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5ème dimanche de carême – Année C – 3 avril 2022 – Évangile de Jean 8, 1-11

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Évangile de Jean 8, 1-11

La Misère et la Miséricorde

La scène de la rencontre de Jésus avec la femme adultère est une des plus célèbres de l’Évangile, mais elle constitue un des gros problèmes du livre de Jean. En effet elle est absente des plus anciens manuscrits ou bien elle est insérée à une autre place et même parfois dans l’évangile de Luc car ses caractéristiques lui ressemblent. C’est pourquoi les exégètes R. Brown et X. Léon-Dufour l’omettent dans leurs grands commentaires de Jean. Toutefois Saint Augustin la commente à sa place et soupçonne la censure antique de « copistes de peu de foi qui craignaient pour la fidélité de leurs épouses ». En tout cas « son caractère canonique n’est pas à contester » (la Tob). « Une perle …un récit certainement authentique » dit Marchadour.

La Fête des Tentes

Comme toujours, il faut replacer le texte dans son contexte. La grande Fête des Tentes (« Soukkôt en hébreu) était la solennité la plus joyeuse de l’année : à la fin des récoltes et des vendanges (novembre), tout le peuple des pèlerins célébrait à Jérusalem les bienfaits de Dieu et faisait mémoire des ancêtres qui jadis, libérés de l’esclavage et riches de la Loi reçue au Sinaï, marchèrent à travers le désert, guidés par Dieu, pour entrer dans la terre promise. A leur imitation, les gens, pendant 8 jours, logeaient sous tente ou dans des cabanes et une joie immense éclatait partout avec exubérance. La fête se célèbre encore aujourd’hui.

Jésus menacé

A l’approche de cette fête, Jésus qui se sait pourtant menacé de mort par certaines autorités du temple a osé monter à Jérusalem (7,10). La foule s’étonne de le voir et les questions à son sujet fusent de partout : qui donc est-il ? D’où lui vient sa capacité d’enseigner ? Où va-t-il ? Certains le tiennent pour le messie mais les grands prêtres cherchent à le capturer. L’un d’eux, Nicodème, demande l’ouverture d’un procès sous la règle du droit. Il se fait remballer.

Le dernier jour de la fête, le huitième, où l’on implorait pour avoir des pluies, Jésus a osé lancer en public : « Si quelqu’un a soif – de la Vie – qu’il vienne à moi – et qu’il vive ». Scandale pour ses ennemis qui décident d’en finir une bonne fois avec ce blasphémateur. C’est alors qu’une occasion va se présenter à eux pour coincer Jésus. Le soir, comme d’habitude, Jésus va passer la nuit sur le mont des Oliviers.

La misère effondrée devant la Miséricorde

Dès le point du jour, Jésus revint au temple et, comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner.

Alors les scribes et les pharisiens amenèrent une femme qu’on avait surprise en adultère et ils la placèrent au milieu du groupe. « Maître, disent-ils, cette femme a été prise en flagrant délit d’adultère. Or dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi, qu’en dis-tu ? ». Ils parlaient ainsi dans l’intention de lui tendre un piège pour avoir de quoi l’accuser.

Dès l’ouverture des portes Jésus revient sur l’esplanade, s’assied dans la position du maître et enseigne la Parole de Dieu. Tout à coup un groupe de spécialistes de la Loi fend la foule à l’écoute en hurlant : «  Laissez passer !!! » et ils lancent une femme en larmes, mourant de honte et d’angoisse, aux pieds de Jésus. Le cercle impitoyable des accusateurs se referme.

En effet il était écrit : «  Quand un homme commet l’adultère avec la femme de son prochain, ils seront mis à mort, l’homme adultère aussi bien que la femme adultère » (Lév 20, 10). Alors où est cet homme ? pourquoi la femme seule ? Certains supposent qu’il s’agissait d’un soldat romain, sur lequel la juridiction juive n’avait évidemment aucun pouvoir. D’autre part cette sentence ne s’appliquait plus puisque César s’était réservé le droit de condamnation à mort. Notez qu’on n’a aucun témoignage antique sur l’application de cette loi.

D’où la question tendue à Jésus : Lui, le prétendu messie libérateur, va-t-il se soumettre à la loi païenne ? Ou demandera-t-il une exécution qui contredirait son enseignement d’amour et qui provoquerait immédiatement une répression générale ? La femme n’est donc qu’un prétexte : ce qu’ils cherchent, c’est le rejet et la suppression de Jésus. Mais celui-ci va éviter le piège et les laisser a quia.

Réponse explosive de Jésus

Jésus se baissa et, du doigt, il traçait des traits sur le sol. Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre ». Et il se baissa à nouveau pour tracer des traits sur le sol.

Impassible, Jésus, assis, se courbe comme pour rejoindre la femme épouvantée et former le couple des accusés. Notons que la femme ne se défend nullement, elle n’accuse ni son amant ni son époux, elle ne cherche pas de circonstances atténuantes. Et Jésus d’un doigt gratte le sol, sans rien écrire. La Loi sacrée d’Israël était gravée sur la pierre, inamovible : elle pouvait donc toujours servir de pierre, de projectile pour condamner celui ou celle qui la bafouait. Mais pour mettre un terme à la vie d’un coupable, ne faudrait-il pas être un juge parfaitement intègre, à la conscience lumineuse, être soi-même sans péché ?…

Jésus, lui, n’a jamais rien écrit : il parle, il explique, il répète, il s’adapte à ses auditeurs, appelle à la conversion, accueille à nouveau celui qui a été rétif, remet le pécheur dans les mains de son Père. Dans l’évangile, la porte est toujours entrouverte pour accueillir avec miséricorde Lévy, le fils prodigue, Zachée, la Samaritaine….

Quant à eux, sur cette réponse, ils s’en allaient l’un après l’autre …en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme en face de lui. Il se redressa et lui demanda : « «  Femme, où sont-ils donc ? Alors personne ne t’a condamnée ? ». Elle répondit : « Personne, Seigneur ». Et Jésus lui dit : « Moi non plus je ne te condamne pas. Va et désormais ne pèche plus » .

La réponse inattendue désarçonne les juges et fait sauter le cercle des accusateurs : l’un après l’autre – les plus âgés d’abord, note malicieusement Jean –, ils se détournent et s’en vont, le bec cloué, reconnaissant publiquement la vérité de la parole de Jésus.

Et ils restent seuls, Jésus et la femme. « La misère et la Miséricorde » dit magnifiquement St Augustin. La femme est comme l’humanité, faible et misérable, promettant l’obéissance et chutant sans cesse dans la boue du péché. Et Jésus n’est plus le « maître » comme l’appelaient ses ennemis, quelqu’un qui ne peut que répéter les lois. Il est le « Seigneur » qui peut faire miséricorde.

Lui, le seul à être sans péché, murmure « Je ne te condamne pas » mais il ajoute : « Va et désormais ne pèche plus ». Un nouvel avenir s’ouvre pour celle que l’on voulait clouer dans son passé. L’ adultère reste un péché et il faudra continuer à combattre les tentations.

A deux reprises, Jean note que Jésus, après s’être abaissé, se redresse . Il se démarque du cercle raide et accusateur des juristes pour rejoindre la femme coupable tombée au plus bas. Mais ensuite il se relève. Il effectue ainsi comme un signe symbolique de ce qu’il va vivre lui-même.

Car à la grande solennité suivante de printemps, la Pâque, le cercle des juges se refermera sur Jésus. Giflé, injurié, fouetté mais debout, il ne répondra pas au verdict impitoyable de la Loi : « Il s’est fait roi : à mort, crucifie-le ». Dressé au Golgotha, il s’offrira par amour de son Père et des hommes et deviendra le Vivant, le Seigneur.Tous ceux qui croiront en lui seront certains d’être pardonnés.

Fr Raphael Devillers, dominicain.