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4e dimanche ordinaire – Année C – 3 février 2019 – Évangile de Luc 4, 21-30

« Jésus leur dit : Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre ».

Jésus révèle l’heure de Dieu qui sort à notre rencontre pour nous appeler à prendre part à son heure de « porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur » (Lc 4, 18-19).

Nous pouvons aussi courir les mêmes risques que les habitants de Nazareth, quand, dans nos communautés, l’Évangile veut se faire vie concrète et que nous commençons à dire : « Ceux-là ne sont pas les jeunes que nous aidons à grandir… »

Chers jeunes, il peut vous arriver la même chose chaque fois que vous pensez que votre mission, votre vocation, que votre vie est une promesse seulement pour l’avenir et n’a rien à voir avec votre présent.

Comme si être jeune était synonyme de salle d’attente de celui qui attend son heure.

Et dans l’”entre-temps” nous vous inventons ou vous vous inventez un avenir hygiéniquement bien emballé et sans conséquences, bien armé et garanti, tout “bien assuré”. C’est la “fiction” de la joie.

De cette manière nous vous “tranquillisons” pour que vous ne fassiez pas de bruit, pour que vous ne vous remettiez pas en question ni ne remettiez rien en question ; et dans cet ”entre-temps”, vos rêves perdent de la hauteur, commencent à s’assoupir

… Seulement parce que nous considérons ou vous considérez que ce n’est pas encore votre heure ; qu’il y a assez de jeunes à s’impliquer, à rêver et à travailler à demain… »

… En Jésus, l’avenir promis commence et prend vie… Quand ? Maintenant.

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ÉVANGILE DE LUC 4, 21-30

AUJOURD’HUI JE COMMENCE

Imaginez qu’à la messe un dimanche, un monsieur se lève et monte au lutrin. Vous le reconnaissez : « Tiens ! Georges, mon garagiste». Vous n’êtes pas surpris puisqu’un laïc assure toujours une lecture. Georges lit un passage d’Isaïe : « L’Esprit de Dieu est sur moi ; il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, libérer les captifs, annoncer une année de grâce de Dieu ». Vous trouvez qu’il a bien lu ; basta, passons à autre chose. Mais à la fin de sa lecture, au lieu de regagner sa place, Georges regarde l’assemblée et lance d’un ton assuré: « Mes amis, ce « MOI », c’est moi : voilà ma mission, aujourd’hui cette Parole de Dieu va s’accomplir ».

Eh bien, c’est une scène similaire qui s’est déroulée un matin de shabbat, dans la modeste synagogue de Nazareth, un coin perdu de Galilée. Un petit big bang éclate : la re-création de l’humanité commence.

JESUS RENCONTRE LE REFUS

Tout d’abord ce fut la stupeur générale ! Mais comment ose-t-il ? De quel droit ? C’est notre voisin : on a bien connu son père Joseph, le charpentier, et voilà qu’il se prend pour un prophète maintenant ? Il faudrait au moins qu’il fasse un miracle pour nous prouver que Dieu lui a bien conféré cette mission. On raconte qu’il aurait fait une guérison à Capharnaüm: qu’il en fasse donc une devant nous. Nous voulons une preuve tangible.

Mais Jésus refuse d’obtempérer à cette exigence. Il n’opérera jamais des guérisons sur des malades ou handicapés que par compassion, pour soulager leurs souffrances et jamais pour prouver sa puissance ni faire de l’esbroufe. Chaque fois qu’on le sommera de faire un acte merveilleux pour ébahir et amener à le croire, il refusera avec colère. On ne force pas la foi : la liberté doit se décider elle-même.

Alors Jésus surmonte les remous qui agitent l’assemblée et il lance d’une voix forte : « Amen, je vous le dis, aucun prophète n’est bien reçu dans son pays ». Et il appuie son affirmation par deux exemples racontés dans les Ecritures.

LES PROPHETES ET LES ETRANGERS

1er LIVRE DES ROIS 17, 1-16 – Le roi d’Israël, Akhab (875-853), avait épousé Jézabel, la fille du roi de Sidon, il avait adopté le culte de son dieu Baal auquel il avait bâti un temple. Le prophète Elie, furieux devant cette idolâtrie, annonça une longue sécheresse et s’enfuit au-delà du Jourdain, au torrent du Kérit.

Après un temps, celui-ci fut à sec et YHWH envoya Elie au village de Sarepta, dans le pays même de Sidon. Il y trouva une pauvre veuve avec son fils : à bout de ressource, elle consentit néanmoins à lui donner un peu d’eau et du pain « après quoi, dit-elle, il ne nous restera qu’à mourir ». Elie lui promit qu’en récompense de sa générosité, son Dieu YHWH continuerait à lui offrir huile et farine jusqu’au retour de la pluie.

Grande leçon pour Elie : dans le pays de la reine idolâtre, il y avait donc une pauvre femme capable d’accueillir un prophète juif et de partager avec lui son ultime bout de pain. Les citoyens ne sont donc pas à cataloguer selon la religion de leur souverain. Et ce sont les actes d’amour concret qui témoignent du cœur. L’hospitalité à l’égard du pauvre a valeur infinie.

2ème LIVRE DES ROIS 5, 1-15 – Naaman était le général en chef de l’armée syrienne et il venait d’écraser les troupes d’Israël. Or il était lépreux. Sa jeune esclave israélite lui suggéra d’aller consulter Elisée, le prophète d’Israël. Celui-ci promit la guérison au général s’il allait se plonger à 7 reprises dans les eaux du Jourdain. D’abord réticent, il finit par accepter et en effet, il fut purifié de sa lèpre.

Donc un païen peut accepter de croire un prophète juif, de lui demander la purification plutôt qu’à ses propres dieux. Et ce prophète peut accéder à l’appel d’un païen, même si ce militaire vient d’infliger à son peuple une cuisante défaite.

« Il y avait beaucoup de veuves en Israël : cependant Elie a été envoyé par Dieu à une veuve étrangère du pays de Jézabel la détestée…………Il y avait beaucoup de lépreux en Israël mais seul Naaman, le Syrien, a été purifié ».

Au fait ces deux épisodes ne montrent pas les prophètes persécutés chez eux mais ils font l’expérience qu’en dehors d’Israël, la grâce de Dieu travaille des païens : la veuve libanaise fait montre d’une générosité héroïque et l’officier syrien d’une confiance totale. Ces deux païens ont convaincu Jésus qu’il ne doit pas rester confiné dans le territoire d’Israël mais passer les frontières et accomplir une mission universelle. On sent qu’il se réjouit devant cette ouverture aux autres.

Mais il n’en va pas de même de l’assemblée qui l’écoute dans la synagogue et qui a bien compris l’allusion : le charpentier du village ne peut pas être un prophète rempli de l’Esprit-Saint, ce n’est pas à lui de nous annoncer la Bonne Nouvelle.
Ce Jésus transformé ne suscite pas seulement sourires et sarcasmes : sa prédication, son actualisation des Ecritures, sa façon d’insinuer qu’il faut nous ouvrir aux païens, c’est insupportable. C’est un blasphème. Il faut le supprimer. Et la violence éclate.

Dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où la ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.

LA SCENE DE NAZARETH ANNONCE LA SUITE

Dans cette scène introductrice de tout son évangile, Luc trace les traits de ce qui va se produire.

En effet Jésus ne va pas être admis par son peuple ; le petit artisan pauvre ne peut pas être le messie sinon sa gloire éclaterait. Le salut adviendra plus tard, de manière glorieuse et dans un avenir indéterminé ; il ne peut pas déranger notre présent.

Jésus, lui, va rencontrer, sinon un général, du moins un officier de cette armée romaine qui écrase son peuple et il bénira sa foi, telle qu’il n’en a jamais vue parmi son peuple d’Israël (Luc 7, 1)
Il sera plein d’admiration pour la pauvre veuve qui, en offrant ses derniers sous, donnait bien plus que les hypocrites enrichis et imbus d’eux-mêmes : « Elle a mis tout ce qu’elle avait pour vivre » (Luc 21, 1)

Par contre il excitera l’hostilité implacable des responsables de son peuple, ils se saisiront de lui, le condamneront, le mèneront au Golgotha, « hors de la ville », pour le mettre en croix. Mais il se lèvera du fossé de la mort et, par ses témoins, il s’élancera dans tous les pays païens où il rencontrera accueil, foi, confiance. « Passant son chemin, il ira au milieu d’eux »
Comme Naaman, des officiers, des philosophes, des prêtres croiront en lui et obtiendront la purification qu’ils ne trouvaient pas dans leurs rites et dans leurs temples. Comme la veuve de Sarepta, des misérables auront assez de cœur et de charité pour partager tout ce qu’ils ont avec un étranger.

L’EPISODE PASSÉ EST AVERTISSEMENT POUR AUJOURD’HUI

Cette scène « programmatique » est riche d’enseignements.

Jésus commence sa mission parmi les siens, dans son environnement. Rien de merveilleux, de mystique, pas de miracles, d’auréole. Dans l’ordinaire d’un office religieux banal. N’attendons pas les manifestations grandioses, les multitudes en liesse.

Lassés par l’habitude, gênés par nos échecs, peureux devant l’engagement, nous souhaitons un avenir meilleur. Mais tout à coup la bonne Nouvelle retentit : « Aujourd’hui s’accomplit la Parole ». Il ne faut plus remettre à plus tard.

La situation sociale est loin d’être parfaite, les injustices sont flagrantes, les misérables trop nombreux. Mais que faire ? On a tout tenté, on manque de moyens, on se résigne. Le Seigneur bouscule notre apathie : Aujourd’hui je lance la bonne Nouvelle aux pauvres, la libération aux enfermés, la lumière aux aveugles. L’année de grâce inaugurée à Nazareth reste ouverte jusqu’au dernier jour.

Chaque semaine, nous allons participer à la liturgie hebdomadaire, nous chantons, nous prions, nous écoutons des lectures qui datent du vieux temps, qui évoquent un avenir incertain. Et nous rentrons à la maison, devoir accompli.
« Aujourd’hui la Parole s’accomplit » dit Jésus. Projetons-nous dans le projet de Dieu.

Frère Raphaël Devillers, dominicain