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4ème dimanche de Pâques – Année C – 12 mai 2019 – Évangile de Jean 10, 27-30

LE COURAGE DU REFUS

Cette photo est une des plus célèbres du 20ème siècle.

Le 13 juin 1936, lors du lancement d’un navire-école à Hambourg, la foule allemande effectue le salut nazi. Tous sauf un qui ostensiblement reste les bras croisés. Comme l’officier du bord inférieur, il doit pourtant savoir qu’on les photographie.

Il s’agit d’AUGUST LANDMESSER, un ouvrier de 26 ans, dont le mariage avec une femme juive a été refusé en application des Lois de Nuremberg.

Comme ils continuent à vivre en couple, il est interné un temps au camp de concentration. Son épouse sera elle aussi arrêtée et finalement internée au camp de Ravensbrück. On présume qu’elle a été exécutée au centre d’euthanasie en 1942. August, remis en liberté, est embauché en usine puis incorporé à l’armée. Il a dû mourir sur le front de Croatie en octobre 1944.

Une de leurs filles a publié un livre où elle raconte l’histoire et identifie son père sur la photo.

(cf sur Wikipedia : «August Landmesser »)

Le courage de refuser de suivre un mauvais pasteur, un Führer haineux.
Oser se démarquer de la foule. Ne pas être un « mouton de Panurge ».
Ah si tout un peuple avait osé … !

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ÉVANGILE DE JEAN 10, 27-30

BREBIS DE JÉSUS … MOUTONS DE PANURGE ?

Le petit père du peuple, le führer fou, le duce macaroni, le grand timonier… : en ce 20ème siècle barbare, combien en avons-nous vu se lever de dictateurs qui prétendaient faire le bonheur de leur peuple et l’ont conduit au désastre. Ils connaissaient les chemins de la grandeur et ont entraîné le monde dans l’abîme. Ils se disaient inspirés et désintéressés et camouflaient leur passion du pouvoir et leur avidité financière. Ils parlaient des heures et hypnotisaient les foules béates.

Nous critiquons les hommes de ce temps de s’être laissé abuser aussi facilement, de n’avoir pas décelé des mensonges aussi massifs. Mais nous-mêmes aujourd’hui ne sommes-nous pas aussi crédules ? Nos maîtres n’usent pas de la force violente mais ils ont autant de pouvoir pour nous séduire. Destinations de rêve, placements en toute sécurité, nouveau gadget indispensable, spectacles « qu’il faut » avoir vu, émissions immanquables, vêtements dernier cri, films culte : les slogans de l’insidieuse publicité nous matraquent avec une puissance colossale. Nous nous en moquons mais ils font mouche. C’est tendance…et nous les valons bien. Oserons-nous nous démarquer ?

Lorsque Jésus affirme : « Je suis le Bon Pasteur » et qu’il nous appelle à devenir « ses brebis », il ne s’agit pas d’une image d’Epinal aux couleurs pastel. Cette prétention est si peu anodine que ses ennemis cherchent tout de suite comment le tuer. Et lorsque des hommes décident de répondre à son appel, ils entrent dans un chemin difficile où ne manqueront jamais ni sarcasmes ni souffrances.

Voici quelques notes pour méditer ce court extrait du chapitre 10 de Jean lu aujourd’hui. Apprenons à creuser toute phrase, tout mot des Ecritures. Le fond est inépuisable.

JE SUIS LE BON PASTEUR.

Car il est unique. Et il n’y en aura pas d’autre. Ni dans l’Église ni dehors. Il est bon car, pur de toute duplicité et de tout égoïsme, il ne parle et n’agit que par amour. Amour de son Père et amour de ses brebis. Amour qui va jusqu’au don total de sa vie, à l’acceptation du supplice le plus horrible. Sa croix torpille tous les fantoches, abat les idoles.

MES BREBIS ÉCOUTENT MA VOIX

Jésus n’use pas de subterfuge, il ne ruse pas pour obtenir des voix, il ne recourt guère aux miracles de crainte de s’imposer, il ne flatte pas, ne fait pas de fausses promesses. Il parle la langue de son peuple. Non comme un tribun pour s’affirmer ni comme un savant pour éblouir. Il s’expose dans sa parole. Comme un homme libre qui s’adresse à des hommes libres. Il ne compte pas les adhésions, ne racole pas les hésitants.

Chacun est libre d’écouter ou de tourner le dos, de s’ouvrir ou de se fermer, d’admirer puis d’oublier, d’adhérer puis de s’enfuir.
La foi naît de la Parole. Ecoute Israël : c’est la confession de foi fondamentale. Ecouter n’est pas entendre. C’est s’arrêter, fixer son attention, scruter chaque mot, ne jamais dire qu’on a compris. L’Evangile n’est pas un souvenir de catéchisme, un code, un règlement, une menace : c’est une Parole, une Voix. Un lecteur veut savoir : un croyant écoute et répond.

JE LES CONNAIS ET ELLES ME SUIVENT

Le verbe « connaître » ne se réduit pas à un savoir : « qui est celui-là ? quel est son nom, sa profession ? ». La première page de la Bible dit : Et Adam connut Eve. La connaissance de Jésus dépasse toutes les apparences, elle est union, intimité, confiance, amour. Elle est « co-naissance » : Jésus et les siens renaissent dans la rencontre, dans le vivre-ensemble.

Le disciple qui est connu et qui connaît n’est pas un membre d’une organisation, un nouvel inscrit sur un registre. La foi n’a rien de statique. Le Bon Pasteur guide, va de l’avant, montre le chemin et le disciple ne le reste que s’il suit. C’est-à-dire si la Parole le fait bouger, si elle l’entraîne. La brebis cesse de s’imaginer qu’elle sait comment être heureuse : elle s’en remet à son guide et elle fait tout pour lui obéir.

Certes elle fait sans arrêt l’expérience de sa faiblesse, elle ne résiste pas toujours à l’attrait de suivre son propre chemin, elle se laisse entraîner par des voix enjôleuses qui promettent un bonheur plus facile, plus immédiat. En ce cas, toujours elle fera l’expérience du piège. Il lui reste à appeler de toutes ses forces et son Berger surviendra toujours non pour la punir mais pour la guérir et la ramener dans le troupeau.

JE LEUR DONNE LA VIE ÉTERNELLE

Il ne s’agit pas d’abord pour le disciple de faire pénitence, de gagner des mérites, d’acquérir toutes les vertus. Mais de recevoir. De s’émerveiller de recevoir ce qu’il nous sera toujours impossible de saisir : la Vie divine. Don gratuit qu’aucun acte d’héroïsme ne peut mériter. Don qui n’est pas une promesse d’avenir que nous obtiendrions comme prix de notre bonne conduite mais don immédiat qui ouvre à la profondeur de l’existence.

Don qui n’est pas récompense d’une morale mais qui la provoque et l’exhausse. Don qui permet d’instaurer entre disciples une relation fraternelle : « Ce prochain a la Vie divine ». Don qui nous autorise à nous aimer en pensant : « Je suis la demeure de Dieu »

JAMAIS ELLES NE PÉRIRONT. PERSONNE NE LES ARRACHERA DE MA MAIN…ET PERSONNE NE PEUT RIEN ARRACHER DE LA MAIN DU PÈRE

Des prédateurs ou des voleurs peuvent tuer ou enlever des animaux d’un berger mais aucune puissance ne peut arracher un disciple qui a été saisi par le Christ. Ni l’idolâtrie, ni la persécution ni la souffrance ni la mort ne peuvent anéantir la Vie divine qui l’anime. Sa croix devient passage dans l’éternité. « Je ne meurs pas : j’entre dans la vie » murmurait Thérèse de Lisieux.

Seul le disciple lui-même a cette terrifiante liberté de lâcher la main de son Pasteur pour la tendre vers un guide qui le conduira vers la mort. Car la foi n’est pas une menotte, une prison mais un lien d’amour auquel je peux renoncer.

LE PÈRE ET MOI, NOUS SOMMES UN

Mystère insondable de l’identité de cet homme Jésus. Affirmation scandaleuse et inacceptable qui provoque sur le champ la furie des auditeurs prêts à le lapider pour blasphème « parce que toi qui es un homme, tu te fais Dieu » (10, 33). Mais Jésus n’édulcore pas son affirmation : « Le Père est en moi comme je suis dans le Père ». Ils veulent l’arrêter mais il échappe à leurs mains (10, 39). Bientôt ils arriveront à leur fin et ils hisseront sur la croix celui qui avait toujours refusé de monter sur un piédestal. En prenant la place de l’agneau pascal, Jésus qui s’est remis dans les mains de son Père deviendra le Bon Berger qui aime tellement ses brebis qu’il donne sa vie pour elles et qui, vivant, les guide vers le Père.

CONCLUSION

Cette métaphore pastorale comporte le risque de considérer les chrétiens comme des moutons sans personnalité et qui se laissent conduire béatement. La libre pensée se veut adulte, responsable et elle rejette cette obéissance servile, cette religion qui aliène les esprits et les infantilise. C’est pourquoi il est essentiel de montrer que loin d’éteindre la raison, la foi l’éveille, l’excite, la provoque à réfléchir, à questionner les textes. Il est faux de dire « je crois parce que c’est absurde ». Les disciples, loin d’être des « moutons de Panurge » qui bêlent des cantiques sous la maîtrise cléricale, doivent interroger, chercher à approfondir le mystère de leur unique Pasteur, comprendre comment « sa voix » s’adresse à chaque disciple pour qu’il suive « sa propre voie ».

Si des doctrines séparent, que très vite vienne le jour où il n’y aura « qu’un seul troupeau, un seul Pasteur ». Alors l’Evangile sera une Bonne Nouvelle pour tous les esprits éclairés.

Frère Raphaël Devillers, dominicain