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4ème Dimanche de Pâques – Année A – 3 mai 2020 – Évangile de Jean 10, 1-10

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Évangile de Jean 10, 1-10

Le Pasteur est bon :
les brebis vivent libres

Cette célèbre parabole sur Jésus le Bon Pasteur forme la conclusion du chapitre 9 qui a raconté l’histoire de l’aveugle-né. Guéri par Jésus, l’homme a comparu devant le tribunal pharisien qui l’a exclu parce qu’il croyait en Jésus. Le chapitre se terminait par une dure apostrophe de Jésus contre ces pharisiens qui demeuraient aveugles à son sujet : « Votre péché demeure ! ». Le chapitre 10, que nous commençons aujourd’hui, explique par une parabole la portée générale de ce qui est en train de se passer. N’oublions pas que Jean écrit son livre plus de 50 ans après la Pâque de Jésus alors que, en dépit de l’hostilité farouche des autorités religieuses, bien des Juifs se convertissent à l’Evangile. Synagogue et Eglise se séparent.

La parabole de Jésus aux Pharisiens comporte deux parties dont chacune s’ouvre par un double « Amen », ce qui souligne d’emblée l’absolue certitude de l’enseignement de Jésus et la nécessité de le croire c.à.d. de changer de conception et baser sa nouvelle existence sur lui.

Jésus le véritable Pasteur

Jésus reprend une image classique dans l’antiquité : les rois et les dirigeants étaient souvent comparés à des bergers puisqu’ils avaient la charge de veiller à la vie et à la santé des hommes qui leur étaient confiés et de les défendre contre leurs ennemis.

Le portier d’Israël, dit Jésus, c’est Dieu et quand je suis venu, il m’a laissé entrer parce que je suis le Bon Berger qui vient chercher ses brebis.

D’autres viennent également mais avec des desseins mauvais. Ils se présentent comme des sauveurs, tiennent des propos séduisants, font miroiter des promesses de bonheur. Mais ce sont des ambitieux pervers. Les uns au fond ne cherchent qu’à s’enrichir, à bâtir une fortune colossale ; les autres prônent les moyens violents, parlent de révolution par les armes. Tous promettent la libération et ils conduisent les peuples à un esclavage encore pire.

Jésus, lui, se présente sans masque, homme pauvre, simple, sans dessein retors. Aucune cupidité ne l’anime et il est décidé à la non violence. Son arme unique est la parole. Il connaît bien ses brebis car elles lui appartiennent. Il ne mobilise pas les masses par des discours tonitruants, il ne hurle pas des slogans tissés de mensonge, il ne veut pas des supporters ou des fans à conduire par le bout du nez. Il s’adresse à chacun « par son nom » c.à.d. de façon personnelle et singulière. Ici un pêcheur, là un douanier, ici un centurion romain là un ancien zélote. Chacun est unique et peut raconter comment il a rencontré Jésus, comment il a perçu son appel. La foi n’est pas un enregistrement dans une organisation qui comptabilise le nombre de ses adhérents mais une « vocation » pour devenir librement un disciple de Jésus. Avant d’être sacerdotale, la vocation est laïque, à l’honneur de chacun.

« Il les fait toutes sortir…Il les conduit dehors ». Comme Pierre, Jean, Nicodème, Marie-Madeleine, l’aveugle-né vivait dans l’enclos de la Loi de Moïse ; dans d’autres pays, les hommes suivent une autre religion ; partout beaucoup se disent détachés de toute croyance mais ils sont enfermés dans les prisons de leur égoïsme, des habitudes ou des addictions. Dans tous les cas, l’appel de Jésus fait sortir, libère de tous les carcans, lance vers de nouveaux horizons.

On se souvient du cri de Paul qui était tellement fier d’être un pharisien impeccable, observant toutes les règles avec un zèle sans failles jusqu’à ce que le Seigneur l’appelle. Alors il écrit aux disciples tentés de se replacer sous le joug de la Loi : « Mes frères, c’est à la liberté que vous avez été appelés » (Gal 5, 13).

Quand il a conduit dehors toutes ses brebis, il marche à leur tête, et elles le suivent car elles connaissent sa voix. Jamais elles ne suivront un inconnu, elles s’enfuiront loin de lui car elles ne reconnaissent pas la voix des inconnus.

Lorsqu’on est adepte d’une religion, d’une philosophie, d’une politique, on est sous la guidance des préceptes, des ordres, d’un programme. Toujours d’un texte auquel il faut d’obéir. Quand Jésus nous fait sortir de cela, on n’obéit plus à des recommandations, on écoute quelqu’un. Quelqu’un qui vous aime puisqu’il vous a appelé. Quelqu’un que vous ne voulez plus perdre puisqu’il vous conduit sur les chemins de la liberté. Quelqu’un dont vous n’avez plus peur mais à qui vous cherchez à faire plaisir.

Ecouter sa voix. L’Evangile n’est pas un catéchisme : c’est la voix du Pasteur qui connaît les bons pâturages et les points d’eaux, qui veille à l’unité, qui cherche la brebis égarée et la ramène au troupeau, qui soigne la brebis blessée. Que faisons-nous de l’écoute de l’Evangile ? Certains sortent de la messe du dimanche (phare de la semaine) et seraient incapables de le reconstituer. Beaucoup n’ouvrent jamais le livre des évangiles chez eux.

Or l’enjeu est grave, le péril permanent car des « voleurs et des brigands » rôdent et proposent d’autres chemins aux disciples. Il s’agit en permanence de rester sur ses gardes et de discerner où est la vérité. Le disciple qui a intériorisé l’Evangile sent d’instinct que telle voix enjôleuse le conduirait dans le ravin.
Tout cela nous paraît peut-être banal, connu. Mais Jean conclut ce premier enseignement par une remarque désabusée :

Jésus employa cette parabole en s’adressant aux pharisiens mais ils ne comprirent pas ce qu’il voulait leur dire.

Ces hommes ne sont ni athées ni débauchés. Ils croient, ils prient et pourtant ils ne saisissent pas ce que Jésus veut dire. Il va utiliser une autre image pour essayer quand même de se faire comprendre.

Jésus est la Porte

La libération spirituelle n’est pas le résultat de nos efforts, le fruit du développement personnel, la maîtrise de nos pensées. Il n’y a pas une méthode à appliquer mais une personne à approcher. Jésus est le moyen, le passage pour aller vers Dieu.

Je suis la porte…Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé : il pourra aller et venir et il trouvera un pâturage.

A nouveau Jésus se démarque des faux sauveurs, voleurs et brigands, assoiffés d’argent ou partisans de la violence meurtrière. Il est le passage unique et obligé pour découvrir le salut. Que veut dire ce mot que nous employons si souvent ? Deux choses.

« Aller et venir » est une expression biblique pour signifier la liberté. Le disciple reste faible, harcelé de tentations, capable de chutes mais l’amour du Bon Berger pour lui est tellement grand qu’il ne retombera jamais dans une prison. S’il va trop loin, son Sauveur ne cesse de chercher la brebis égarée pour la guérir par son pardon et la ramener à la communauté.

« Il trouvera pâture » car son Berger le conduira dans le champ des Ecritures, il lui fera entendre la Parole de Dieu qui nourrira son désir profond de vérité et de vie car « l’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute Parole qui sort de la bouche de Dieu ». Dans une société où les médias nous bombardent de nouvelles, où la publicité nous hypnotise par la nouveauté de ses produits, par des images de jouissance parfaite, par les rêves de voyages lointains, bref par l’idéal du bonheur, le disciple fidèle découvre la vacuité de ces mensonges qui conduisent l’humanité à la catastrophe, comme on le constate de mieux en mieux.

Et Jésus termine par une affirmation magnifique où il exprime la grandeur exceptionnelle de sa mission :

Le voleur ne vient que pour voler, égorger et détruire. Moi, je suis venu pour que les hommes aient la Vie, pour qu’ils l’aient en abondance.

A plusieurs reprises notre pape François a dit son étonnement de voir tant de chrétiens affichant une mine morose, sortant de la messe avec un air triste (il faut avouer que des célébrations respirent tout sauf la joie).

Et on connaît le cri célèbre de Nietzsche : « Il faudrait qu’ils me chantent de meilleurs chants pour que j’apprenne à croire en leur sauveur ; il faudrait que ses disciples aient un air plus sauvé ». (dans « Ainsi parlait Zarathoustra »).

Le disciple de Jésus n’est pas accablé de n’être pas en règle, il n’est jamais découragé par sa faiblesse, il n’est pas un prophète de malheurs, il ne fulmine pas contre la décadence de la société, il n’annonce pas le désastre imminent de la fin du monde, il ne regrette pas « l’Eglise d’hier », il n’est pas un « mouton de Panurge » qui bêle sur commande.

Il est un vivant. Jamais confiné. Cela le remplit de joie. Il est libéré.

Conclusion

Les représentations du Bon Pasteur sont souvent mièvres. Or il y va du salut de l’humanité. Grave !

L’Evangile en montre le contexte polémique : Jésus n’est pas compris par ses adversaires qui lui sont de plus en plus hostiles. Et il évoque des concurrents cupides, violents, égorgeurs…

Trouver sa voie, échapper aux prisons, suivre un guide sûr, demeurer libre, vivre, sur-vivre : quelles merveilles !

Chantons : « Le Seigneur est mon Berger : rien ne saurait me manquer… » (Psaume 23)

Frère Raphaël Devillers, dominicain