout de suite les premiers disciples ont décidé de se rassembler le 1er jour de la semaine, jour où Jésus est ressuscité. Il est superflu de se rendre au tombeau du Golgotha puisque l’Ange a déclaré aux femmes: « Il n’est pas là ». Il suffit d’aller à l’Eglise, à la communauté. L’Eucharistie, c’est Pâques aujourd’hui, c’est la soudure de personnes vivantes.
La communion à l’Eucharistie est réception du Corps du Christ pour la constitution et l’apparition d’un corps d’Eglise.

On le voit : pour Jean, l’amour n’est ordre que parce qu’il est don du Christ pascal. Il est amour mutuel des disciples. C’est la communauté qui est alors missionnaire : par sa communion profonde, elle manifeste la présence du Ressuscité qui a donné sa vie par amour du monde.

Frère Raphaël Devillers, dominicain