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4ème dimanche de Carême – Année B – 14 mars 2021 – Évangile de Jean 3, 14-21

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Évangile de Jean 3, 14-21

Dieu a tant aimé le Monde

Lorsque Jean, à la fin du 1er siècle de notre ère, écrit son évangile, la grande majorité des Juifs, traumatisée par la destruction de Jérusalem et du temple en 70, refuse toujours la foi en Jésus ; on a même interdit l’accès aux synagogues à leurs compatriotes convertis. Des apôtres et des disciples ont été persécutés et même exécutés. Cependant la mission chrétienne poursuit son expansion fulgurante dans le monde: Barnabé, Paul, Tite et beaucoup d’autres ont fondé partout des communautés où païens et juifs communient dans la même foi en Jésus Messie et Seigneur.

Jean, qui est juif, et sa communauté sont provoqués par l’Esprit-Saint à une réflexion permanente pour approfondir la connaissance de Jésus et ils poursuivent des débats passionnés avec les nouveaux dirigeants d’Israël qui sont pharisiens. C’est ainsi que Jean, dans un dialogue entre Jésus et Nicodème, un notable, montre la grandeur infinie du Christ Seigneur et donc l’abîme entre la foi chrétienne et la conception pharisienne. La lecture de ce jour ne donne que la seconde partie de cet entretien.

L’Élévation glorieuse du Fils de l’Homme en croix

La Bible raconte un curieux épisode de l’exode : lors de leur pénible route dans le désert, les esclaves hébreux, ayant critiqué Dieu, campèrent en un lieu infesté de serpents brûlants (c.à.d. venimeux). Moïse intercéda : il fit faire une effigie de serpent en airain qu’il dressa sur une hampe et celui qui regardait le serpent avait la vie sauve » (Nombres 21, 4). Cette pratique curieuse choqua plus tard un sage professeur qui expliqua : « C’était un gage de salut qui leur rappelait ton commandement. Quiconque se retournait était sauvé, non par l’objet regardé, mais par Toi, le Sauveur de tous » (Sag 16, 6). Le salut n’est pas magique : le regard provoquait la conversion à la Loi et donc le salut.

Jean, qui connaît bien cette effigie du serpent, symbole de la médecine partout répandu, pousse à fond sa signification ultime :

« De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé afin que tout homme qui croit ait par lui la Vie éternelle ».

En effet Jésus, au Golgotha, a été crucifié en hauteur sur le bois de la croix. Cette exécution cruelle a donc été « son élévation »- au double sens du mot. Celui que l’on considérait comme un horrible blasphémateur condamné pouvait être vu maintenant, par la foi, comme le glorieux Fils de l’homme annoncé par le prophète. Celui qui le voit ainsi, qui croit en lui, reçoit le pardon des morsures mortelles de ses péchés et est rempli de Vie divine.

Raison de la Croix : l’Amour

Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas mais il obtiendra la Vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde non pas pour juger le monde mais pour que, par lui, le monde soit sauvé »

C’est la première fois qu’apparaît le verbe « aimer » dans Jean et c’est pour évoquer l’amour de Dieu pour nous. « Dieu est amour » dira plus tard la 1ère lettre de Jean. Dieu n’est pas un pervers qui exigea la mort de son Fils comme victime. Par amour, il a envoyé son Fils non pour souffrir mais pour nous faire passer dans son royaume de paix et de justice. Hélas les hommes n’ont pas voulu. Le Fils n’a pas capitulé, il a voulu accomplir sa mission jusqu’au bout et, comme les hommes voulaient le prendre, il s’est donné, il a offert sa vie. La croix ne dit pas qu’il faut souffrir mais « qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime ».

Les hommes ont tué Jésus comme s’il était un danger de mort. Ils l’ont dressé sur le mât de la croix pour que les passants « voient » ce qu’il ne faut pas faire. Jean a compris l’inverse : Jésus a accepté de prendre la place du serpent afin que les croyants, qui le comprennent dans sa vérité, voient en lui un Seigneur vivant et qu’ainsi ils vivent. Extraordinaire transfiguration d’un signe. La croix qui supprime l’homme devient un signe positif.

La croix n’est pas l’anéantissement du mal : elle apparaît même comme sa victoire mais en fait – dans la foi – elle est victoire de la Vie sur la mort par la miséricorde de Dieu… A la fin de son évangile, Jean reconnaît qu’il n’a raconté que « des signes » mais que le but unique, essentiel, vital, cosmique, urgent, de son écriture était

« pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la Vie en son nom » (20, 31)

Y a-t-il Jugement ?

Si le don du Fils par son Père, qui s’est traduit par le don total du Fils sur la croix, est la manifestation d’un Dieu « qui a tant aimé le monde », peut-on en conclure dès lors que nous ne sommes plus jugés ? Absolument pas. Nous ne passons plus devant un juge qui compte nos fautes : nous nous jugeons nous-mêmes.

Celui qui croit échappe au jugement ; celui qui ne veut pas croire est déjà jugé parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

Et le jugement, le voici : quand la lumière est venue dans le monde, les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises.

En effet tout homme qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière de peur que ses œuvres ne lui soient reprochées.

Mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, de sorte que ses œuvres sont reconnues comme des œuvres de Dieu ».

Déjà dans son prologue, Jean avait dit : « Au commencement était le Verbe…Il était la vraie lumière…il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas accueilli »(1, 11). Jésus est bien venu dans le peuple le mieux à même de le connaître, il a été tout à fait transparent, sans ambition de puissance ou de lucre, aimant chacun et proposant clairement la vérité à vivre pour un monde juste.

Hélas, les gens n’ont demandé que la guérison corporelle  ; un de ses disciples l’a livré ; les autres l’ont lâchement abandonné ; leur chef l’a renié ; le grand tribunal du Sanhédrin a monté un procès tronqué ; le préfet romain a reconnu l’innocence de son prisonnier et l’a fait condamner à mort ; les simples soldats ont été des bourreaux ricaneurs. Oui, la croix a été dérision, horreur impitoyable, lâcheté, barbarie. Parce que l’humanité – même formée par la Loi de Dieu et pratiquant le culte du temple – reste gangrenée par l’égoïsme, l’orgueil, l’envie. Elle rejette celui qui lui présente le chemin étroit de l’amour fidèle et universel, du partage, du pardon indéfini.

Pour cette humanité plongée dans les ténèbres et qui, même contre son gré, « fait le mal », la brèche vers la lumière est offerte et il faut ici rectifier la traduction liturgique : « celui qui fait la vérité ».

Il ne suffit donc pas de rêver d’être meilleur, de prendre de bonnes résolutions, de méditer des hautes pensées, de pratiquer davantage de vertus et de rites, de revendiquer paix et justice. Maintenant la vérité apparue dans le comportement et l’enseignement de Jésus éclate dans son mystère pascal, dans sa mort donnée pour notre pardon et dans sa résurrection qui nous donne l’Esprit.

« Faire la vérité », c’est se décider à vivre selon l’évangile qui n’est plus un code mais une personne. C’est venir à Jésus, le regarder pour le connaître comme « lumière de la vie », c’est se laisser aimer par un Dieu père qui aime tellement ses enfants.

Dans le cheminement du notable pharisien, Jean donne un exemple de ce que signifie « faire la vérité ». Au point de départ, Nicodème, parce qu’il a été témoin de quelques guérisons, soupçonne en Jésus un envoyé de Dieu, il vient de nuit le rencontrer mais il achoppe sur son enseignement.

Mais plus tard, lorsque grands prêtres et pharisiens projetaient d’arrêter et supprimer Jésus, Nicodème osa demander que l’on procédât au préalable à un interrogatoire en règle. Il se fit vertement rabroué (7, 45…).

A la Pâque suivante, quand Jésus fut crucifié, Nicodème fit apporter 100 livres d’aromates pour oindre le corps – magnificence royale qui était signe que le notable, s’il n’avait pu empêcher ce procès expéditif, avait « fait la vérité » en affrontant ses collègues. Il était passé de la nuit à la lumière.

Conclusion

Le crucifix n’est pas masochisme, apologie de la souffrance. Il est au premier regard le plus horrible signe de la haine qui peut habiter les cœurs, même des plus hauts personnages, et de la lâcheté qui rôde dans nos cœurs de croyants.

Mais Jean nous en révèle la signification profonde : il est la preuve que « Dieu aime tant les hommes ». Désormais il est dressé dans l’Église comme le grand signe de l’Amour miséricordieux de notre Père. Quiconque fait la vérité et voit le visage du Sauveur est guéri. Saint Paul lançait fièrement : « Pour moi jamais d’autre titre de gloire que la croix de notre Seigneur Jésus Christ » (Galates 6, 14)

Fr. Raphaël Devillers, dominicain.